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L'Usine de l'Energie

EDF, l’état d’urgence

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Le premier électricien mondial doit faire face à un mur d’investissements, une politique de l’État actionnaire peu lisible, la chute des prix du marché de l’énergie et une périlleuse transition énergétique.

EDF, l’état d’urgence
EDF prévoit de développer les énergies renouvelables en Europe.Ici, le parc éolien offshore de Teesside, dans le nord-est de l’Angleterre.
© crédit photo

Les entreprises citées

C’est souvent autour de 70 ans que se déclarent les premiers gros pépins physiques… EDF n’échappe pas à la règle. À quelques semaines de son soixante-dixième anniversaire, le 8?avril, le premier électricien mondial accumule les alertes. La dernière, le 6?février, fut brutale. Thomas Piquemal, directeur financier depuis 2010, a démissionné, refusant de cautionner le projet de construction de deux réacteurs EPR à Hinkley Point, au Royaume-Uni. Un chantier à 23,3?milliards d’euros… supérieur à la valorisation d’EDF. « Thomas est jeune, il est plein d’ambition. Il ne voulait pas que son CV soit celui du directeur financier qui a avalisé le contrat qui a fait couler EDF », commente un collaborateur. « Ce projet repose sur des hypothèses qui sont fausses. Tous les feux sont au rouge », déplore Francis Raillot, secrétaire fédéral CFE–CGC, dans une analyse très proche de celle du directeur financier. Une première ! Malgré ce séisme, EDF maintient son projet britannique et promet « une décision finale d’investissement dans un avenir proche ».

Ces futurs EPR sont le véritable déclencheur de la crise. « Au-delà des convictions sur le nucléaire, il n’y aurait pas de polémiques sur Hinkley Point si l’entreprise allait bien », commente le député (EELV) de Paris Denis Baupin. Les derniers résultats d’EDF ne sont pas bons, marqués par un bénéfice divisé par trois et un endettement en hausse, à 37,4?milliards d’euros. La sanction en Bourse avait déjà eu lieu, en décembre dernier, avec l’éviction de l’électricien du CAC 40… Il n’y a pas que les EPR britanniques qui fragilisent l’entreprise. EDF fait face à un mur d’investissements. Il doit mener le programme de grand carénage, vaste chantier de modernisation et de prolongation du parc nucléaire chiffré à 51?milliards d’euros d’ici à 2025 par le groupe et à 100?milliards d’ici à 2030 par la Cour des comptes. Il doit reprendre Areva NP, la filiale chargée de la construction et de la maintenance des réacteurs nucléaires, valorisée à 2,7?milliards d’euros. Sans oublier le coût du chantier de l’EPR en construction à Flamanville (Manche), déjà largement hors budget et dont la note pourrait s’alourdir si la cuve, qui présente une malfaçon, était retoquée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
 

De plus en plus de contraintes

« EDF est en état de faillite potentielle ! », alerte le député (NC) de la Marne, Charles de Courson. « L’entreprise est solide. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à Alstom. Si Hinkley Point était engagé, cela aboutirait à dévaloriser l’entreprise et à apprendre un jour qu’il faut une grande alliance internationale… La Chine est déjà en train d’entrer au capital d’Areva », prévient Delphine Batho, députée (PS) des Deux-Sèvres et ancienne ministre de l’Énergie. « Après quarante ans durant lesquels la France a bénéficié du nucléaire, il fallait prévoir son renouvellement avec un besoin de financement équivalent aux moyens engagés pour construire le parc », constate, pour sa part, Pierre Gadonneix, ancien PDG d’EDF (2004-2009). Entre?1974 et?1990, EDF a consacré environ 150?milliards d’euros à la construction des 58 réacteurs du parc tricolore. Au moment où EDF doit lourdement investir, « son champ de contraintes ne fait que s’agrandir », juge Francis Raillot de la CGC, qui énumère des prix de marché de l’électricité très bas, une libéralisation du secteur de l’énergie, des tarifs régulés de l’électricité qui stagnent, l’adossement d’Areva à EDF, la libéralisation des barrages hydrauliques, la fermeture du parc thermique à flammes…
 

Devant l’Assemblée nationale, le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, a évoqué, le 7 mars, un effet ciseau. « Nous avons ouvert les tarifs à la dérégulation. Le chiffre d’affaires dérégulé d’EDF est passé de 20 % en 2014 à 66 % en 2015. Dans le même temps, les prix de marché se sont effondrés de 50?euros à moins de 30?euros par mégawattheure. Cela crée de la tension. » Cette tension est aussi le reflet de la faillite de l’État actionnaire. « C’est l’État qui commande EDF et pas EDF qui commande l’État. Or l’État est dans une ambiguïté permanente qui n’aide pas l’entreprise à se projeter dans le futur », juge Delphine Batho. Les gouvernements peinent à donner de la visibilité au groupe. Le nouveau report du Plan de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), prévu dans la loi de transition énergétique, est symptomatique. Dans une version préliminaire de ce document, on apprenait qu’aucune décision sur l’évolution du parc nucléaire ne serait prise avant 2019. Et que dire de l’attitude de l’État en matière de dividendes. Il a forcé EDF à emprunter pour les payer en 2014. « L’État agit en tant qu’actionnaire qui veut du cash et en tant que régulateur. Deux casquettes qui ne sont pas compatibles », juge Denis Baupin.
 

Pression de l’État

« Il faut que l’État arrête de penser que l’on peut puiser indéfiniment dans les poches d’EDF », rage un administrateur. Pour 2015, le gouvernement a prévu que l’État transforme ses dividendes en titres EDF, ce qui permet de réaliser 1,8?milliard d’euros d’économies. Difficile de croire, par ailleurs, que Jean-Bernard Lévy s’obstine dans la voie des EPR britanniques sans une pression de l’État. « C’est un dossier hautement politique avec une implication forte du Premier ministre David Cameron. Les EPR entrent dans la stratégie bas carbone du Royaume-Uni. Du côté français, c’est la une volonté de redorer le blason d’EDF et de toute l’industrie qui gravite autour », assure Nicolas Goldberg, manager énergie chez Colombus Consulting. Devant la représentation nationale, c’est, une fois de plus, Emmanuel Macron qui est monté au créneau. « Faut-il renoncer à Hinkley Point ? Non, car c’est le grand projet nucléaire du monde occidental », a-t-il expliqué. Il s’agit aussi d’un enjeu industriel. « Hinkley Point permet à EDF d’avoir un nouveau grand projet à lancer à l’issue du chantier de l’EPR de Flamanville (Manche). Si EDF et Areva passent leur tour sur Hinkley Point, la place sera prise par d’autres et pour toujours », analyse Pierre Gadonneix.
 

Il serait trop facile de tout faire assumer à l’État sans regarder du côté d’EDF. Le groupe, à l’instar de l’ensemble de la filière électronucléaire, reste largement sous contrôle du corps des Mines, qui semble avoir du mal à sortir de la vision du tout nucléaire. « L’ensemble du personnel n’a pas voulu voir le monde changer. EDF aurait dû faire en sorte de s’adapter à ce changement, mais n’a pas cherché à le faire », juge l’économiste de l’énergie Jean-Marie Chevalier [lire entretien page 34]. Le groupe est dans une forme de déni à propos de la loi de transition énergétique qui vise à ramener la part du nucléaire de 75 à 50 % dans le mix énergétique français d’ici à 2025. La Cour des comptes indiquait dans son rapport 2016 que la loi entraînera la fermeture de 17 à 20 réacteurs. Elle appelle l’entreprise à adapter ses plans d’investissements. Chez EDF, on assure que le maintien d’un parc de 57 réacteurs (en comptant le lancement de l’EPR de Flamanville, dans la Manche, et la fermeture des deux réacteurs de Fessenheim, dans le Haut-Rhin) est compatible avec l’objectif de la loi, en raison de la hausse de la consommation de l’électricité à venir, liée aux nouveaux usages (mobilité, communications…). Pour l’heure, la consommation d’électricité stagne.
 

S’il est faux de dire qu’EDF est immobile, son virage vers le nouveau modèle énergétique est lent. Dès son arrivée à la tête EDF, en 2014, Jean-Bernard Lévy a mis en place le plan « Cap 2030 ». Outre le maintien d’un nucléaire fort, ce plan prévoit un doublement du parc renouvelable à 50 GW. « Quand les réacteurs nucléaires arrivent en fin de vie, il est légitime d’en remplacer certains par des énergies renouvelables pour réduire la part du nucléaire. D’autant plus que certaines énergies renouvelables, en particulier le solaire, deviennent compétitives », appuie Pierre Gadonneix. Le plan prévoit aussi une digitalisation et une décentralisation de l’énergie. Un modèle réellement nouveau pour EDF qui reste encore très lié à ses grandes productions centralisées, nucléaires et hydrauliques. Dernier point, et peut-être le plus important, EDF reconnaît qu’il s’adresse désormais à des clients et non à des usagers… Le plan « Cap 2030 » ne réglera pas tout. « Chez EDF, tout passe encore par la culture du budget. C’est un mode de pensée archaïque qui disparaît chez tous les grands groupes. Jean-Bernard Lévy se bat pour que la finance devienne un partenaire des grands projets », juge un membre de la direction financière.
 

Renationalisation ou privatisation ?

Depuis un an, le PDG d’EDF s’attache à détruire toutes les baronnies du groupe. À titre d’exemple, sous la présidence de son prédécesseur, Henri Proglio, il y avait une dizaine d’étapes de décisions entre la direction du projet Hinkley Point et la direction à Paris. En prenant ses fonctions, Jean-Bernard Lévy a supprimé tous les intermédiaires. Sujet plus sensible encore, l’État veut revoir le statut des agents d’EDF. « Le compromis social sur EDF a été fait aux dépens de tout le monde, pour l’intérêt unique des salariés. Ce n’est plus durable », a expliqué Emmanuel Macron devant les députés. Un chantier explosif. « Depuis Nicolas Sarkozy, notre régime est déjà fortement aligné sur le régime général. Je considère que ce n’est pas en enlevant des droits aux salariés d’EDF qu’on améliore la situation des autres », rétorque le secrétaire (CGT) du Comité central d’entreprise Jean-Luc Magnaval. Pour Denis Baupin, ce régime spécial constitue « un facteur d’immobilisme. Comme les salariés d’EDF Énergies Nouvelles n’ont pas le même statut social que ceux d’EDF, l’évolution vers les activités renouvelables du groupe est vue comme une régression sociale. »
 

Personne n’a intérêt à ce que EDF soit durablement fragilisé. « On est sur un enjeu qui concerne la facture d’électricité des Français, l’activité industrielle, la souveraineté énergétique de la France », alerte Delphine Batho. Pour certains, il faut renationaliser EDF et re-réglementer l’énergie. Pour d’autres, il faut privatiser le groupe, comme GDF, qui fut fusionné avec Suez, l’ensemble ayant été depuis rebaptisé Engie, et laisser à l’État le seul rôle de régulateur. À terme, la survie d’EDF passe par un choix clair entre ces deux options, car la position médiane est devenue intenable. 

Sous contrainte, les énergéticiens européens entament leur mue


Enel : Massivement renouvelable

Nationalité : Italienne

Résultats 2015 : 2?milliards d’euros sur les neuf premiers mois

Marqueur de transition : 52 % de renouvelables en 2019

L’opérateur italien s’en sort mieux que d’autres grands énergéticiens, même s’il a dû déprécier fortement ses actifs fossiles. Enel veut porter la part des énergies renouvelables dans son mix de 38 à 52 % en 2019. Pour y parvenir, le groupe a intégré sa filiale d’énergies renouvelables à 100 % depuis janvier?2016.
 

Engie : En plein virage stratégique

Nationalité : Française

Résultats 2015 : - 4,6?milliards d’euros

Marqueur de transition : 90 % de résultats sur faibles émissions de CO2 en 2018

Engie a engagé un virage très massif vers les énergies renouvelables et les services à l’énergie, une branche qui regroupe désormais près de 100 000 salariés. Le groupe a pour ambition de devenir le leader de la transition énergétique. Il prévoit donc de fortes dépréciations d’actifs dans les centrales thermiques.
 

E.on : Une scission pour s’adapter

Nationalité : Allemande

Résultats 2015 : - 7 milliards d’euros

Marqueur de transition : 96 GW de renouvelables installés (1,5 fois le parc nucléaire français)

E.on a souffert de l’arrêt du nucléaire allemand, mais a su se retourner vers les énergies renouvelables, affichant le plus grand parc d’Europe. Toutefois, le 1er?janvier, le groupe s’est scindé en deux. E.on s’est recentré sur les renouvelables, les services, le nucléaire, laissant à Uniper les activités liées au gaz, au charbon et à l’hydraulique.
 

RWE : Un retard à rattraper

Nationalité : Allemande

Résultats 2015 : - 170?millions d’euros

Marqueur de transition : 500 millions d’euros de résultats issus des renouvelables

Le premier producteur européen d’électricité d’origine thermique a pris beaucoup de retard dans la transition énergétique. En 2015, il a tout de même doublé ses résultats dans les énergies renouvelables, considérées désormais comme un pilier du groupe. Comme E.on, RWE va scinder ses activités dans les énergies traditionnelles et dans les renouvelables.

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