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Réduire les émissions atmosphériques d'ammoniac par les fertilisants, un vrai casse-tête

Pierre Berteloot , , ,

Publié le

Dans le cadre du Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (Prépa), la France doit réduire ses émissions d'ammoniac, précurseur de particules fines nocives pour la santé, de 13% d'ici à 2030. Mais selon l'Union des industries de la fertilisation (Unifa), cela va s'avérer compliqué. En cause, des difficultés techniques, mais aussi un manque de réelle volonté politique ?

Réduire les émissions atmosphériques d'ammoniac par les fertilisants, un vrai casse-tête
La diminution des émissions atmosphériques d'ammoniac pourrait passer par le recours plus massif aux ammonitrates, mais cela induirait des coûts d'équipement pour beaucoup d'agriculteurs.
© DR

Réduire les émissions atmosphériques d’ammoniac issues de l’agriculture, comme le prévoit le gouvernement au travers de son Programme national de réduction des émissions de particules atmosphériques (Prépa), risque d’être compliqué. Les objectifs fixés par l’Etat dans le cadre de ce plan, et qui prévoient une réduction de 13% des émissions d’ici à 2030 par rapport au niveau de 2005, avec des objectifs intermédiaires de 4% pour 2020, et 8% pour 2025, ne seront probablement pas atteints. "Pour 2020, c’est mort, et pour 2025… pas totalement impossible", déclarait Renaud Bernardi, président de l’Union des industries des fertilisants, lors d’une conférence de presse le 12 mars dernier.

L’ammoniac, constituant majeur des engrais végétaux, peut en effet se volatiliser. Dans l’air, il se recombine à d’autres molécules pour former des particules fines, nocives et que le plan Prépa souhaite combattre. Ces particules provoquent des problèmes respiratoires et sont responsables chaque année de 48 000 décès et d’un coût pour l’économie de 100 milliards d’euros.

Mauvaise pente

Et pour l’ammoniac, les choses semblent mal parties puisqu’en 2016, les émissions avaient augmenté de 6,7% par rapport à leur niveau de 2005. En cause, le déplacement de la demande vers les engrais uréiques (un mélange d'urée et solution azotée), au potentiel émissif élevé en ammoniac, au détriment des ammonitrates et d’autres formes moins émissives de fertilisants.

Selon une étude menée par le Centre interprofessionnel technique d’étude de la pollution atmosphérique (Citepa), si rien n’est fait et que les émissions suivent leur tendance actuelle sur 10 ans, et bien que celle-ci soit légèrement à la baisse, la réduction ne sera en 2030 que de 0,7% par rapport au niveau de 2005, bien loin de l’objectif (ambitieux) de 13%.

Changer les pratiques de fertilisation

Des dispositions doivent donc être mises en œuvre pour réduire le taux d’émissions. Celles-ci peuvent concerner le type d’engrais utilisé, mais aussi son mode d’épandage ou sa forme. En effet, enfouir l’engrais diminue grandement sa volatilisation, mais cela n’est pas possible tout le temps et pour toute les cultures. De même, il existe des formes dites inhibées d’urée qui diminuent sa volatilisation, mais qui sont plus coûteuses.

Selon l’étude du Citepa, pour que les objectifs du Prépa soient atteints, les deux types de mesures doivent être combinées, avec à la fois un enfouissement et une utilisation accrue des inhibiteurs (qui devraient chacun tripler), mais aussi avec un délaissement de l'urée et de la solution azotée au profit des ammonitrates.

La part de ces derniers était en 2007 de 37% des engrais minéraux utilisés, mais elle diminue, alors que l'usage des ammonitrates devrait augmenter si l'on veut espérer respecter les objectifs du plan Prépa. Si les tendances actuelles se poursuivent, leur part sera selon les estimations du Citepa comprise entre 16 et 30% en 2030. Or, le potentiel émissif des ammonitrates est près de 7 fois inférieur à celui de l’urée, et environ 2 fois inférieur à celui de l’urée inhibée et de l’urée enfouie, et 4 fois inférieur à celui de la solution azotée… La solution la plus évidente pour réduire les émissions d’ammoniac semble donc résider dans un renforcement de l’utilisation des ammonitrates. Leur part devra être au minimum de 47% en 2030 pour atteindre les objectifs fixés par l'Etat.

Pas assez de mesures concrètes

"L’autre avantage des ammonitrates, c’est que l’agriculteur maîtrise mieux son apport d’azote, il n’en perd pas, il est au plus juste des besoins des cultures, ajoute Sophie Génermont, chercheuse à l’Inra de Grignon-Versailles, qui travaille sur la volatilisation de l’ammoniac.  Mais passer de la solution azotée à l’ammonitrate ou à l’urée enrobée induit un changement d’équipement pour les agriculteurs."

Dans l'arrêté du 11 mai 2017, établissant le plan Prépa, l'Etat prévoit "l'étude sur la taxation ou la modulation de la fiscalité des engrais azotés en fonction du potentiel de volatilisation de l'engrais, comprenant un parangonnage sur les dispositifs équivalents dans le reste de l'Union européenne". Contacté pour plus de précisions, le ministère de la Transition écologique et solidaire n'a pas répondu à nos questions.

Cependant, aucune mesure contraignante ou compensatoire n'étant pour l’instant prévue, on voit difficilement comment des professionnels transformeraient leurs usages volontairement, avec les coûts importants que cela implique. Et cela même si l’Unifa déclare que 50% des agriculteurs seraient prêts à utiliser une forme de fertilisant moins émissive.

"Si on veut diminuer les émissions, cela va démultiplier le temps passé pour certains postes, continue la chercheuse. Il va falloir de la communication auprès des agriculteurs, et même une forme de compensation financière, car ces changements peuvent être lourds à mettre en œuvre."

Des systèmes de cultures à revoir ?

Bien que ce soit la seule option mise en avant dans l’étude du Citepa, modifier les pratiques de fertilisation n’est pas le seul moyen de réduire les émissions atmosphériques d’ammoniac. Un autre levier serait de réduire les émissions liées à l’élevage, qui est responsable de 75% des émissions totales d'ammoniac, en optimisant l'alimentation des bêtes, ainsi que le stockage et l’épandage des fumiers et lisiers. 

Enfin, le mode de culture a aussi un impact. "Une autre piste consiste à adopter des systèmes plus intégrés, dans lesquels on fait entrer de l’azote en utilisant des cultures associées ou des légumineuses en hiver, explique Benjamin Loubet, chercheur dans la même unité. Cultiver de manière moins intensive réduirait les émissions. Il y a une réflexion de la recherche pour trouver des systèmes de cultures qui permettent à l’agriculture d’avoir des coûts acceptables voire des gains, tout en ayant un impact sur l’environnement le plus faible possible."

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