Dialogue social, a-t-on touché le fond ?

Le mouvement des intermittents sera-t-il la catharsis d'une contestation sociale jusqu'au-boutiste, ou bien une étape de plus dans la dérive des rapports sociaux en France ? Réponse à la rentrée.

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Mieux qu'en mai 1968 ! Le mouvement des intermittents du spectacle a obtenu l'annulation du festival d'Avignon, qui avait pourtant survécu au vaste mouvement contestataire de la moitié de la France. Si ce gâchis appelle un débat sur la culture et son financement, il en appelle aussi un sur le dialogue social. Car ce conflit très dur, voire suicidaire, survenu immédiatement après les débordements relevés pendant le conflit des retraites et des enseignants, pose deux questions : le dialogue social, qui n'a jamais été le fort dans ce pays, est-il à ce point devenu impossible ? Jusqu'où peut-on accepter l'intolérance des contestataires et les insultes qui pleuvent sur ceux et celles qui résistent à la démagogie (contre la grève, Ariane Mnouchkine et son Théâtre du Soleil se sont vus traités de " collabos "...) ? Les mouvements des dernières semaines ont en effet beaucoup de traits communs.
D'abord, il y a cette apparente incapacité des opposants aux réformes à prendre en compte les réalités économiques, l'Etat étant censé pouvoir tout faire et tout offrir, tout imposer aux partenaires sociaux responsables.
Ensuite, il y a ce refus quasi culturel (à l'exception notable de la CFDT et de quelques autres) d'entrer dans un processus de négociation, pour plonger tout de suite dans un rapport de force sur le terrain. La CGT du Spectacle en a été la parfaite caricature. Ne s'est-elle pas fait soudain, au nom du statu quo, le défenseur d'un régime d'indemnisation spécifique du chômage qu'elle avait autrefois refusé de signer (comme d'habitude) et combattu !
Enfin, il y a une véritable dérive de l'action. On ne fait plus grève. On bloque, on intimide, on menace, on prend en otage... tout en se faisant passer pour les victimes. Dans le conflit des retraites, on a vu ainsi des commandos d'une poignée de cheminots et d'enseignants bloquer qui des voies ferrées, qui des dépôts de bus, alors que les grévistes étaient devenus largement minoritaires. Au cours des derniers jours, les intermittents ne se sont pas contentés de faire grève : conduits par une CGT jusqu'au-boutiste (finalement huée à Avignon), ils ont interrompu et menacé de manière inacceptable des spectacles dont le maintien était souhaité par les artistes et responsables, parfois bénévoles. Avec, hélas ! plus de succès que cette minorité d'enseignants qui voulaient prendre le bac en otage. Qu'en sera-t-il pour la rentrée, dont on sait qu'elle sera chaude avec ses deux chantiers lourds de menaces : le rendez-vous budgétaire, qui va imposer la réforme des services publics, puis le sauvetage de l'assurance maladie ?
Si ces dérives se confirmaient, on irait au devant de nouveaux affrontements brutaux. Ce qui pourrait être catastrophique pour l'économie française, à un moment où la confiance peine à revenir, malgré les signaux positifs venus d'outre-Atlantique et les nombreux projets d'investissements qui sont dans les cartons des entreprises après deux années de ralentissement. Peut-on oser espérer que les acteurs de ce dialogue social et politique défaillant ne profitent de l'été pour méditer les leçons à tirer de ce mouvement des intermittents qui débouche sur une immense gueule de bois ? Peut-il être une sorte de catharsis de cette France en ébullition qui ouvrirait enfin les yeux sur le besoin pour notre pays de non seulement se mettre aux réformes, mais aussi, pour cela, de partir en quête d'une nouvelle forme de régulation sociale ? Alors, le gâchis culturel que représente l'annulation de tant de festivals n'aurait pas été totalement inutile.
Par Jean-Léon Vandoorne, directeur de la rédaction

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