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Designe-moi une école nouvelle de design

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Analyse Cette semaine, Alain Cadix dessine les contours de ce qu'il appelle l'"école nouvelle de design" et plaide pour sa création sur les deux campus de vocation mondiale en technologies avancées à Saclay et à Grenoble. Chargé de la Mission Design par les ministres du Redressement productif et de la Culture, l’ancien directeur de l'École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI - Les Ateliers) expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.

Designe-moi une école nouvelle de design © DR

A la direction de l’ENSCI – Les Ateliers, je me suis parfois demandé : "si nous créions maintenant, au début du XXIème siècle, une école de design, que ferions-nous ?". J’ai bien sûr en tête aujourd’hui l’exemple récent de la Sustainable Design School à Nice, opportune initiative centrée sur la problématique du design pour un développement durable et ouverte à des étudiants de toutes origines académiques et niveaux.

Mais je n’envisageais ni une école dédiée spécifiquement à une problématique sociétale, pensant que les grands enjeux de notre temps devaient être "naturellement" intégrés dans la recherche et la pédagogie de la nouvelle école, transversalement ; ni une école recevant des bacheliers sans aucune expérience.

Nul n’entre ici s’il n’est artisan

Toute école vaut d’abord par les qualités de celles et de ceux qui la fréquentent. La sélection est un acte fondateur. Les critères et méthodes de classement sont déterminants. La capacité à détecter un potentiel créatif est cruciale pour l’entrée dans une école de design. Le parti pris, à cet égard, dans l’école nouvelle de design, serait de ne recruter que des élèves ayant travaillé la matière, une matière, et qui auraient été sanctionnés par un diplôme technique : au cœur de la cible seraient les BTS industriels, mais on pourrait y rentrer avec un CAP ou un BEP, un bac technologique ou professionnel, un DUT ou une licence professionnelle, mais à la condition évoquée.

"Nul n’entre ici s’il n’est artisan", pourrait-on écrire au frontispice de l’école (et sur le bandeau de son site web…). Il faut entendre artisan dans un sens contemporain adapté : le métier de la main qu’il sous-tend ayant été acquis devant un four ou un établi, sur un tour ou un banc, sur une paillasse ou au clavier d’un ordinateur. La maîtrise pratique d’une matière (bois ou verre, enzyme ou bactérie, silicium ou code, etc.) est un gage de praticité et de réalisme, mais aussi de goût pour le faire. Cette qualité est majeure ici.

Après l’entrée dans l’école, la première année est déterminante, à la fois pour l’élève et pour ses maîtres. C’était ainsi au Bauhaus, le modèle emblématique de toute école de design, même presqu’un siècle après sa création. Donc la première année est dédiée à la pratique des ateliers et aux cours préliminaires. Les ateliers, constituant un grand FabLab qui sert tout au long de la scolarité, sont répartis en trois groupes reliés entre eux : les ateliers de la matière, ceux de la vie et de l’environnement et ceux enfin de l’information et de la communication, tous pénétrés de technologies numériques.

Dans ces ateliers on acquiert, en complément de sa formation initiale, des connaissances théoriques et surtout pratiques : on tourne, on fraise, on dessine et imprime en 3D, on manipule, on expérimente, on code, on soude ; et, en même temps, au pied de la "machine", des éléments théoriques sont apportés à l’élève. Les cours préliminaires, quant à eux, sont dédiés d’une part à l’histoire du design et d’autre part aux dimensions imaginaires et sensorielles des objets : voir, entendre, toucher, représenter, rêver, etc. : qu’y a-t-il derrière ? Que nous apprennent les sciences cognitives ?

Par expérience, je sais que, quel que soit le niveau de sa formation initiale, l’élève peut entrer dans ces champs, pourvu qu’ils aient été ouverts par des praticiens d’une vulgarisation intelligente. Et puis il y est pratiqué, mais ceci tout au long de la scolarité, deux disciplines artistiques : les arts plastiques et la musique ; les premiers ne pouvant plus avoir le monopole comme fondement du design des objets contemporains.

Un modèle à mettre en œuvre au plus vite à Saclay et à Grenoble

A la fin de la première année, l’élève et l’école se mettent d’accord sur la poursuite et les modalités de la suite du parcours et passent contrat. Les années suivantes sont dédiées aux projets de design et à des projets individuels et collectifs de connaissance. Le modèle pédagogique de l’ENSCI – Les Ateliers demeure, à cet égard et dans cette phase de la formation, une bonne référence, avec des adaptations. Une seconde voie, celle de l’apprentissage, serait ouverte en parallèle sur une partie du parcours.

Chaque semestre dans la voie classique de l’école nouvelle de design, les élèves, par groupes, conduisent, au moins sur la moitié du temps programmé, des projets proposés majoritairement par des commanditaires mais, pour certains, par eux-mêmes. Ils les conduisent jusqu’à la réalisation d’une maquette ou d’un démonstrateur fonctionnel. Ils suivent sur l’autre partie du temps programmé des enseignements qui ont été individuellement choisis chaque semestre dans le cadre d’une discussion entre l’élève et le service pédagogique. Ces enseignements vont au delà des champs techniques vus précédemment, ils incluent notamment les sciences humaines et sociales (SHS) et les sciences de gestion. Pour apprendre par lui-même, ce qui lui sera demandé tout au long de son parcours professionnel, l’élève s’appuie largement sur des recherches sur internet et a recours aux enseignements en ligne ; les séquences en présentiel ayant vocation à consolider les acquis faits par ailleurs. La pratique de la controverse, le développement de l’esprit critique sont, de diverses façons, au programme.

Un des semestres de formation se déroule hors les murs de l’école ; ce peut être dans une autre école en Europe ou à l’étranger ; ce peut être sur une Plateforme Roger Tallon dédiée à la conception innovante, où élèves ingénieurs et élèves designers travaillent ensemble pendant six mois à la conduite commune de projets, avec le concours d’étudiants en SHS et en sciences de gestion. Pour les élèves n’ayant pas choisi la voie de l’apprentissage, une immersion d’un semestre dans une entreprise industrielle ou une agence de design se fait avant de commencer la préparation du diplôme. Le diplôme peut se préparer sur une Plateforme Roger Tallon ; il en est de même pour des élèves ingénieurs.

L’école nouvelle de design est idéalement installée en proximité d’une école d’ingénieurs ou d’une faculté de sciences et techniques mais n’est point trop éloignée d’une faculté de sciences humaines et sociales et d’une école de management. Les deux écoles à créer au plus tôt sur ce schéma devraient l’être à Saclay et à Grenoble, deux campus de vocation mondiale en technologies avancées conçus sans école de design (probablement les deux seuls au monde…).

Alain Cadix, chargé de la Mission Design auprès des ministères du Redressement productif et de la Culture
@AlainCadix

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