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[Décryptage] Pourquoi la vente de masques dans la grande distribution fait polémique ?

Adeline Haverland et Julien Cottineau , , , ,

Publié le

Depuis lundi 4 mai, les enseignes de distribution peuvent vendre des masques. Au total, près de 500 millions de masques devraient être mis à disposition des consommateurs au cours des prochaines semaines. Un chiffre qui fait grincer des dents les professionnels de santé alors que ces derniers continuent d'en manquer. Face à cette polémique, L'Usine Nouvelle répond à vos questions.

[Décryptage] Pourquoi la vente de masques dans la grande distribution fait polémique ?
Pour le déconfinement, le masque est indispensable...
© Photo by Michael Amadeus on Unsplash

Sommaire du dossier

Quels sont les masques au cœur de la polémique ?

Le point de crispation concerne les masques sanitaires FFP1, dits chirurgicaux, et jetables. Ils sont utilisés par les professionnels de santé mais sont aussi recommandés aux malades et aux personnes vulnérables. Cette dernière catégorie rassemblerait entre 17 et 18 millions de personnes en France, selon le Conseil national de l’Ordre des médecins. Elle regroupe les personnes âgées mais également les individus présentant des facteurs de comorbidité, comme l’obésité ou le diabète, qui les rendent plus vulnérables face au Covid-19.

Les masques FFP2, plus performants et strictement réservés aux professionnels de santé, ne sont pas concernés car ils ne peuvent pas être commercialisés par la grande distribution.

Pour les masques dits grand public, lavables et aux performances filtrantes moindres, la grande distribution n’a pas de contraintes sur ce sujet. Sur les 225 millions de masques que le groupe Carrefour entend mettre à disposition des consommateurs, 175 millions sont des masques jetables et 50 millions de masques lavables.

Quels sont les besoins en France ?

Les différents ordres nationaux, comme ceux des médecins et des pharmaciens, estiment que 45 millions de masques sanitaires, donc FFP1 et FFP2, sont nécessaires chaque semaine pour les besoins des professionnels de santé. L’Etat est en charge de la distribution. Actuellement, la Direction générale de la Santé (DGS) assure que 45 millions de masques sanitaires sont bien distribués chaque semaine aux professionnels de santé. Santé publique France déstocke des unités et assure la distribution sur le territoire, notamment par le biais des grossistes-répartiteurs qui alimentent des établissements hospitaliers et les pharmacies. En ville, les professionnels de santé viennent ainsi récupérer les masques en officine.

Au début de la crise sanitaire, les besoins en masques n’ont pas été suffisamment couverts ni à l’hôpital ni en ville. Jean-Marcel Mourgues, vice-président du Conseil national de l’Ordre des médecins, relève que parmi les 25 décès dus au Covid-19 recensés dans la profession, la "moitié environ sont des médecins anesthésiste-réanimateurs et urgentistes, et l’autre moitié des médecins généralistes, en ville". Aujourd’hui, si numériquement les besoins sont couverts, Jean-Marcel Mourgues évoque des livraisons hebdomadaires "fréquemment retardées" et parfois incomplètes. 

Autre souci : l’approvisionnement pour les malades et les personnes vulnérables. Là, c’est le zéro pointé. Aucun masque sanitaire n’est pourvu par l’Etat. Les besoins sont évalués à environ 100 millions de masques chirurgicaux par semaine. Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), dénonce le fait que "depuis huit semaines, les pharmaciens doivent refuser aux patients leurs ordonnances de masques chirurgicaux. Depuis le 20 avril, nous avons interdiction de donner des masques d’Etat en dehors des soignants. Malgré nos demandes pour les patients et les personnes vulnérables qui ont besoin de masques, c’est le silence radio de la part de la DGS".

Pour le 11 mai, date prévue du déconfinement, la DGS prévoit de déstocker 100 millions de masques. Mais précise que ce déstockage sera "pour les professionnels de santé".

Combien de masques vont être commercialisés par la grande distribution ?

Selon les chiffres annoncés par les différents distributeurs, près de 500 millions de masques chirurgicaux seront mis en vente dans les enseignes de distribution d'ici à la fin du mois de mai. Carrefour et Leclerc, avec respectivement 175 millions et 170 millions d’unités, sont les deux distributeurs qui en proposeront le plus.

La majorité de ces masques arriveront dans les supermarchés à partir du 11 mai. "Actuellement, nous avons 10 millions de FFP1 dans nos rayons", explique une source interne chez Carrefour, "une autre commande doit arriver en fin de semaine pour nous permettre de proposer 175 millions de masques le 11 mai".

Ces chiffres provoquent l'ire des professionnels de santé, qui n'hésitent pas à qualifier de "surenchère de l’indécence" les annonces des distributeurs.

Pourquoi les distributeurs disposent-ils de plus de masques que les pharmacies ?

"Nous avons commandé les masques de manière efficace", se défend Michel Edouard Leclerc. Pour réussir à sécuriser leurs commandes, les distributeurs ont mis sur le pont l'ensemble de leurs acheteurs en Asie.
Résultat : "Nous avons mobilisé l'ensemble de nos fournisseurs et procéder à un sourcing avec nos équipes sur place pour trouver les partenaires capables de fournir une réponse rapide", détaille Carrefour.

Le groupe explique avoir bénéficié de sa force de frappe internationale pour gagner du temps. "Dès le mois de mars, nous avons commandé des masques pour équiper nos 300 000 collaborateurs dans le monde. Cela nous a permis d'effectuer les recherches de partenaires et les audits et ainsi d'être prêts lorsque le gouvernement nous a contactés".

Quand les masques ont-ils été commandés?

C'est là l’un des nerfs de la guerre. Selon les professionnels de santé, pour réussir à obtenir tant de masques, les distributeurs ont dû les commander avant la fin du mois d'avril. "Faux" répondent en choeur les acteurs de la distribution.

Tous expliquent avoir attendu la communication du gouvernement du 24 avril pour passer leur commande. "Sitôt l’autorisation donnée par les pouvoirs publics, chacun a pu lancer ses commandes. Pas de stock caché dans un hangar ! Faut arrêter le délire", écrit Michel Edouard Leclerc sur son blog.

Dans un communiqué, Carrefour détaille, de son côté, son chronogramme: "Jusqu’au 21 mars 2020, les masques jetables avaient été placés sous un régime de réquisition", explique un porte-parole de Carrefour. A compter du 21 mars 2020, l’importation de masques a été libéralisée. "Nous en avons donc commandé 30 millions pour assurer la sécurité de nos collaborateurs". Quant aux commandes pour les consommateurs, "elles sont intervenues fin avril", assure le groupe.

Qu’est-ce qu’une commande sécurisée ?

Dans leurs communiqués de presse respectifs, les acteurs de la grande distribution parlent de "commande sécurisée". Le groupe Leclerc, par exemple, évoque des livraisons "sécurisées jusqu'en septembre". "Les commandes garanties ne signifient pas qu'elles sont déjà livrées", indique le groupe. Il s'agit de livraisons pour lesquelles un acompte a déjà été versé. Comme le précisent plusieurs distributeurs, les bons de commandes et de livraisons de ces produits sont, quant à eux, entre les mains des autorités.

D'où viennent les masques vendus ?

Les masques FFP1 commercialisés par la distribution proviennent essentiellement de Chine. Seul le groupe Agromousquetaires, propriétaire des enseignes Intermarché et Netto, a annoncé se lancer dans la production de masques FFP1 et FFP2 dans son usine Les celulloses de Brocéliande à Ploërmel (Morbihan). Au total, Agromousquetaire produira 130 millions de masques d'ici à décembre 2020.

Les masques fournis par la DGS à destination des professionnels de santé proviennent pour une petite partie de la production française, établie autour de 10 millions aujourd’hui de FFP1 et FFP2 par semaine et entièrement réquisitionnée par l’Etat depuis le décret du 3 mars. Ce qui est largement insuffisant. Depuis le début de la crise, la DGS indique que près de 3 milliards de masques sanitaires ont été commandés, essentiellement en Chine. En revanche, la DGS ne précise pas quels volumes ont déjà été livrés en France et quelles sont les échéances de livraison à venir.

Qu’en est-il des stocks de l’Etat ?

Bien avant la crise, la réserve stratégique nationale de masques avait atteint un plafond de 1 milliard de masques chirurgicaux et 600 millions de masques FFP2. Début 2020, ce stock avait dégringolé à seulement 117 millions de masques chirurgicaux. Le 21 mars, il était tombé à 86 millions face à la crise sanitaire. Aujourd’hui, un porte-parole précise que la DGS a pu "consolider un stock de 155 millions de masques", mais sans préciser la répartition entre les FFP1 et les FFP2. Jean-Michel Mourgues a des mots durs sur la gestion des stocks par les pouvoirs publics depuis le début de la crise, dénonçant même un "mensonge d’Etat sur les stocks disponibles" et estimant qu’il n’y a "aucune réserve pour pouvoir prévenir une ré-ascension épidémique".

Qu’est-ce qui crispe le plus les professionnels de santé ?

Médecins et pharmaciens sont unanimes : leur colère n’est pas dirigée contre la grande distribution. Ils estiment même qu’elle peut parfaitement contribuer à accompagner la crise en écoulant des masques grand public, voire même des masques sanitaires mais à la seule condition que les soignants, les malades et les personnes vulnérables n’en manquent pas. "Comment s’expliquer que nos soignants n’aient pas pu être dotés de masques quand on annonce à grand renfort de communication tapageuse des chiffres sidérants de masques vendus au public par certains circuits de distribution ?" s’indignent ainsi les professionnels de santé dans un communiqué commun de sept ordres nationaux, publié le 30 avril. Ce qui est en réalité le cœur du problème.

Pourquoi l’Etat n’a pas réquisitionné les commandes de la grande distribution ?

Seul le ministère des Solidarités et de la Santé peut répondre à cette question. Car le décret du 23 mars permet au ministre Olivier Véran de réquisitionner de manière totale ou partielle toute commande de masques importés "au-delà d’un seuil de cinq millions d’unités par trimestre par personne morale". Soit des volumes bien inférieurs aux commandes passées et déclarées par la grande distribution, alors même qu’en pleine crise sanitaire l’ensemble des professionnels de santé déplore un manque de masques sanitaires à leur disposition et à celle des malades et personnes vulnérables. Le décret précise que "le silence gardé par ce ministre plus de soixante-douze heures après réception d'une demande d'importation adressée par cette personne ou l'importateur fait obstacle à la réquisition". Il est sans doute trop tard désormais pour rectifier le tir.

A quel prix sont vendus ces masques ?

Après la polémique sur les prix du gel hydroalcoolique au début de la crise, le gouvernement a décidé de prendre les devants et de plafonner d'ores et déjà le tarif de commercialisation des masques. Selon un décret du 2 mai 2020, ces derniers pourraient être vendus au tarif maximum de 95 centimes d'euros.

De nombreux distributeurs à l'image de Système U ou Carrefour se sont engagés à revendre ses masques au prix coûtant, entre 50 et 60 centimes d'euros. Ce prix reste toutefois fortement critiqué par l'association de consommateurs UFC Que Choisir et son président Alain Bazot pour qui, même à prix coûtant, l'achat de masques représente un budget "intenable" pour certains foyers.

En pharmacie, les prix devront être identiques. En revanche, les masques prescrits sont pris en charge par la Sécurité sociale. Ce qui fait une très grande différence pour les malades et les personnes vulnérables, d’autant plus pour les plus modestes financièrement.

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