Décontamination : Nouvelles applications pour relancer l'ionisation

L'euphorie des années 80 est passée. Face aux lourdeurs réglementaires et aux surcapacités de traitement, le marché de l'ionisation stagne depuis deux ans. Mais ses partisans ne désarment pas. Ils misent sur les nouveaux domaines d'applications.

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Déception. Alors que l'ionisation figurait, voilà dix ans, en bonne place parmi les technologies les plus prometteuses, le marché n'a pas tenu ses promesses. "Au début des années 80, les études avaient décelé un potentiel énorme, rappelle Jean-Louis Kodo, directeur d'Ionisos, le plus grand sous-traitant français du secteur. Les projets d'installations se multipliaient, souvent financés par les régions. Certains, heureusement, n'ont jamais vu le jour! Et les capacités d'irradiation couvrent deux fois et demie les besoins du marché français." Sévère constat. Mais les industriels de l'ionisation ne perdent pas espoir. L'avènement prochain d'une législation européenne devrait lever les blocages réglementaires dont souffre le secteur. Et, surtout, les innovations incessantes garantissent l'avenir de cette technologie dans des domaines inexplorés, tels l'environnement ou les textiles techniques. Tout avait pourtant bien commencé: en 1983, l'OMS et la FAO recommandent l'ionisation pour la conservation des aliments. Mais, face à des opinions publiques méfiantes, la plupart des pays ont maintenu une législation lourde et paralysante. En France, l'ionisation doit être justifiée par une nécessité hygiénique ou technologique, et une dose limite fixée pour chaque produit. La procédure d'habilitation requiert la constitution d'un lourd dossier, validé par le Conseil supérieur d'hygiène publique, l'Académie nationale de médecine et la Commission interministérielle des radioéléments artificiels! En outre, la mise en évidence des effets du traitement sur le produit est obligatoire, d'où de nombreuses et coûteuses analyses. "La constitution d'un dossier peut ainsi revenir à 300000 francs, estime Eric Marchioni, spécialiste de l'ionisation à l'université Louis-Pasteur de Strasbourg. Les nombreuses PME du secteur de l'agro-alimentaire hésitent donc à réaliser une telle dépense pour faire habiliter un produit." Aussi la liste des autorisations de traitement reste-t-elle limitée à 32 produits de masse. Second marché prometteur, la stérilisation du matériel médico-chirurgical est entrée, elle aussi, dans une phase de stagnation. Depuis 1991, le volume annuel traité par ionisation plafonne à 100000m3, ce qui représente environ 50% du marché total de la stérilisation et de la décontamination. L'ionisation est concurrencée par les traitements à l'oxyde d'éthylène, 20% moins chers. Mais elle présente deux avantages importants: elle autorise un traitement à travers l'emballage et ne présente pas d'effets secondaires cancérigènes. Reste que les doses importantes utilisées pour ces applications (25kilograys, contre 10 kilograys au maximum pour les produits alimentaires) peuvent induire des difficultés: coloration, dégagement d'odeurs, interaction emballage-produit, variation des propriétés mécaniques, etc.

Les constructeurs de process manquent de commandes

Face à cette stagnation du marché, les restructurations n'ont pu être évitées. En décembre, Conservatome (filiale de Transnucléaire, société détenue à 51% par Cogema et à 49% par Framatome) et le groupe vendéen Tesson fusionnaient leurs activités pour créer une société commune à 50-50, Ionisos. Cette dernière, avec 50millions de francs de chiffre d'affaires, couvre la moitié du marché français de l'ionisation à façon. Les centres d'ionisation ne sont pas les seuls à souffrir. La surcapacité actuelle de traitement décourage les industriels d'acquérir des équipements d'irradiation. Les constructeurs de process (accélérateurs ou sources de cobalt) manquent donc de commandes. Deux solutions: l'exportation et les applications nouvelles. Du côté européen, les perspectives d'exportation restent limitées. Chacun mise sur un assouplissement de la position allemande... En attendant, les fabricants se tournent plutôt vers la Chine, l'Europe de l'Est ou le Moyen-Orient. "Les Chinois mangent un riz de qualité médiocre, car vieux de deux ans, explique Eric Letournel, directeur des ventes de Vivirad. En effet, la Chine maintient un stock stratégique de riz, correspondant à deux ans de consommation de la population." Pour améliorer la conservation de cet aliment de base, les Chinois prévoient donc de l'ioniser. Spectaculaire, ce marché n'est pas le seul offert par la Chine: son gouvernement vient également de décider l'irradiation des câbles. Plusieurs usines ont donc lancé des options pour l'achat d'accélérateurs. Vivirad, bien placée sur ces deux contrats potentiels, espère donc que les relations franco-chinoises ne se détérioreront pas trop... Mais les beaux marchés de l'avenir ne se situent peut-être pas dans ces contrées lointaines. Chaque année, la recherche ajoute de nouvelles applications aux centaines existantes. Parmi elles, la décontamination des sols, qui intéresse particulièrement l'Allemagne orientale.

Dépolluer la nappe phréatique alsacienne

Pendant cinquante ans, en effet, les troupes soviétiques stationnées dans ce pays ont dû vidanger tous leurs moteurs à même le sol. Les Allemands n'expliquent pas autrement le fait que, en certains endroits, le sol soit pollué, notamment par du lindane, jusqu'à une profondeur de 80mètres! Quand on sait que 10% du territoire de l'ex-RDA étaient dévolus aux armées (russe ou allemande), on saisit l'acuité du problème. L'américain HVEA (High Voltage Environmental Applications), spécialisé dans la dépollution, a proposé de construire des stations de pompage et de décontamination de la nappe phréatique par exposition de l'eau à un faisceau d'électrons. Polluée également, la nappe phréatique alsacienne, la plus grande réserve d'eau potable d'Europe. Récemment, Vivirad a réalisé une étude de station d'épuration pour une petite collectivité locale dont l'eau contient une substance organique toxique en proportion dangereuse. Pour une telle application, les doses d'irradiation dépendent de la nature des polluants à détruire. D'après les études réalisées sur la station pilote américaine de Miami Dale, des dizaines de substances, tels le benzène, le chloroforme ou le TNT, sont détruites à 99% en une seule irradiation bien dosée. Pour un investissement initial de 5 millions de francs, la station d'épuration conçue par Vivirad débite 760 mètres cubes à l'heure. Le prix de revient du mètre cube est estimé à 73 centimes, coût voisin de celui d'autres procédés. Vivirad a aussi étudié la réalisation d'irradiateurs de grande puissance, adaptés aux besoins d'une grosse agglomération. L'environnement n'est pas le seul domaine d'avenir pour cette technique. Les textiles peuvent être ionisés. L'irradiation libère des sites le long des chaînes de polymères constituant les fibres. Et ces sites peuvent ensuite être investis par des monomères spécifiques, qui confèrent leurs propriétés au textile produit. Parmi ces tissus futuristes étudiés par l'Institut textile de France, des textiles imperméables, des biotextiles antimicrobiens, des textiles échangeurs d'ions pour la récupération des métaux, du linge hospitalier intrinsèquement antiseptique, etc. Ces applications ouvrent cependant un marché d'un type nouveau: celui des tout petits irradiateurs. Malgré la stagnation des marchés traditionnels, les spécialistes de l'ionisation n'ont donc pas dit leur dernier mot. En attendant l'assouplissement, lent mais probable, des réglementations européennes, ils explorent des domaines inattendus. Réussiront-ils un jour à banaliser leur technique? Sans doute. Mais le dernier mot restera toujours aux consommateurs.







Europe: le maquis des réglementations

A la complexité réglementaire française s'ajoute une totale incohérence au niveau européen. En Irlande, en Grèce, au Portugal et au Luxembourg, l'ionisation n'est pas réglementée. Elle est restreinte aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie, en Espagne et en Grande-Bretagne, et interdite au Danemark et en Allemagne. L'hostilité de l'Allemagne a longtemps bloqué les efforts de la Commission européenne pour légiférer sur l'ionisation. Mais la réunification a modifié cette attitude. La RDA ionisait beaucoup, et depuis longtemps. Ce qui a obligé l'Allemagne à clarifier sa position. Sous l'impulsion du gouvernement, un groupe d'experts du Bureau fédéral de la santé a mené des recherches sur les méthodes de détection de l'ionisation des produits agro-alimentaires. L'absence de telles méthodes constitue le principal obstacle à l'émergence d'une législation européenne. Cette équipe a travaillé vite et bien, et l'un de ses membres, Georg Schreiber, vient d'être élu rapporteur du Comité européen de normalisation. La mise au point des sept premières méthodes de détection devrait être achevée courant 1995.



PRODUITS ALIMENTAIRES POUVANT ÊTRE IONISÉS

Pour inhiber la germination: pommes de terre, oignons, aulx.

Pour désinsectiser: légumes secs et fruits secs.

Pour détruire les salmonelles: Viandes de volaille séparées mécaniquement.

Pour prolonger la conservation: fraises, viandes hachées, broyées ou morcelées.

Pour tuer les microbes: épices, aromates, légumes déshydratés, germes de céréales, cuisses de grenouille congelées, herbes aromatiques surgelées, crevettes décortiquées congelées ou surgelées, blanc d'oeuf, fruits secs, camemberts au lait cru.



Les industrielsdu secteur

Centres d'ionisation à façon

-Traitement par électrons: Caric à Orsay (Essonne); SPI à Vannes (Morbihan).

-Traitement par rayons gamma: Ionisos à Pouzauges (Vendée), Dagneux (Ain) et Sablé (Sarthe); Gammaster à Marseille; SNCS à Isigny-sur-Mer (Calvados).

Constructeurs de process

-Accélérateurs d'électrons: MeV Industries à Saint-Aubin (Essonne); Vivirad High Voltage à Handschuhheim (Bas-Rhin).

-Stations au cobalt: Game à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde); Nordion à Fleurus (Belgique).

Centres de compétences

-Aerial à Schiltigheim (Bas-Rhin). R&D et assistance technique; -CEA- Cadarache (Bouches-du-Rhône): recherche sur végétaux.







USINE NOUVELLE - N°2455 -

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