L'Usine Santé

"Dans 10 ans, il y aura un dossier médical personnel unique mais différent"

Gaëlle Fleitour

Publié le

Entretien Jean-Yves Robin, directeur de l'Asip Santé, l'agence publique en charge des projets d'e-santé, défend le projet de DMP face au septicisme du nouveau gouvernement.

Dans 10 ans, il y aura un dossier médical personnel unique mais différent © jfcherry - Flickr - c.c.

L'Usine Nouvelle - Le Dossier Médical Personnel avait très mal débuté. Votre agence a été créée en 2009 pour le relancer. Où en êtes-vous ?
Jean-Yves Robin - Bien qu'étant un insatisfait chronique, je pense que cela a bien avancé. Nous avons publié le cadre d'interopérabilité en décembre 2010. Une cinquantaine de logiciels sont homologués aujourd'hui. Reste à régler des questions relatives aux modalités de déploiement par les éditeurs. Nous souhaitons donc renforcer l'arsenal législatif et réglementaire existant pour rendre opposable le DMP à travers le décret prévu par la loi, de manière à ce qu'un éditeur ne puisse plus vendre de logiciel de gestion de dossier patient qui n'inclut pas le DMP.

L'Etat peut-il le financer ?
Oui, s'il a à y gagner ! Tout le monde est convaincu que l'informatique améliore la productivité. Celle du système de santé ne fait pas exception. Ce n'est pas choquant de dédier de l'argent public à l'informatique, à condition que cela s'accompagne de mesures organisationnelles qui améliorent l'efficience de notre système de santé.

Le député socialiste Gérard Bapt est pourtant très critique envers le DMP, en particulier sur son coût...
Il ne connait pas le dossier dans le détail, et c'est dommage car c'est un investissement qui sera amorti. Le DMP a coûté environ 200 millions d'euros cumulé depuis 2005. Un rapport de la Cour des comptes demandé par les parlementaires viendra objectiver la situation. Une première version qui n'avait pas marché a consommé environ 100 millions d'euros de 2005 à 2008, mais nous en avons tiré de nombreux enseignements. Depuis, nous avons changé les modèles économique et industriel, la gouvernance, et les services marchent. Reste à les déployer. Aujourd'hui, on compte 150 000 personnes dotées d'un DMP, mais le système est fait pour des millions de personnes. Et son coût est inférieur à tous les projets équivalents - ramenés par habitant - réalisés dans le monde !

La nouvelle ministre de la Santé sceptique sur le DMP
Lors de l'inauguration ce mardi à Paris du salon HIT (dédié aux technologies de l'information en santé), la nouvelle ministre de la Santé, Marisol Touraine, aurait exprimé des réserves à l'égard du Dossier médical personnel (DMP), lors de son passage au stand de l'Asip Santé. Connaît-elle bien ce dossier, ou s'est-elle arrêtée à la première mouture –ratée - de ce projet qui vise à doter chaque Français d'un dossier médical informatisé ? Si elle optait en faveur du moratoire demandé par le socialiste Gérard Bapt, le projet semblerait bel et bien enterré. Un vrai gâchis.
Ne craignez-vous pas que le nouveau gouvernement le suspende ?
C'est un projet qui peut être amené à évoluer. Mais nous sommes aujourd'hui capables d'affirmer que son modèle général fonctionne bien. N'importe quel éditeur  vous dira qu'il y a un consensus sur le plan des choix techniques. Roselyne Bachelot avait relancé et porté le projet. Xavier Bertrand était sans doute moins à l'aise avec le projet pour en avoir vécu les difficultés initiales. Dans les prochaines semaines va se reposer la question du volontarisme politique sur ce dossier et quelques autres, et la redéfinition des priorités de politique publiques en matière de e-santé en général. Mais j'ai deux certitudes : dans 10 ans il y aura « un » DMP, et il ne ressemblera pas à celui d'aujourd'hui.

Quels seront vos rapports avec le gouvernement ?
Nous sommes en agence publique sous la tutelle du ministère en charge de la Santé. Mais il faut renforcer la coordination avec le numérique et l'ancrage territorial. Le ministère de l'Economie numérique aura une vision plus industrielle. Et si, sur le big data et le cloud computing, nous aurons du mal à exporter nos technologies, nous avons une crédibilité internationale sur la e-santé. Malheureusement, nos PME font soit de la technologie, soit du conseil et la mode n'est pas aux mécanos industriels.

Vous êtes revenu sur votre appel d'offre pour un service de messagerie sécurisée pour les professionnels de santé. Pourquoi ?
Nous n'avons pas eu assez de réponses, et aucune offre étrangère. Le secteur de la messagerie est un marché  de très grosses SSII ou de géants comme Yahoo et Google, qui échappe à la France. J'ai donc préféré revenir sur un modèle plus traditionnel en informatique, en travaillant avec des sous-traitants pour construire le système. Cela nous coûtera moins cher, car c'est nous qui assurerons la coordination.

Vous venez d'embaucher un conseiller issu de l'industrie. Renforcer les liens avec les éditeurs est une priorité  ?
Dans notre agence publique, il y avait encore peu de culture industrielle: je faisais un peu figure d'exception ! L'objectif est d'avoir quelqu'un qui soit à l'écoute des éditeurs et vérifie bien que les politiques publique et industrielle restent complémentaires. Le plus gros acteur privé du secteur en France ne dépasse pas 20 millions d'euros de chiffre d'affaires. Si nous voulons faire émerger des acteurs de taille critique, il faut leur donner de la visibilité, et leur démontrer que l'Asip Santé est un partenaire fiable.

Gérard Bapt dénonce des conflits d'intérêts dans l'e-santé, notamment le fait que vous étiez précédemment patron d'un grand hébergeur de données de santé…
Si, au titre de la prévention des conflits d'intérêt, il faut qu'aucun acteur de la sphère économique ne rentre dans l'administration et réciproquement, c'est désolant. Évidemment il faut faire attention, mais j'ai toujours été  transparent, et ma situation n'a pas été attaquée. Une suspicion de favoritisme à l'Asip Santé n'est pas pensable. On manque d'ingénieurs de production dans l'administration française : certains projets sont gérés de façon calamiteuse, faute de culture de projets. Et cela fait aussi du bien aux entreprises de recruter un peu de vision stratégique et institutionnelle. Il faut éviter ces cloisonnements culturels.

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