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Corruption : la progression du Maroc dans le classement Transparency en débat

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Entretien Selon l'indice de perception de la corruption 2014 de Transparency International, le Maroc s'est classé 80ème sur 175 pays gagnant 11 places par rapport au classement 2013. Un progrès en demi-teinte qui soulève selon la branche marocaine de l'organisation beaucoup de questions. Entretien avec Michèle Zarir, secrétaire générale adjointe de Transparency Maroc.

Corruption : la progression du Maroc dans le classement Transparency en débat
Michèle Zirari, secrétaire générale adjointe de Transparency Maroc
© transparencymaroc

Après une régression de trois places en 2013, le Maroc a regagné onze places dans le classement 2014 qui mesure l'indice de perception de la corruption publié ce 3 décembre par Transparency International sur la base d'une évaluation effectuée par six agences. Le Tunisie est 79ème, l'Algérie 100ème et la France 26ème. Le pays considéré comme le moins corrompu au monde étant le Danemark.

Concernant le Maroc, "les résultats ne doivent conduire à aucune conclusion hâtive" précise Transparency Maroc dans un communiqué. Selon la branche locale de l'organisation, le Maroc "stagne toujours dans une corruption endémique et généralisée. Il est devancé dans ce classement par 13 pays africains et 8 pays de la région MENA".

Hasard du calendrier, une dépêche de l'AFP datée du 4 décembre note dans un rapport à paraître prochainement - dans le cadre d'un programme du Conseil de l'Europe et de l'Union européenne visant à "renforcer les réformes démocratiques" dans les pays de leur voisinage sud – que "le Maroc doit renforcer sa législation pour réduire les "risques de corruption" au sein de son ministère du Commerce extérieur".

Ce rapport rédigé en collaboration avec l'Instance centrale marocaine de prévention de la Corruption (ICPC) indique que "les efforts du gouvernement pour combattre la corruption ont eu un impact limité sur la réputation du pays vis-à-vis des milieux d'affaires étrangers". Deux points ont notamment été soulevés : l'absence de protection réelle des lanceurs d'alerte et l'existence d'un système de rémunération "complexe, opaque" et "inéquitable" dans le secteur public.

L'Usine Nouvelle a demandé à Michèle Zirari, secrétaire générale adjointe de Transparency Maroc de réagir à la suite de la publication du classement 2014.

L'Usine Nouvelle : Dans son classement 2014, Transparency International a fait remonter le Maroc de 11 places par rapport à son rang 2013, qu'en pensez-vous ?
Nous n'avons enregistré aucun progrès dans ce domaine. Ces derniers mois, nous avons eu deux projets de loi qui ont été promulgués. Ils représentent davantage une régression par rapport au projet précédent sur lequel avait travaillé la société civile. Le premier projet de loi concerne le droit à l'information qui est devenu plutôt un refus de l'information. Il va permettre à l'administration de refuser de donner les informations et même de poursuivre la personne qui en fait la demande. Or, chaque citoyen a le droit d'être informé ne serait-ce que parce qu'il est un contribuable. Le second projet portant sur l'instance de lutte contre la corruption est également en recul par rapport au projet de l'année précédente. Le quotidien montre bien que malgré les déclarations d'intention il n'y a pas de progrès.

La constitution promulguée en 2011 n'est-elle pas un progrès ?
Elle promettait beaucoup de choses mais cela met du temps à se mettre en place. La constitution prévoit par exemple une réforme de la justice mais rien n'arrive et le nouveau statut de la magistrature n'a pas encore été voté. Nous sommes inquiets. 

Le gouvernement est-il responsable ?
Il promet beaucoup. Il déçoit car on ne comprend pas pourquoi ne fait-il pas plus. Il est certain que les gens qui vivent de la corruption n'ont pas envie que les choses avancent. On en connait certains d'ailleurs mais pas tous. Les procès en cours trainent en longueur. Il n'y a pas de signaux pouvant rendre optimiste à mon sens.

Comment expliquer cette situation ?
C'est aux décideurs qui ont le pouvoir de faire avancer les choses or la machine judiciaire ne fonctionne pas correctement malgré les déclarations d'intention répétées. Le passage à l'acte n'existe pas. Les programmes de lutte contre la corruption lancés depuis des années restent souvent au stade de promesses.

Que faire selon vous ?
C'est tout un programme. En tant que juriste, je peux vous dire que les lois ne sont pas bien appliquées mais ce n'est pas propre au Maroc. Nous vivons une époque d'inflation législative. On pense que la promulgation des lois suffit pour tout arranger mais on n'applique pas vraiment celles qui existent déjà.

Cela pêche à quel niveau ?
Celui de l'application des lois et même de leur élaboration tel que promis par la constitution de 2011. On pensait que les choses allaient changer vers plus de démocratie. La constitution de 2011 est très ambitieuse en matière de lutte contre la corruption.  Elle prévoit par exemple la création d'une instance de la probité de lutte contre la corruption. Elle dit qu'on ne tolèrera plus les infractions, les détournements et les conflits d'intérêts. C'est écrit noir sur blanc mais cela n'entre pas en vigueur et les lois intervenues sont toujours décevantes.

Pourquoi ça bloque à votre avis ?
La réponse n'est pas si simple car elle est tout en nuances. On finit par se poser la question de savoir s'il y a une véritable volonté de lutter contre la corruption. A-t-on mis réellement en œuvre les moyens nécessaires pour lutter contre elle ? Heureusement, nous avons une société civile active et cela finira par donner des résultats.

Travaillez-vous en toute liberté au Maroc ?
Nous avons eu certes des problèmes au moment de notre création il y a maintenant une décennie. Pendant plusieurs années, on a refusé notre déclaration d'existence. Mais aujourd'hui, nous pouvons travailler librement. On a eu aussi des petites anicroches. En début d'année, on nous a saboté notre campagne qui se contentait de clamer sur des panneaux et affiches "Non à la corruption". Sans jamais savoir d'où cela était venu. Les panneaux ont été décrochés et les affiches lacérées.

Peut-on dire que la société civile avec son cadre associatif va bien dans votre pays ?
L'association marocaine des droits humains (AMDH) a en ce moment de gros problèmes et elle a protesté contre les pouvoirs publics parce qu'on lui interdit un nombre important de manifestations ces derniers mois.

Que diriez-vous en guise de conclusion ?
Des progrès sont réalisés dans certains domaines et moins dans d'autres. On attendait avec la constitution de 2011 des textes juridiques promettant transparence, démocratie et information du public. On n'a pas vu grand-chose. Il faut progresser dans ce domaine. Des projets existent mais ça ne va pas vite. On attend la réforme de la justice, une loi sur le droit à l'information, la lutte contre la corruption. Nous n'avons pas eu vraiment de printemps arabe mais une nouvelle constitution. Et pour l'instant, les espoirs sont déçus.

Propos recueillis par Nasser Djama

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