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L'Usine de l'Energie

COP21 : "Rester sous 2°C dépendra beaucoup de la capacité d'innovation", prévient Jean Jouzel, climatologue

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Publié le

Jean Jouzel est directeur de recherche au CEA. En 2007, au nom du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, dont il fut le vice-président du groupe scientifique de 2002 à 2015, il a reçu le prix Nobel de la paix.

Sommaire du dossier

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Crédits Pascal Guittet

 

L'Usine Nouvelle : Quel est l’enjeu principal de la COP 21, le sommet de Paris sur le climat ?
Jean Jouzel :
Nous sommes désormais dans un contexte où tous les pays ont adhéré à un objectif commun : prendre des mesures pour que le réchauffement climatique n’excède pas à long terme deux degrés par rapport à la période préindustrielle. Le véritable succès serait de passer de cet objectif aux actions. Une autre priorité est de réunir 100?milliards de dollars par an pour favoriser la transition dans les pays en voie de développement.

 

Quel accord attendez-vous ?
À Paris, l’accord ne sera pas assez ambitieux. Mais ce sera quand même un succès si l’on réussit à mettre en place un processus pour le renforcer rapidement. Les pays s’engagent et, dans ce monde connecté où tout se sait, aucune capitale ne voudra mettre en cause sa crédibilité en ne respectant pas ses promesses. Je suis persuadé que, d’un point de vue géopolitique, le pays qui prendra le leadership mondial sera celui qui prendra le leadership de la lutte contre le changement climatique !

 

La COP 21 à Paris est-elle le rendez-vous de la dernière chance ?
Non, à condition que l’on prévoie déjà une prochaine ­réunion pour remonter les objectifs.

 

Quelles sont les conditions de son succès ?
Les engagements des États portent au mieux jusqu’en 2030. Aucun ne se projette en 2050 ou en 2100, même si des pays comme la France ont l’ambition de diviser par quatre leurs émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050. Tout l’enjeu est de savoir si ces contributions sont compatibles avec l’objectif 2 °C… Pour l’instant, nous sommes plutôt vers 3 °C. La contribution de la Chine témoigne d’un manque d’ambition globale. Le pays veut atteindre son maximum d’émissions en 2030 au plus tard. Le problème est que, pour rester sous 2 °C, il faudrait que le pic mondial se produise avant 2020. Or la Chine affiche la plus importante croissance des émissions et compte déjà pour près de 25 % des émissions mondiales.

 

Il faut donc se résoudre à un réchauffement plus important ?
Non, il ne faut pas s’y résoudre ! Il faut au contraire viser un objectif plus bas, de 1,5 °C. À deux degrés, les dégâts seront déjà considérables ! L’énergie est un sujet clé. Il faudrait laisser 80 % des réserves fossiles dans le sous-sol. Si l’on ne change pas de mode de développement, c’est fichu. Or changer est techniquement possible et économiquement viable.

"il faut agir d'ici à 2020"

Quelles sont les actions prioritaires à mener ?
Trois périodes sont à considérer. Déjà, il faut agir d’ici à 2020. Sinon, quoi que l’on fasse après, nous nous dirigerons au minimum vers 3 °C. L’effort majeur concerne la période entre?2020 et?2050. Il faudra diviser les émissions par deux, voire par trois. Enfin, la neutralité carbone à la fin du siècle est un objectif impératif. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a étudié plusieurs scénarios pour rester sous 2 °C. Leur caractéristique commune est la modification du flux d’investissements. Premièrement, 600?milliards de dollars par an seraient investis en efficacité énergétique. Deuxièmement, un désinvestissement dans les énergies fossiles serait engagé, à l’exception des applications accompagnées d’un piégeage et d’un stockage du CO2. Troisièmement, le Giec prévoit de conserver une part au nucléaire et un développement important des énergies renouvelables. Enfin, la part de l’électricité dans l’énergie, qui est aujourd’hui d’environ 25 %, devrait croître, notamment dans la mobilité.

 

Quelles innovations sont nécessaires ?
Rester sous 2 °C dépendra beaucoup de la capacité ­d’innovation. Une fois que l’on a reconnu que les énergies renouvelables ont du potentiel, il demeure des problèmes de coûts de mise en œuvre. L’éolien à terre, par exemple, arrive à être compétitif face au nucléaire. L’éolien en mer, quant à lui, reste très cher. Et, globalement, les renouvelables posent le problème de l’intermittence que seul le stockage peut compenser. Le principal effort doit être concentré sur le stockage. Les progrès sont rapides. Dans dix ou quinze ans, nous aurons des solutions. On peut imaginer des Step (stations de transfert d’énergie par pompage) en ville, dans des parkings souterrains.

 

Combien coûtera cette transition ?
Ces changements sont possibles sans modifier notre niveau de vie. Le Giec évoque une perte d’un an de PIB tous les trente ans sans tenir compte des bénéfices de la lutte contre le changement climatique en termes de désastres évités. Au pire, la situation est stable !

 

Est-ce que la France s’engage dans cette transformation ?
Avec l’arrivée de Jean-Bernard Lévy à la tête d’EDF, c’est la première fois que l’électricien explique qu’il faut mettre les énergies renouvelables en avant et que l’énergie ne doit plus être un monopole monolithique. L’énergie du futur passe par les régions et par des partenariats. Pour continuer à se développer, les régions doivent prendre leurs responsabilités. Il faut qu’il se passe des choses à l’échelle locale. Considérons le cas de l’Allemagne, où la transition est difficile, mais ­fonctionne au final. Les éoliennes se développent car le citoyen est concerné et investit dans ces projets. Contrairement à la France où, généralement, on les impose.

 

Malgré la loi de transition énergétique, notre pays a du mal à avancer…
La loi est votée ! Et elle est intéressante avec son chapitre sur l’économie circulaire. Oui, il sera difficile d’atteindre le facteur 4 en 2050 [division par quatre des émissions de gaz à effet de serre] rien que pour la seule énergie. On attend les vrais décrets d’application. Mais des choses bougent. On ne construit plus aujourd’hui comme avant. On installe beaucoup de tramways. Le Grenelle de l’environnement a créé une vraie dynamique vertueuse. Pas suffisante, certes, mais il ne faut pas dire que rien ne se passe !

"j’essaie de faire passer un message enthousiasmant"

Au-delà d’EDF et de la France, est-ce que l’industrie joue son rôle, notamment en matière de R & D ?
L’industrie est trop frileuse. C’est tellement plus facile de s’en tenir au statu quo. C’est tellement plus facile d’utiliser du fossile et d’innover sur ce sujet ! Il y a vingt ans, on ne savait pas produire de gaz de schiste… En quinze ans, les réserves mondiales de gaz naturel ont doublé. C’est une sacrée performance et c’est… le malheur du climatologue. Pour changer l’innovation, il faut mettre en place un système de pollueur-payeur et donner un prix au carbone. J’ai d’ailleurs noté que le patron de Total, Patrick Pouyanné, a cosigné avec d’autres pétroliers européens une déclaration favorable à cette taxation.

 

À travers la taxation du carbone, les pétroliers ne veulent-ils pas imposer le gaz face au charbon ?
Si, bien sûr, et ils mettent en avant un double avantage. D’une part, le gaz émet moins de CO2 que le charbon. Les meilleures chaudières à charbon ou au fioul n’atteindront jamais ses performances. D’autre part, il est possible ­d’alimenter les réseaux gaziers existants avec du gaz ­renouvelable et de l’hydrogène. Le passage du gaz fossile au gaz renouvelable peut être réalisé facilement. Je pense que c’est un très bon argument, mais cela doit impérativement s’inscrire dans un objectif d’émissions globales de CO2 limitées à une vingtaine d’années si nous gardons le rythme actuel. Et donc aux dépens des autres sources de combustibles fossiles.

 

Les messages du Giec parviennent-ils à toucher les populations ?
J’ai donné beaucoup de conférences et je constate que les gens comprennent bien la notion de performance ­énergétique. Ils se rendent compte qu’il faut changer les fenêtres, isoler les maisons… Mais quand on leur parle de sobriété éner­gétique et qu’on leur explique que cela implique de ­changer ses ­habitudes, de consommer moins, ils sont déjà plus rétifs. En vérité, ce ne sont pas forcément des changements majeurs, mais il s’agit de faire un peu attention à ce que l’on fait. Aux jeunes et aux très jeunes, je dis qu’il faut ­changer de mode de développement. Mais, surtout, j’essaie de faire passer un message enthousiasmant. C’est plus ­intéressant pour des jeunes d’avoir à changer le monde que de continuer sur le modèle des parents. Il y a tant à faire !

 

Vous, Jean Jouzel, quels efforts faites-vous concrètement ?
La maison dans laquelle nous vivions jusqu’au début de l’année est très isolée, équipée de panneaux solaires, d’une pompe à chaleur… Mais il faut reconnaître que tous ces travaux sont chers, c’est un privilège de riche. J’essaie de faire attention ailleurs. Je prends le bus, le métro, le train, je n’ai pas de voiture à Paris. Les transports en ­commun, c’est le seul endroit pour réfléchir dans cette vie où l’on n’a plus le temps de se poser.

 

Vous avez reçu le prix Nobel de la paix 2007 au nom du Giec. La lutte contre les climatosceptiques est-elle gagnée ?
Les changements que nous demandons pour le climat ne sont pas anodins. Il est normal que les gens veuillent savoir si nous sommes sûrs de nous. Cela ne me gêne pas. Aujourd’hui, si les climatosceptiques battent en retraite, c’est qu’ils ont de moins en moins d’arguments à nous opposer. Ce qui me dérange plus, ce sont les organi­sations comme celle de Claude Allègre, la fondation ­Écologie d’avenir, qui prônent une écologie réparatrice. L’idée est que l’on peut faire toutes les bêtises que l’on veut et que les générations suivantes seront assez fortes pour les réparer, par exemple grâce à la géo-ingénierie. Mais non, ce n’est pas vrai. Si le niveau de la mer s’élève, personne ne pourra l’arrêter. Quant à la géo-ingénierie, qui propose d’envoyer des particules dans l’atmosphère pour modifier le climat, elle est dangereuse d’un point de vue à la fois technique et éthique. 

Le Giec, lanceur d’alerte depuis 1988
 

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a été créé en 1988 à l’initiative du G7, et notamment du président américain et du Premier ministre britannique de l’époque, Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Son rôle est de compiler les données fiables sur l’évolution du climat et d’en tirer des consensus scientifiques pour guider les décideurs de la planète. En 2007, le Giec a reçu, conjointement avec l’ancien ­vice-président américain Al Gore, le prix Nobel de la paix pour récompenser ses « efforts de collecte et de diffusion des connaissances sur les changements climatiques […] et pour avoir posé les fondements de la lutte contre ces changements ». Depuis 1990, le Giec a rendu cinq rapports d’évaluation, dont le dernier publié en octobre?2014. Très médiatisé, ce rapport a délivré un message alarmiste : pour tenir la limite des 2?°C d’augmentation de la température en 2100, il faudra réduire les émissions de CO2 de 40 à 70 % d’ici à 2050 et atteindre zéro émission à la fin du siècle. Depuis quarante ans, le monde industriel a déjà émis 2 040 milliards de tonnes de CO2. Or, pour limiter le réchauffement à 2?°C, il ne faudrait pas dépasser 2 900 milliards de tonnes. Mais les émissions mondiales de CO2 continuent à croître. 

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1 commentaire

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03/12/2015 - 12h02 -

Bonjour monsieur Jouzel,
J'avais eu un immense plaisir à vous rencontrer en Guadeloupe et sur Marie Galante il y a qqs années.
A la question ''Quelles sont les actions prioritaires...'' je compléterai vos propositions par:
- 1°) Changer de paradigme mondial, national et individuel... et donc changer radicalement et immédiatement ses comportements...
-2°) Enseigner l'énergie et sa maîtrise comme une discipline fondamentale de la maternelle au supérieur...
-3°) Mettre en place une démarche généralisée de parfaite maîtrise de l'énergie (par exemple avec tout le confort moderne je consomme moins d'un kWh par jour par personne dans mon habitat solaire!
-4) Ne plus dire ''il faut sauver la planète!'' (elle s'en sortira de nos exactions!), mais ''veut-on sauver notre civilisation?''
Ce qui est certain, c'est qu'il faut vraiment avoir pour objectif de ne pas dépasser +1,5°C... mais qui comprend cette limite déjà pleine de conséquences pour nos enfants?
Guy Favand depuis la Guadeloupe
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