L'Usine Aéro

Concurrents aujourd'hui, sans doute partenaires demain

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La maturité du pôle aéronautique et spatial toulousain l'oblige à structurer davantage sa recherche. Laboratoires et industriels concurrents vont coopérer davantage.

Les entreprises citées

A Toulouse, la recherche aéronautique et spatiale s'apprête à entrer au musée. Une " cité de l'espace " ouvrira ses portes en 1997 et un projet de parc de découverte aéronautique pourrait se concrétiser en 2000. A cette consécration, les chercheurs toulousains préféreraient peut-être des crédits plus importants pour préparer les programmes du futur, comme le Superjumbo ou le supersonique de deuxième génération ! Il n'empêche, la recherche aéronautique et spatiale en Midi-Pyrénées reste bien vivante. Les chiffres sont éloquents : le budget cumulé des deux établissements régionaux de l'Office national d'études et de recherches aérospatiales (Onera) - le centre du Fauga et le Centre d'études et de recherches de Toulouse - atteint 250 millions de francs. Et, sur les 143 millions de francs de budget annuel de recherche et technologie que le Centre national d'études spatiales (Cnes) de Toulouse consacre aux systèmes orbitaux, 80 % irriguent les laboratoires et l'industrie. Les acteurs de la recherche en Midi-Pyrénées sont les premiers à bénéficier de ces retombées. C'est le cas, notamment, du Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes (Laas). Sur une centaine de contrats en cours, 25 à 30 % concernent l'aéronautique et le spatial. " Et ce niveau devrait augmenter, estime le directeur, Alain Costes, car le secteur est amené de plus en plus souvent à intégrer des concepts high tech. " Les industriels consacrent de leur côté en moyenne 15 à 20 % de leur chiffre d'affaires à une recherche plus " appliquée " ou " technologique ". Chez les trois grands maîtres d'oeuvre que sont Aérospatiale, Alcatel Espace et Matra Marconi Space (MMS), près d'un millier d'ingénieurs préparent le futur autour de quelques programmes phares. Pas moins d'une cinquantaine d'ingénieurs préparent le seul projet de constellation Sativod, priorité d'Alcatel Espace à Toulouse. Sans parler des dizaines de thésards issus des universités ou des grandes écoles d'ingénieurs (Enac, Ensae, Ensica, université Paul-Sabatier, Institut national polytechnique, Mines d'Albi, entre autres) qui planchent au coeur des entreprises. Leur contingent atteint en permanence une trentaine à une quarantaine chez Aérospatiale Aéronautique et chez Alcatel Espace. Cette collaboration peut se révéler fructueuse. Une thèse sur des antennes de conception innovante a, par exemple, permis au fabricant d'avionique Rockwell-Collins France d'être retenu par Eurocopter pour le goniomètre (appareil de localisation) de l'hélicoptère de transport NH90.

Une expérience éprouvée du travail en commun

Les étudiants ou les relations contractuelles ne constituent plus le seul lien entre le monde de l'entreprise, la formation et la recherche. Loin de là. Des groupements d'intérêt scientifique aux laboratoires communs, en passant par les instituts mixtes, les passerelles entre la recherche et les grands groupes se sont multipliées ces dernières années. En plus de ses contacts avec les laboratoires, universités et grandes écoles de la région, et de sa responsabilité dans les essais en vol, Aérospatiale Aéronautique participe au moins à cinq structures : Méca Flu (mécanique des fluides), Eurisco (science cognitive et ingénierie), Amsa (amélioration des matériaux structuraux pour l'aéronautique), LIS (ingénierie de systèmes) et Ierset (électronique embarquée). Un véritable labyrinthe, pour le néophyte ! " La coopération recherche-industrie n'était pourtant qu'un bruit de fond au début des années 80 ", se rappelle Fernand Zago, ancien professeur de Sup'Aéro, passé ensuite par l'Anvar avant de rejoindre MMS, où il est aujourd'hui attaché de direction. La filiale de Lagardère s'impose comme champion incontesté des laboratoires dits " communs ". Présente dans le LIS et l'Ierset, elle a accueilli dans ses locaux, en 1988, le premier laboratoire commun d'informatique créé en France, Aramiihs. Au départ, il s'agissait d'une unité du CNRS spécialisée dans les interfaces hommes-systèmes qui vivait dans Matra. Aujourd'hui, une équipe mixte élargie à l'université Paul-Sabatier et à l'Institut national polytechnique réunit 40 personnes. Sur ce noyau se sont greffés d'autres accords de recherche ponctuels, notamment avec l'Estna, dans le domaine de la navigation aérienne. " Mais les quatre premières années ont été très dures ", concède Fernand Zago. Nous, industriels, voulions orienter les chercheurs vers des applications pratiques, et les chercheurs étaient mal à l'aise dans l'applicatif trop poussé, car ils ont besoin de publication. " Après quelques déboires, chacun est bien conscient de ce que peut lui apporter cette coopération. La preuve : le LIS entame une nouvelle vie, l'Ierset a pris le relais de l'ex-Mirgas en juin dernier. Pour compenser la baisse de l'activité " propulsion " liée aux engins militaires et sauver une équipe de neuf personnes, Jean-Marie Carrara, le directeur du centre expérimental de l'Onera, au Fauga, envisage de créer, en 1998, un laboratoire spécialisé dans la combustion multiphasique (le Lacom) avec l'université Paul-Sabatier. Pour le Cnes, qui entretient ses capacités d'expertise au sein d'une cinquantaine de laboratoires techniques, le renforcement du partenariat avec l'industrie et les laboratoires est inscrit noir sur blanc dans le nouveau plan stratégique. " Il y aura davantage d'échanges techniques et de mobilité ", estime Jacques Simon, délégué pour la coordination et l'animation technique au centre spatial de Toulouse.

Améliorer la coordination et la transparence

Le moment est venu, en tout cas, de mieux structurer ces multiples travaux de recherche. " Il faut améliorer la coordination et la transparence pour éviter les concurrences entre équipes au sein de la même région ", estime Jean Marqueze-Pouey, directeur du programme de recherche à Aérospatiale. En automatique, par exemple, certaines compétences de l'Onera- Cert et du Laas se recouvrent. Les forces locales restent également dispersées dans les hyperfréquences : Alcatel Espace, l'Onera-Cert, le Laas, l'Enseeiht, entre autres, travaillent sur le sujet. " La situation économique nous conduit, si nous ne sommes pas raisonnables, à chasser sur les terres des autres ", souligne François Jouaillec, directeur du Cert. Le caractère de plus en plus pluridisciplinaire et de moins en moins sectoriel des recherches milite déjà en faveur d'un élargissement des partenariats existants. En filigrane, le produit autrefois mis au point par l'industrie s'efface au profit du système. Ainsi, les problèmes d'électronique embarquée étudiés dans le cadre de l'Ierset ont-ils permis de fédérer huit universités ou organismes de recherche et huit industriels. Les concurrents d'hier seront donc davantage partenaires en matière de recherche demain. Pour Alain Costes, la cause est entendue : " On peut être concurrents sur le marché tout en travaillant en commun en recherche-développement ; cela permet d'avoir la taille critique. " Quelques réticences subsistent pourtant. " Dans la recherche précompétitive, nous travaillons souvent avec nos concurrents, mais on ne peut pas faire n'importe quoi, met en garde Jacques Joseph, le directeur de la recherche-développement et de politique produits d'Alcatel Espace. On ne peut pas travailler dans des conditions "passoire". "

Quelle place pour les PME ?

Si MMS côtoie Aérospatiale dans le LIS numéro II, il ne s'agit encore, cependant, que de sa branche aéronautique... " Si Aérospatiale Satellites avait voulu participer, on lui aurait d'abord demandé de passer un contrat de recherche et de travailler avec nous pendant trois ans puisqu'on partage les résultats de recherche, commente Jackie Jouan, directeur adjoint à la direction technique et à la qualité de MMS. Ces laboratoires communs représentent une certaine forme d'investissement. S'il est à partager, il faut que l'autre amène non seulement du financement, mais aussi du savoir. " Les PME régionales de l'aéronautique et du spatial n'ont, en revanche, toujours pas trouvé leur place dans ce dispositif de fertilisation croisée entre recherche et industrie. Filiale d'un grand groupe international, mais PME en France avec un chiffre d'affaires de 312 millions de francs en 1996, Rockwell-Collins (implantée à proximité de Blagnac) rencontre au quotidien un véritable problème, selon son P-DG, Bernard Loth : " Nous sommes tributaires d'une recherche fondamentale qui passe nécessairement par les grands laboratoires, mais nous avons un besoin de recherche plus appliquée, pour lequel il est difficile de trouver chaussure à son pied. Imaginez le casse-tête pour une PME du Tarn ! " Cette grosse lacune n'a pas échappé à Alain Costes, Monsieur Recherche en Midi-Pyrénées. Son idée est de faire une expérience de regroupement de PME-PMI dans l'électronique et l'aéronautique. Mais il faudra encore attendre un an ou deux.

USINE NOUVELLE N°2574

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