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L'Usine Agro

Compétitivité : L’Allemagne championne, à quel prix ?

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en couverture Le secteur agroalimentaire allemand est désormais leader en Europe, devant le français. Une réussite dont le prix social et environnemental est de plus en plus dénoncé.

Compétitivité : L’Allemagne championne, à quel prix ?
Notre voisin est devenu le premier producteur européen de lait. en 2012, les industriels allemands en ont transformé 30 millions de litres.
© Notre voisin est devenu le premier producteur européen de lait. En 2012, les industriels allemands en ont transformé 30 millions de litres.

"Nous en avons assez !" En marge de la Grüne Woche de Berlin, le salon de l’agriculture allemand, 25 000 manifestants et 70 tracteurs formaient en janvier un cortège bariolé, sous les fenêtres de la Chancellerie. Le rituel se répète depuis trois ans. À l’appel d’associations environnementales et de groupements professionnels qui refusent de vanter la success story de l’agroalimentaire et protestent contre son industrialisation à outrance, les participants réclament une réforme de la politique agricole du pays. En dix ans, l’essor du secteur a été fulgurant. L’Allemagne est désormais la première puissance agroalimentaire en Europe devant la France [lire ci-dessous]. Le secteur de la viande de porc, est emblématique. En 2000, le pays couvrait 80% de ses besoins, il atteint désormais 117% ! Tous secteurs confondus, les exportations alimentaires ont dépassé les 60 milliards d’euros en 2012. Près de 80% sont réalisés au sein de la zone euro, essentiellement vers les Pays-Bas, la France et l’Italie.

Depuis 2007, l’écart avec l’Hexagone ne cesse de se creuser. L’Allemagne est championne dans la production de porc, de volaille et d’œuf. Elle est même le premier producteur européen de lait. "Le hard discount, qui a commencé à vendre de la viande fraîche dans les années 2000, a créé la filière porc telle que nous la connaissons. Il en est de même pour le lait et dans une moindre mesure pour les fruits et légumes en conserve. Les distributeurs Lidl et Aldi ont donné un support à ces fournisseurs et leur ont ouvert de très grands marchés", analyse Thomas Roeb, professeur en marketing à l’université Bonn-Rhein-Sieg et consultant. Cette stratégie gagnant-gagnant a asséné un coup dur aux plus petits fournisseurs qui, comme en France, composent la majorité du secteur. La pression des enseignes et leur puissance de frappe – les discounters réalisent 40% des ventes nationales – sont à l’origine d’une tendance à la concentration permettant de baisser les coûts de production et de revient. L’outil industriel allemand est taillé pour servir le hard discount.

ETI en position de force

"Dans la viande, Tönnies est passé d’un chiffre d’affaires de 1 milliard d’euros dans les années 2000 à 5 milliards, dont 50% à l’export. L’assurance de vendre ses produits au hard discount lui a permis de réaliser des investissements", souligne Thomas Roeb. Résultat : ce groupe familial qui livre Aldi et Lidl depuis 2002 a absorbé l’an passé le numéro six du secteur, zur Mühlen, et est devenu le numéro un. Derrière lui poussent d’autres acteurs : Vion Food (3,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires), PHW (2 milliards) et Westfleich (1,9 milliard). Ces quatre-là se sont partagé en 2012 la moitié du marché de l’abattage du porc (60 000 millions de bêtes). Tönies, seul, détient une part de 25%. L’an passé, 4 millions de bœufs, 1 million de moutons et 900 millions de volailles ont aussi été abattus.

Trente millions de litres de lait ont également été travaillés par les industriels outre-Rhin, dont la moitié par les six plus grosses sociétés du pays : Deutsches Milchkontor (DMK), qui réalise un chiffre d’affaires de 4,6 milliards d’euros, Arla Foods, Hochwald Nahrungsmittelwerke, Bayernland, Hochland et Theo Müller, qui affichent chacun un résultat de près de 1 milliard. Dans un pays où le budget consacré à l’alimentation est faible et où le déclin démographique fait craindre un rétrécissement du marché, ces entreprises de taille intermédiaire (ETI) se retrouvent en pointe sur les marchés extérieurs.

La force du modèle allemand repose aussi sur son agriculture. Le pays compte 290 000 exploitations, pour une surface de 16 millions d’hectares. Avec la disparition de 20 000 fermes en moins en cinq ans, la taille moyenne des exploitations accuse de fortes disparités entre l’Ouest et l’Est. Héritage des coopératives d’État de l’ex-RDA, les fermes de Mecklembourg-Poméranie et Saxe-Anhalt sont cinq fois plus grandes que la moyenne nationale.

Leader Européen

Alors que le hard discount montait en puissance dans le monde de la distribution en Allemagne, l’agroalimentaire s’est concentré, faisant apparaître des entreprises de taille intermédiaire (ETI). En moyenne, l’entreprise agroalimentaire allemande emploie 90 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 26 millions d’euros, alors que son homologue française emploie 40 personnes pour un chiffre d’affaires de 13 millions.

Les limites du modèle

Mais cette réussite économique a son revers social. Régulièrement, les producteurs de lait font grève pour protester contre les prix trop bas imposés par les transformateurs, à 32,5 centimes le litre. Et dans les usines de production, l’absence de salaire minimum confère un avantage indéniable à l’industrie allemande. À tel point que la filière de la viande française a déposé une plainte en 2011 auprès de la Commission européenne pour dumping salarial. Une plainte pour l’instant restée lettre morte.

Concurrence déloyale, le mot met mal à l’aise, mais Bernd Maiweg, le responsable du secteur viande au sein du syndicat NGG qui dénonce ces pratiques depuis des années, en est convaincu : "Cela ne peut être que mauvais pour les salariés quand la compétitivité d’un secteur est basée sur les salaires et non sur le savoir-faire, les qualifications, les technologies…" Selon le NGG, dans les abattoirs, où la situation est critique, seulement 35% de l’effectif est salarié de la société. La proportion tomberait même à 10% chez Tönnies et Danish Crown. Le reste des travailleurs est embauché en contrat à durée déterminée et une grande majorité d’entre eux est originaire de Roumanie et de Pologne. Combien gagnent-ils ? De 4 à 7 euros de l’heure. Le syndicat se bat pour imposer un salaire minimum horaire de 8,50 euros. "En Allemagne, le coût du travail pour l’abattage et le conditionnement représente 5 centimes du kilogramme, calcule Bernd Maiweg. Payer ses salariés à un prix correct ne représente pas un gros effort : de l’ordre de 5 euros par porc, soit une majoration de 5 centimes par kilo sur le prix payé par le consommateur."

Une lente prise de conscience est en marche chez le consommateur : le hard discount perd légèrement du terrain, au profit de supermarchés plus généralistes et la volonté d’acheter des produits locaux apparaît également. À chaque scandale sanitaire (celui de la viande de cheval n’a pas épargné le pays), l’agroalimentaire est pointé du doigt et la confiance des consommateurs est ébranlée. Le modèle allemand a-t-il touché sa limite ? La manifestation de la Grüne Woche en est peut-être le signe.

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