COMMERCE INTERNATIONALGATT : L'AGROALIMENTAIRE SE PRÉPARE AU CHOC DU 1ER JUILLET

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GATT : L'AGROALIMENTAIRE SE PRÉPARE AU CHOC DU 1ER JUILLET



Après sept ans de négociations acharnées, le Gatt, devenu depuis l'OMC, a quitté la scène politique. Mais l'industrie agro-alimentaire doit aujourd'hui payer le prix de ces accords commerciaux signés en 1994. La baisse des subventions à l'exportation et l'accès plus large des importations au marché européen s'appliquent à compter du 1er juillet. De quoi faire trembler les secteurs de la viande, du lait ou des céréales, qui, à coups de restitutions, avaient pu se tailler des marchés au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie. Pour autant, l'industrie ne reste pas inactive. En quête de solutions, les entreprises serrent les coûts, inventent de nouveaux produits ou même songent à délocaliser. Etat des lieux d'une crise annoncée, où se joue à terme le sort de 13milliards de francs d'exportations.



LES ENTREPRISES ENTRE ANGOISSE ET INCERTITUDE

Même si certains pensent qu'à long terme l'industrie tirera parti de la libéralisation du commerce, trois secteurs seront affectés à court terme: la viande, le lait et les céréales.



La mâchoire serrée, ce patron d'un des gros industriels de la volaille ne mâche pas ses mots: "Dans l'affaire du Gatt, les technocrates français et européens n'ont rien fait d'autre que de nous livrer pieds et poings liés aux Américains et d'empêcher pour longtemps l'expansion d'une filière pourtant parmi les plus productives du monde." Comme ses concurrents français, cet exportateur va voir inexorablement se réduire son horizon, dans un métier pourtant habitué au grand large. Plus d'un poulet français sur deux est exporté, et un sur trois l'est hors de l'Union européenne. La France réalise les deux tiers des exportations européennes de volaille vers les pays tiers. Pour combien de temps encore? Car si le 1erjuillet marque la naissance de l'Organisation mondiale du commerce, cette date signe surtout le début d'application des accords du Gatt, conclus en 1993 et officialisés à Marrakech le 15avril 1994. Pour l'industrie française, l'enjeu tient en un chiffre: 56milliards de francs - le montant des exportations vers les pays tiers - sur un total de 196 milliards l'an dernier. Certes, ces milliards ne vont pas s'évaporer d'une année sur l'autre. Une large part de ces exportations - 35 milliards - concerne des produits de marque à forte valeur ajoutée ou non subventionnés, comme le champagne, les cognacs ou les produits d'épicerie. Pour le reste, la machine s'est mise en marche pour cinq ans. Le moteur des accords du Gatt est à trois temps. Le premier est un accès minimal des produits des pays tiers au marché européen, soit 3% puis 5% de la consommation intérieure. Le deuxième est la "tarification", c'est-à-dire la transformation des prélèvements variables à l'importation en droits de douane qui seront progressivement réduits. Dernier mécanisme - délicat -, la baisse des exportations subventionnées, avec un double engagement de 21% des volumes et de 36% du montant des aides. Pourtant, en ce début juillet, on trouve les industriels plus dans l'expectative que pétris d'angoisse. Est-ce parce que nombre de mesures concrètes d'application demeurent encore très floues? Ou parce que les loups auraient hurlé trop fort? Dans le lait, d'adroits calculs de la Commission, notamment liés à l'adhésion des trois pays, permettront en gros de reconduire la situation de l'an dernier. Sur la campagne 1995-1996, 59000tonnes de fromages et 120000tonnes d'autres produits laitiers pourront être exportées avec restitutions en sus des volumes prévus. De même, la gestion des subventions par Bruxelles dans un sens plus favorable à la farine qu'aux céréales brutes permet aux meuniers de ne pas trop voir l'avenir en noir à court terme. Pour Jean Moulias, directeur de Sopexa, l'organisme de promotion des exportations, "malgré d'incontestables conséquences négatives, l'industrie française va sans doute, à terme, tirer parti de la libéralisation du commerce mondial". Mais alors, qui va payer le démarrage de la lourde machinerie des accords du Gatt? Trois métiers devraient malgré tout être affectés à assez court terme: les industries de la viande, notamment celle de la volaille, le secteur laitier et celui des dérivés du grain, soit 13milliards d'exportations, en excluant les céréales brutes. "Dès cette année, en Europe, sur un total exportable vers les pays tiers de 660000tonnes de poulet, 220000tonnes ne passeront pas, faute de restitutions", s'indigne Jacques Risse, président de la Fédération des industries avicoles. Pour la France, premier exportateur européen, le "manque à gagner" pèse 120000 tonnes. Une vision macro-économique abstraite? Pour Jacques Risse, 120000tonnes de volaille, "c'est l'équivalent de la production de deux groupes importants de la volaille". La Commission a d'ailleurs anticipé et réduit dès le début d'année le niveau des restitutions. "Depuis la mi-juin, celles-ci, qui ont déjà été divisées par deux en dix mois, sont suspendues, et nous ne savons ni quand elles reprendront ni à quel niveau", souligne un exportateur d'ovoproduits. Chez Bourgoin, numéro2 français, malgré un solide coup de barre pour réduire drastiquement les ventes à la grande exportation, on pressent déjà l'addition. "L'application des mesures du Gatt nous coûtera dès cette année 50millions de chiffre d'affaires", témoigne Corinne Bourgoin, directrice générale du groupe. La douleur est d'autant plus vivement ressentie que les spécialistes français de la grande exportation ne sont qu'une poignée: Doux, Bourgoin, Sabco (Unicopa). Facteur aggravant: ces industriels sont tous installés en Bretagne. Usines Doux de Châteaulin, de Bourgoin (ex-Tilly) à Guerlesquin ou de Sabco à Plouay: l'explosion du marché du poulet au Moyen-Orient, à la suite du premier choc pétrolier, a été une véritable manne pour la région. Aujourd'hui, la fête est finie. Notamment pour Doux, numéro1 européen, le plus touché. Le groupe familial, détenu à 20% par Paribas (via Guyomarc'h), est le mieux établi dans les pays du Golfe. Malgré un développement soutenu en Europe ces dernières années, ses ventes dans les pays tiers pèsent encore 30% de son chiffre d'affaires (20% depuis la toute récente acquisition de Codivol).

La crainte de voir le marché européen déstabilisé

Bref, pour les industriels de la volaille, pas de doute: "Sous couvert de libéralisme, on livre le marché mondial aux industriels de l'Arkansas ou du Brésil", lance l'un d'entre eux. De 20% aujourd'hui, la part des Français pourrait passer à 5% compte tenu de la croissance continue du marché mondial! Pour un autre, "d'accord pour le libre-échange, mais à condition que l'on soit à égalité de chances". Et de mettre en avant le réseau technique breton, la forte productivité des usines d'aliments et le savoir-faire industriel. "Nous sommes tout à fait de taille à lutter, sauf sur un point: le prix des céréales (60% des coûts de production du poulet). Qu'on l'abaisse par un mécanisme ou un autre, et l'essentiel du problème sera réglé! Sinon..." Le spectre, c'est également la crainte de voir d'énormes quantités de poulets, jusqu'ici exportés, jetés sur le marché européen, avec pour conséquence un déchaînement de la concurrence interne et des prix "fous" proposés à la distribution. En jeu, l'avenir de 280abattoirs et de 50000emplois directs, mais aussi de toute la filière. "Pendant la période d'adaptation au Gatt, nous anticipons une croissance zéro", souligne ainsi Pierre Guillin, P-DG du groupe Louis Sanders, leader français de l'alimentation animale et premier fournisseur de Doux. Même inquiétude dans l'industrie de la viande bovine: "La limitation des exportations subventionnées pourrait générer des surplus non exportables susceptibles de peser durablement sur le marché", note l'Office de la viande, alors que les marges des entreprises comme Socopa ou Vital sont proches de zéro. Une crainte partagée aussi dans l'industrie laitière. Depuis que les montagnes de poudre de lait et les stocks de beurre ont fondu, la France exporte moins ces produits de base peu valorisés. En revanche, nos ventes de fromages aux pays tiers ont fortement progressé, atteignant 104000tonnes l'an dernier (+36% depuis 1991) sur 438000tonnes d'exportations. Là encore, ces positions n'ont pu être conquises qu'avec la manne bruxelloise, qui a permis à l'Europe de s'arroger la moitié du marché mondial. Un exemple: le cheddar se négocie autour de 12francs le kilo sur le marché libre quand il vaut 19francs dans l'Union. Mais c'est bien fini!

Les ventes de fromages seront durement touchées

"D'ici à cinq ans, les Européens, qui ont exporté 460000tonnes de fromages vers les pays tiers, devront se contenter de 306000tonnes sur un marché mondial qui aura crû de 10% au moins!", s'indigne un industriel. De quoi ôter le sourire à la Vache qui rit. Grâce un "chèque" de restitution de 320millions de francs, Bel exporte environ 42000tonnes de fromages fondus tous les ans vers les pays tiers, loin devant Besnier (environ 7500tonnes). Avec des groupes comme MD Foods, le numéro1 danois, mais aussi Nestlé, détenteur de très gros marchés de poudre de lait, notamment au Moyen-Orient, le groupe français, est l'un de ceux qui paieront le plus lourd tribut. Comme dans la volaille, malgré l'échéance de juillet, bien des interrogations subsistent, notamment sur la manière selon laquelle s'organisera la concurrence intra-communautaire ces prochaines années. Principale question: l'attitude des autres gros exportateurs européens, le Danemark, les Pays-Bas et l'Allemagne, depuis la construction de grosses fromageries dans l'ex-RDA. Un exemple, un seul, illustre l'inquiétude des industriels français: le Danemark exporte 260000tonnes de fromages à 65% vers les pays tiers, dont l'essentiel pour MD Foods, gros abonné aux restitutions (environ 500millions de francs) grâce à ses gigantesques ventes de feta (100000tonnes par an). Pour Luc Morelon, directeur chez Besnier, "si, pour l'instant, c'est le statu quo, quand les industriels danois ou néerlandais verront se fermer leurs marchés traditionnels du Moyen-Orient, il est certain qu'ils chercheront des solutions de remplacement. La France, premier marché de consommation en Europe, en est une toute trouvée".

Concurrence acharnée, baisse des prix, recul des marges

Le spectre de hordes de camions danois ou bataves déferlant sur les hypermarchés français fait frémir le landerneau laitier par ses conséquences prévisibles: concurrence acharnée, baisse des prix et recul des marges. Un scénario catastrophe pour des groupes comme Unicopa (Rippoz) ou Entremont, spécialisés dans l'emmental, le produit le plus susceptible d'être concurrencé en cas de reconversion des MD Foods, Coberco et autres Campina. A moins que le scénario inverse ne se produise! "Dans la volaille, si le choc sera rude, la Bretagne, compte tenu de ses avantages structurels, devrait sortir, à terme, gagnante de la nouvelle donne sur le plan européen", souligne un financier. Bref, "la vie ne va pas être facile pour nos concurrents anglais ou hollandais. Nous y veillerons", conclut un professionnel. Une foi dans l'avenir qui pourrait se heurter à de nouveaux chocs, comme l'adhésion des pays d'Europe centrale à l'Union européenne ou la création d'une zone de libre-échange entre l'Europe et les Etats-Unis évoquée par Sir Leon Brittan.

Pierre Olivier ROUAUD



Sept ans de négociations

Punta del Este, 1986. Sur la Riviera uruguayenne s'ouvre la plus grande négociation commerciale internationale jamais entreprise. Sujet clé: l'épineuse question du commerce agricole. En plein reaganisme triomphant, les Etats-Unis partent en guerre contre l'Europe. Sous couvert de libéralisme, c'est en fait l'intérêt des "farmers" du Midwest et des grandes multinationales - les Cargill, Tyson et autres Conagra - qui se joue. Depuis 1981, la balance commerciale alimentaire ne cesse de se détériorer. Insupportable, pour les neveux de l'Oncle Sam! Côté européen, le mécanisme s'est emballé. Conçu pour protéger les paysans, le système communautaire est devenu un formidable outil à l'exportation pour l'industrie, aidant notamment la France à devenir le premier exportateur mondial de produits alimentaires transformés. Certes, 70% des exportations françaises sont tournées vers l'Europe, les restitutions permettent à Doux de vendre ses poulets aux émirs arabes, à Bel d'exporter le sourire de sa Vache qui rit, ou aux Moulins de Pantin de remporter des marchés au Maghreb ou à Cuba. D'ailleurs, le budget européen a explosé: le montant des subventions à l'export double de 1980 à 1994. Rien que pour le secteur laitier, les industriels français ont ainsi touché, en 1994, 2 milliards de francs de restitutions pour 5,3milliards d'exportations!





LES CINQ PARADES DES EXPORTATEURS

L'application des accords du Gatt remet en cause la conquête de marchés patiemment construits au fil des ans. Handicapés par le niveau élevé des matières premières en Europe, les exportateurs français sont en quête de solutions de remplacement.



Concentrer les exportations sur les points forts

Les subventions à l'exportation vont inexorablement baisser pour cinq ans, mais ne vont pas disparaître pour autant. Les exportateurs gardent donc une certaine marge de manoeuvre. Comment vont-ils l'utiliser? "Pour Doux, les exportations vers le Moyen-Orient sont stratégiques, compte tenu de son antériorité dans cette région et des efforts déployés pour y faire sa place face aux groupes américains ou brésiliens. Il est probable qu'il fera donc tout pour maintenir ses positions, souligne un expert. Le moyen: concentrer les exportations sur des produits clés, comme le poulet entier, au détriment de produits moins importants, comme les ailes ou les poules. Autre possibilité: le "sacrifice" de certaines zones géographiques, où les exportateurs français ont des positions moins assurées, comme en Russie, qui pourrait être laissée en pâture aux industriels américains. Déjà, les exportateurs de volailles bénéficient de restitutions majorées sur certaines zones. A budget donné, les services de la Commission pourrait donc continuer à jouer ce jeu. Une solution qui n'est pas pour l'instant envisageable dans l'industrie laitière, où les restitutions sont similaires quelle que soit la destination. Mais, là aussi, les industriels, comme Bel, seront sans doute tentés d'utiliser leurs "quotas" de restitutions dans les zones où leurs positions sont le plus fortes. Ensuite, pour gérer la baisse des subventions, la Commission aura le choix: les baisser uniformément ou les réduire sur certains produits, exercice délicat car avantageant tel outil industriel en fonction de sa spécialisation. Dernière possibilité: la conclusion d'accords bilatéraux de repli conjoints des restitutions et des droits de douane à l'entrée avec des pays importateurs comme la Suisse. Une idée qui cadre avec le Gatt et défendue par certains groupes français. Côté céréales, le blé et la farine faisant partie du même "paquet", les industriels militent pour une baisse des subventions sur les céréales brutes, ce qui permettrait de sauvegarder les exportations de farine, à plus forte valeur ajoutée.

Accélérer les restructurations

Dans des secteurs comme la viande, fragilisés par l'atonie de la consommation et les surcapacités industrielles, il est probable que l'"effet Gatt" aura pour conséquence d'accélérer le rythme des recompositions industrielles, déjà soutenu ces dernières années. De leur côté, de nombreuses coopératives céréalières, confrontées à une double contrainte Gatt et PAC (jachère, baisse de prix), ont opéré des regroupements pour mieux amortir leur baisse d'activité. Dernière opération en date: la fusion prochaine de la Scael (Chartres) et de Valbeauce (Châteaudun), qui, réunies, vont devenir l'un des premiers collecteurs français avec 2millions de tonnes de céréales. L'achat du groupe Pantin (meunerie et malterie) par Soufflet pour 420millions de francs, l'an dernier, a été clairement expliqué par son patron, Michel Soufflet, comme une parade anti-Gatt. Objectif: se renforcer dans les produits de première transformation (meunerie) au détriment de céréales brutes, production qui va le plus souffrir de la nouvelle donne internationale. De même, l'acquisition par Doux du volailler Codivol (1milliard de chiffre d'affaires), centré sur la France et l'Europe, a permis de réduire mécaniquement la part des exportations du groupe breton vers les pays tiers dans ses ventes. Mais, dans la volaille, il est probable que les restructurations n'en resteront pas là. "Tout le monde parle avec tout le monde", confirme un expert. Pour cet observateur, "il est certain que le nombre de groupes du secteur va encore diminuer. Il ne devrait subsister à moyen terme que quatre ou cinq opérateurs principaux, tous installés dans l'Ouest, de loin la région la plus productive; mais des fermetures de sites sont probables". Autre scénario: l'irruption d'intervenants étrangers, notamment le géant américain Conagra, alors que la filière a toujours veillé farouchement à rester 100% française. Dans l'industrie laitière, la situation semble moins préoccupante. Aucun acteur ne joue sa survie dans l'affaire; néanmoins, certains ateliers de pâtes pressées de l'Ouest ou de fromage fondus du Jura seront sans doute affectés, au moins à moyen terme. La solution: "Poursuivre les investissements pour gagner en compétitivité, à la fois à l'exportation et vis-à-vis de nos concurrents européens", selon un industriel. Une chose est certaine, le Grand Ouest - et notamment la Bretagne compte tenu de sa spécialisation - sera le théâtre essentiel de ces regroupements. Dernier exemple en date: Bourgoin a acquis en début de semaine France Volailles (2 milliards de francs de chiffre d'affaires, 2000 salariés), le quatrième volailler français, installé près de Saint-Brieuc, et jusque- là filiale de la coopérative Le Gouessant.

Délocaliser

Cette menace brandie par les industriels pour "stimuler" les politiques lorsque les négociations internationales faisaient rage reste d'actualité. L'idée: produire aux cours mondiaux pour vendre sans subventions dans les pays tiers. Une perspective nouvelle dans l'agroalimentaire, où la plupart des entreprises n'ont que des implantations nationales ou européennes, hormis quelques grands groupes comme Danone, désireux de se rapprocher des marchés de consommation et non de réexporter vers leur base nationale. La délocalisation pourrait tenter les industriels qui ont développé des liens commerciaux durables dans des pays tiers, par leurs marques, la qualité de leurs produits ou services. C'est le cas notamment de Bel. Sa Vache qui rit s'affiche presque partout dans le monde; arrivé par des circuits détournés, le fromage fondu figurait en bonne place dans le bazar de Bagdad en pleine guerre du Golfe! Doux, avec ses marques Doux et Sélection dans les pays du Golfe, est aussi dans ce cas. "Unique groupe français à jouer dans la cour des grands exportateurs mondiaux, Doux, s'il le faut, n'aura aucun état d'âme à transférer une partie de sa production pour conserver ses marchés." Nive, filiale ovoproduits de l'une des plus grosses coopératives laitières néerlandaises, Cebeco, prépare activement une implantation en Inde pour servir le marché asiatique. Seule contrainte - et de taille -, trouver des pays d'accueil correspondant aux critères de compétitivité du marché mondial: matière première abondante et à bas prix, main-d'oeuvre bon marché, éleveurs compétents... Une gageure.

Un risque: perdre la maîtrise de la production

Certains pays d'Europe centrale, comme la Hongrie, correspondent toutefois à ce "curriculum" très pointu. Doux, acquéreur d'un abattoir à Rostock, dans l'ex-RDA, en 1990, a depuis montré sa capacité à adapter ses méthodes d'élevage et de production dans un environnement neuf. Seul problème, l'adhésion des pays d'Europe centrale à l'Union européenne est probable assez rapidement! En attendant, Doux sous-traite une partie de sa production pour le marché mondial aux... Etats-Unis, et Bourgoin évoque le Viêt-nam. Au grand dam des éleveurs, les industriels laitiers en avancent également l'idée. Si rien n'est fait, "les entreprises opteront pour la délocalisation d'usines dans des pays tiers. Dans ce cas, la Communauté perdrait non seulement la maîtrise de la production, mais aussi celle de la transformation", confirme une note récente de l'Office du lait. Pourtant, les contraintes de l'industrie laitière sont fortes: une filière performante reste plus longue, coûteuse et délicate à mettre en oeuvre qu'une production de poulets. Toutefois, pour des spécialités comme les fromages fondus, qui utilisent des produits déjà transformés (beurre, fromages) aisément disponibles sur le marché mondial, cette solution reste envisageable. Bel fabrique ainsi des Vache qui rit et autres Kiri dans une usine au Maroc, qui ne passe pas particulièrement pour un grand pays laitier. Mais, comme souligne un industriel, "personne n'a vraiment envie de fermer ses usines pour les délocaliser."

Négocier des solutions technico-politiques

Des solutions "techniques" pourraient permettre de pallier le handicap de la baisse programmée des restitutions. La première répond, en sabir communautaire, au doux nom de "trafic de perfectionnement actif", ou TPA. Ce mécanisme permet d'importer dans la Communauté des matières premières au cours mondial en franchise de droit, puis de les transformer, à la condition expresse que le produit fini soit réexporté vers les pays tiers. Une technique pratiquée dans certains secteurs comme le textile et, à dose homéopathique, dans l'agroalimentaire, notamment l'industrie laitière. Certains industriels charcutiers danois ont aussi évoqué sérieusement la possibilité d'importer des porcs américains pour revendre du jambon en boîte... aux Etats-Unis. Principal avantage du système: il existe déjà et il suffit d'une demande des Etats à la Commission pour être largement étendu. Inconvénient majeur: il provoquerait à coup sûr une levée de fourches des influents milieux paysans. Difficile pour eux d'admettre les baisses de prix ou limitations de production qu'ils subissent en Europe en contemplant impassiblement le débarquement de cargos de céréales américaines ou de beurre néo-zélandais pour faire tourner les usines des français Doux et Bel ou du neérlandais Coberco! Sans compter que la généralisation de ce système entraînerait, selon l'Office du lait, une baisse très sensible des quotas laitiers, inacceptable pour les éleveurs. Autre mesure évoquée, les prix différenciés ou "doubles prix". Quid de cela? Il s'agirait de payer à un prix plus bas que les prix européens garantis la matière première transformée pour la grande exportation.

Des mesures difficiles à mettre en place

Dans le lait, ces volumes prendrait année après année la place du lait non utilisé pour cause de moindre exportation vers les pays tiers. Intérêt du système: il permet aux industriels de se rapprocher du prix mondial du lait (moins de 1franc le litre, contre 2francs en Europe). Il est d'autre part neutre pour le budget communautaire et ne se trouve pas en contradiction avec les accords Gatt. Un système similaire fonctionne depuis longtemps pour l'industrie du sucre (quota C). Mais, en France, le consensus n'est pas établi sur cette proposition, notamment à cause de sa lourdeur.

Reste que ces mesures -TPA comme double prix- font figure de serpent de mer dont le processus d'adoption est une fusée à trois étages. Etape1: arriver à un accord professionnel, si possible européen. Etape2: vendre l'idée au gouvernement. Etape3: charger le ministre de l'Agriculture de défendre le dossier à Bruxelles devant ses quatorze homologues. Un vrai parcours du combattant! "L'important pour nous est de pouvoir bénéficier de matières premières au cours mondial pour être compétitif à l'exportation. Quant l'Europe subventionne des céréales pour les vendre 50francs le quintal aux Chinois alors que nous les payons 90francs, le système est absurde", résume Corinne Bourgoin, directrice générale du groupe volailler Bourgoin.

Trouver de nouveaux marchés

"Puisque nos produits ne peuvent plus se vendre sur nos marchés traditionnels, faisons-en d'autres ou vendons-les ailleurs!" Las, cette logique à la Monsieur Spock cadre mal avec les réalités industrielles de l'agro-alimentaire. Dans les pays solvables, les marchés alimentaires sont souvent hypersaturés, leur composante technologique est assez faible, et l'importance, au contraire forte, du couple prix-marketing fait que les solutions de remplacement restent aléatoires. Pourtant, des pistes existent. La filière laitière d'Unicopa a ainsi développé des technologies pointues dans le cracking du lait qui lui permettent de vendre certaines protéines sur mesure jusqu'au Japon, où elle a ouvert un bureau de vente. Même démarche chez Epi Bretagne, filiale des coopératives Cana et Coopagri, qui opère sur le marché des ingrédients laitiers et des ovoproduits: "Après l'incendie de notre principal site aussitôt après son inauguration en 1992, dans le projet de reconstruction, nous avons fortement intégré les contraintes du Gatt en concevant un outil à la fois plus flexible et tourné essentiellement sur les produits très "techniques", à forte valeur ajoutée,y compris ceux destinés à la grande exportation", souligne son directeur, Jean-Yves Levier. Dans la volaille, alertés depuis longtemps des conséquences prévisibles du Gatt, plusieurs groupes ont déjà réorienté leurs investissements. "Nous avons réduit progressivement la part des exportations de poulets bruts surgelés pour nous intéresser davantage aux produits élaborés à plus forte valeur ajoutée sur les marchés français et européen", souligne Corinne Bourgoin. Il y a trois ans, le groupe a ainsi commencé à élaborer des produits de type "fast food" en association avec le groupe irlandais Moy Park dans une usine neuve à Hénin-Beaumont.

Une diversification dans le biogazole

Même souci chez Doux, qui a construit l'an dernier une usine de produits cuits de volaille près de Quimper. Quant à la Sabco (Unicopa), elle réoriente progressivement ses ventes sur le marché européen. Dans le secteur des céréales, Soufflet, outre son renforcement dans la meunerie, met progressivement en place une filière biocarburant pour transformer les céréales qu'il collecte, en tirant parti de ce débouché non alimentaire. Soufflet est ainsi chef de file dans la construction d'une prochaine usine de biogazole à Nogent-sur-Seine. Coût du projet, qui rassemble vingt-sept opérateurs céréaliers: 400 millions de francs pour une production de 100000 tonnes d'ester de colza. Pierre-Olivier ROUAUD



Restitutions: comment ça marche?



Les subventions à l'exportation, appelées, en jargon bruxellois, "restitutions", sont destinées à couvrir en partie les différentiels de coûts entre les prix européens et le marché mondial. Pour certains produits transformés (comme les biscuits), elle est fonction de la teneur en matière première. Pourquoi? Dans un objectif politique, lors de la construction européenne, les prix agricoles ont été fixés à un niveau élevé pour favoriser les agriculteurs, notamment allemands. Pour compenser le handicap, l'Europe a consenti aux exportateurs cette contrepartie. Ces mesures sont gérées par la section "garantie" du Feoga, dirigé par le Français Michel Jacquot. Le Feoga "garantie" dispose d'un budget de 37 milliards d'écus qui, outre les restitutions, paie notamment les aides au stockage. Un exportateur détenteur d'un contrat de vente hors CEE le présente aux organismes de gestion nationaux (par exemple, Onilait) qui, à terme, lui paie ses restitutions. Certains opérateurs touchent ainsi des "chèques" de dizaines, voire de centaines de millions de francs. Les Etats-Unis se sont dotés depuis longtemps d'un système proche, l'EEP (Export Enhancement Program), qui, hormis les contraintes du Gatt, subit actuellement les foudres de la majorité républicaine dans sa chasse aux dépenses budgétaires. Gatt ou pas, la Communauté aurait dû elle aussi réduire ses enveloppes, ces prochaines années, compte tenu de ses contraintes budgétaires.

USINE NOUVELLE N°2509

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