Quotidien des Usines

Comment rester dans la courseComme un sportif s'entraîne tous les jours, un technicien doit rester en forme. Car il mène une double bataille: technique, pour suivre en permanence et maîtriser les évolutions de son métier; personnelle, pour apporter à son entreprise une valeur ajoutée qui reste sa...

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Les entreprises citées

Comment rester dans la course

Comme un sportif s'entraîne tous les jours, un technicien doit rester en forme. Car il mène une double bataille: technique, pour suivre en permanence et maîtriser les évolutions de son métier; personnelle, pour apporter à son entreprise une valeur ajoutée qui reste sa seule vraie sécurité.



Cela s'appelle le multiplexage. C'est-à-dire un système qui permet de rassembler en un seul faisceau de quatre fils les dizaines de fils électriques qui partent du tableau de bord d'une voiture et qui mènent aux fonctions mécaniques et électriques. Une innovation intelligente et interactive. Si, par exemple, l'un des feux arrière est en panne, le système dérive automatiquement vers le feux de brouillard tout en avertissant le conducteur. En nous présentant cette petite merveille de la technologie, les yeux des formateurs de Citroèn brillent de plaisir. "Le système est destiné aux modèles XM", expliquent-ils. Pour l'heure, il est installé sur une sorte de plateau école, très impressionnant, dans les locaux de l'Institut de formation du constructeur d'automobiles, au nord de Paris. Les techniciens de l'après-vente pourront s'exercer le temps qu'il faudra à le manipuler et à le réparer. Dans les télécommunications, Alcatel-CIT est engagé dans une nouvelle révolution technologique. Dans les années70, la société de télécommunications est passée de l'électromécanique à l'électronique. Aujourd'hui, elle doit s'adapter à la diffusion de l'informatique dans tous ses métiers. Conséquence: la direction des ressources humaines s'est lancée dans un énorme programme de formation au génie logiciel.

Une formidable accélération

Un programme commun aux ingénieurs et techniciens, "car, dans nos métiers, explique Guy Métais, directeur des ressources humaines, les problèmes de formation sont identiques pour les uns et les autres". En deux ans et demi, 500 à 600 d'entre eux "devront y passer, tous ceux qui travaillent sur un projet à angle logiciel. Ce programme est une clé pour la préparation de notre avenir", affirme Guy Métais. La chimie aussi vit une révolution permanente. A 15kilomètres de Compiègne, l'un des établissements de la société Française Hoechst se trouve sur un site plusieurs fois millénaire, où ont été découverts des vestiges néolithiques. Mais c'est à une autre échelle de temps que le chimiste est confronté. En trente ans, toute sa production a été renouvelée. Actuellement, seuls cinq ateliers sur quatorze fabriquent le même produit toute l'année. Et, récemment, le personnel d'une chaîne de fabrication polyvalente en chimie fine a basculé sur un atelier de chimie lourde, en raison d'une baisse d'activité. Voilà pourquoi Olivier Malaud, le jeune chef du personnel, est obsédé par l'idée de maintenir à jour et d'enrichir les compétences techniques de ses quelque 600 salariés, dont 181 agents de maîtrise et techniciens. C'est presque un lieu commun de le dire: l'industrie est prise aujourd'hui dans un formidable mouvement d'accélération. Elle doit suivre les évolutions de la technologie, innover, renouveler ses produits, ses machines, ses procédés de fabrication. Dans les usines, les hommes doivent suivre. Et, parmi eux, les techniciens. D'abord, parce que "leurs compétences techniques constituent leur capital", rappelle Jean-Louis Blot, le responsable emploi-formation du groupe Ecia, une filiale équipements automobiles de PSA, qui emploie 10000 personnes. Ensuite, parce que, au coeur du processus de production, les techniciens sont chargés d'appliquer et de diffuser les nouvelles technologies, voire d'aller les chercher. Et les techniciens ont soif... de formation. Très demandeurs, ils sont aussi gros consommateurs. A l'usine de Citroèn d'Aulnay, ils bénéficient en moyenne de soixante heures de formation par an, contre trente-cinq pour l'ensemble du personnel. "Les techniciens sont privilégiés, reconnaît le directeur du centre de formation. C'est chez eux, avec les professionnels, que les besoins sont les plus importants."

Saisir toutes les opportunités

Formation au métier, formation liée à l'arrivée d'une nouvelle machine, d'un nouveau produit, formation au coup par coup parce que tel procédé de fabrication est modifié. Toutes les occasions sont bonnes à prendre. Sans oublier les formations transversales en informatique ou à la qualité, auxquelles personne n'échappe (ou ne devrait échapper) aujourd'hui. Arnold Legait, titulaire d'un BTS de mécanique et d'automatisme, a 29 ans. Il est entré chez Citroèn en 1987, à Meudon, pour intégrer au bout d'un an le groupe des automaticiens. "Dès mon arrivée, j'ai suivi des stages techniques, notamment sur les automates programmables et en CAO." Avec une chance: la possibilité de suivre à Metz, dans une usine Citroèn, la mise en oeuvre des programmes conçus à Meudon. Maintenant, au service méthodes de l'atelier de montage d'Aulnay, Arnold Legait conçoit et suit les gammes de fabrication. C'est-à-dire qu'il doit être capable, entre autres, de modifier la gamme quand de nouveaux produits arrivent sur les chaînes ou quand les opérateurs émettent des suggestions - via les fameuses boîtes à idées - susceptibles d'être développées. Autant dire qu'il mange de la formation tous les jours à son petit déjeuner ou presque. Même régime pour Pierre Lavagen, 35 ans, titulaire d'un BTS d'électronique, entré chez Citroèn il y a six ans. Technicien de maintenance à Aulnay, il envoie ses dépanneurs sillonner les ateliers à vélo et intervenir sur les automates et machines à commande numérique. Lui aussi a eu droit à son quota de stages. "C'est un devoir pour nous de suivre la technologie, commente sobrement Arnold Legait. Et une fois que l'on connaît bien le robot "x", l'automate "y" ou le logiciel "z ", passer à un produit d'un autre constructeur va très vite", ajoute Pierre Lavagen. Au-delà de ce recyclage permanent, la grande affaire, dans l'industrie de l'automobile, c'est bien sur le lancement d'un nouveau modèle et des changements techniques qu'il va provoquer. Dès sa conception, il faut penser formation. Donc anticiper. "Nous avons la chance de vivre au rythme de projets dont la conception demande quelques années", explique René Tijou, directeur de la formation de Renault. Résultat: c'est trente mois avant le lancement de la Laguna, au moment des études, qu'a démarré le programme de formation nécessaire à sa fabrication. "En général, le lancement d'un modèle implique de former 2000 personnes en amont (études de maintenance) et 5000 dans les structures industrielles..." Sans compter l'après-vente: 3000 "élèves" chez Citroèn avec le lancement de la Xantia. Chez Citroèn Aulnay, le lancement de l'AX, puis de la ZX, a coïncidé avec l'arrivée sur le site d'une première, puis d'une deuxième génération de robots école. La troisième est prévue pour cette année. Et c'est bien le lancement de ces modèles qui a incité le constructeur à développer à Aulnay un centre de formation propre, "plus proche des ateliers". De tels investissements impliquent bien sûr que les entreprises conçoivent des plans de formation de plus en plus élaborés. Pas question de jeter l'argent par les fenêtres, surtout en période de crise. La plupart des entreprises - en tout cas les grandes - s'y sont mises. Avec un principe classique: les directions opérationnelles expriment leurs besoins, en concertation (en principe) avec les intéressés. C'est le meilleur moyen d'éviter de faire circuler des catalogues tout faits "où seuls les curieux s'inscrivent", selon l'expression de Guy Métais, d'Alcatel. Et surtout pas de formation efficace sans application immédiate. "Faire un stage aide à prendre du recul, permet de respirer, ajoute Pierre Lavagen, mais il faut pratiquer derrière." Parfois, le but poursuivi est plutôt celui d'une meilleure compréhension du métier de l'entreprise lui-même. Ainsi, chez Hoechst, les techniciens du bureau d'études et des méthodes ont-ils été formés au génie chimique "pour mieux dialoguer avec les hommes de production". Très importante, cette notion de dialogue. Elle fait même partie de ce que certains responsables appellent les situations formatrices. "Autrefois, rappelle Christophe Montauze, de l'Institut Citroèn, quand on concevait une voiture, "Monsieur Bureau d'études" passait la copie à "Monsieur Méthodes" qui , lui-même, la passait à "Monsieur Fabrication"..." Aujourd'hui, les spécialistes travaillent en "plateau". Avec la crise, les entreprises optent de plus en plus pour des formations en interne ou du sur-mesure. "Nous essayons de faire toujours aussi bien, mais avec moins d'argent", résume Olivier Malaud, de Hoechst. D'où la rationalisation des choix et la limitation du nombre de fournisseurs de stages. Et la tendance aussi à recentrer les programmes autour des formations techniques, au détriment des formations manageriales. Ce qui n'est pas forcément un bien pour les techniciens, qui en ont souvent besoin pour évoluer.

Entretenir son capital technique

D'une manière générale, donc, l'initiative de la formation revient à l'entreprise. Pour autant, "les techniciens ne doivent pas tout en attendre", avertit Pierre Jamet, responsable de la formation chez Alcatel-CIT. Surtout s'ils sont dans de petites entreprises qui n'offrent bien sûr pas les mêmes opportunités que les grandes. "Ne vous endormez pas! renchérit Robert Jovy, directeur des études de l'IUT de Cachan, à l'adresse des électroniciens. La technologie évolue si vite que les techniciens doivent apprendre à aller chercher l'information eux-mêmes." Arnold Legait, de Citroèn, n'hésite pas à "forcer l'information", selon son expression. "AMeudon, lorsque je travaillais sur les automates, si un robot tombait en panne, j'essayais de comprendre ce qui se passait, sans attendre le spécialiste. Dans l'atelier, quelle que soit sa fonction, il faut garder un contact permanent avec la technologie des installations et dialoguer entre nous." Pour Arnold Legait comme pour Pierre Lavagen, cette autoformation passe aussi par les relations avec les fournisseurs et se nourrit de la lecture des revues spécialisées ou de la participation à des salons. Un état d'esprit que l'entreprise ne fournira pas clés en main. Mais qu'elle peut favoriser. A priori, rien ne destinait Christophe Sizaret à quitter la paillasse des laboratoires pour devenir parfumeur.Si ce n'est le hasard et sa volonté.Avec son DUT de génie chimique, il obtient, par hasard, un poste chez Paco Rabanne, à Chartres.Et là, il rencontre un chef de service qui lui transmet son savoir et le fera venir plus tard chez Dior.Son destin était scellé.Aujourd'hui, responsable adjoint du laboratoire des parfums Christian Dior, à Orléans, il contrôle la qualité des produits avant leur industrialisation.Il est devenu un spécialiste de l'olfaction, un "nez", dans le jargon des parfumeurs.Et comme il assure aussi des tâches de gestion et d'organisation, il fait partie de l'équipe pilote chargée de mettre en place une nouvelle gestion de production assistée par ordinateur.Ainsi, Guy Métais insiste sur un triple choix: "La bonne entreprise, le bon service, le bon patron." Le meilleur des techniciens risque fort de voir ses compétences s'émousser et vieillir s'il travaille dans une entreprise en perte de vitesse ou dans un service replié sur lui-même. En ce sens, le choix d'une orientation professionnelle est indissociable de la volonté d'entretenir son capital technique.

Toujours penser a la formation

"Ne pas tout attendre de l'entreprise." Voilà qui pourrait quand même faire grincer quelques dents parmi les techniciens. Car la formation est toujours sur cette ligne fragile où il faut penser à demain, mais aussi à après-demain. "Ce qui ne semble pas indispensable aujourd'hui peut le devenir très vite. Pensez à la rapidité de diffusion de l'informatique", affirme un technicien. "Notre problème, c'est l'apprentissage de nouvelles techniques avec des buts professionnels et non pas des connaissances pures", argumente Guy Métais. Mais l'affirmation vaut surtout pour les entreprises de pointe. Comment anticiper quand l'entreprise n'a pas de besoins de formation immédiats? Denis Maufrand est agent de maîtrise chez Sitpa, une usine de 210personnes, filiale de Nestlé, qui fabrique des petits pots pour bébés dans les Vosges. Lui a su anticiper, quitte à y sacrifier ses soirées. En complément de son DUT de biologie appliquée, il a suivi une formation en informatique, d'abord en chambre de commerce, puis au Cnam. Chez Sitpa, il a bénéficié d'une formation à la qualité, puis d'un stage qui lui permet de remplacer un autre agent de maîtrise de l'équipe, par exemple s'il part en formation... Soit dit en passant, une façon intelligente de résoudre le problème de l'absence d'un salarié en PME. Parallèlement, Denis Maufrand a récidivé. Il suit des cours d'anglais, le soir, financés par l'entreprise, et envisage de reprendre des cours de biologie. "Pour maintenir à jour mes connaissances et aller plus loin que ma formation de base." Mais, cette fois, il a calé, car il lui faudrait aller, le soir toujours, à 75kilomètres de chez lui... Alors, toujours plus, les techniciens? Avec les restructurations actuelles, le risque existe de voir une nécessaire mise en forme des compétences se transformer en course pour la survie. "Depuis quelques mois, la peur de perdre son travail s'ajoute au désir d'accroître ses connaissances", reconnaît un technicien. Et un directeur des ressources humaines ajoute en écho : "En cas de licenciement, on choisit d'abord ceux qui se sont endormis et qui n'apportent plus de réelle valeur ajoutée à l'entreprise." Comprenez ceux qui n'ont pas su ou pas pu rester opérationnels et s'engager à fond pour l'entreprise. Un exercice de haute voltige quand on sait que, dans bon nombre de cas, la baisse des commandes n'a pas libéré de temps, mais au contraire a augmenté les contraintes et rythmes de travail de ceux qui sont restés. "Et pourtant, plaide Jean-Louis Blot, d'Ecia, la crise est aussi le moment d'anticiper, d'investir dans la formation." Sinon, les industriels risquent, comme dans les années80, de rater la reprise et de refuser des commandes, faute de personnel qualifié pour les exécuter. Au fond, "il faut faire l'inverse de ce qui semble naturel", affirme Guy Métais. En cas de crise, préparer l'avenir. Former au lieu de licencier. Un langage d'hommes du personnel qui veulent convaincre les financiers.

"Mon bagage technique équivaut largement à celui d'un ingénieur"

, entrepreneur girondin spécialisé dans la fabrication d'amplificateurs de puissance pour les radiofréquences, n'affiche "qu'un" DUT d'électronique. A ceci près que l'électronique lui est chevillée au corps. A 15ans, il découvre la radio et "bidouille" dans un club. Pour payer ses études d'IUT, il travaille dans une PME de dépannage et de vente de composants. L'apprentissage avant l'heure. Il découvre la fabrication d'émetteurs en hyperfréquence, la technologie des composants et la mise sur le marché de nouveaux produits. Engagé en 1986 chez TRW, une société américaine implantée à Bordeaux, qui fabrique des semi-conducteurs de radiofréquences, il s'occupe très vite de gros clients, confrontés notamment à des problèmes de fiabilité des composants. "C'est une façon d'entretenir sa technicité." En 1992, il rencontre un petit fabricant bordelais d'émetteurs pour radios locales. A 68ans, celui-ci voudrait bien transmettre son savoir-faire. Michel Rousselet saute le pas. Tous deux créent Radio Fréquence Technologies Systems (RFTS) (chiffre d'affaires: 4 millions de francs ; 13 salariés). Objectif? La fabrication d'émetteurs pour les radios locales et d'amplificateurs de puissance pour les radiofréquences. Compétence oblige: Michel Rousselet participe aux salons professionnels, lit la presse spécialisée américaine. Mieux, depuis 1977, il oeuvre au sein de l'association française du Réseau des émetteurs français (REF). Les temps sont difficiles: sept des salariés de RFTS ont été en chômage technique ces derniers mois. Mais Michel Rousselet reste optimiste. En octobre dernier, l'entreprise a procédé à une augmentation de capital.

Colette Goinere



"Etre mobile et savoir anticiper"

A 43 ans, est le symbole même de la mobilité professionnelle et intellectuelle. Passer des études de médecine à l'invention de la première terrine de poisson via le rayon boucherie-charcuterie d'un supermarché, il faut le faire! Surtout pour devenir P-DG de Salmon'Est, une entreprise de 27personnes spécialisée dans la charcuterie de poisson qui réalise 15millions de francs de chiffre d'affaires. Pas mal, pour quelqu'un qui a abandonné ses études de médecine en troisième année! Hasard de la destinée: son premier job, il le décroche dans une boucherie. Bienfait de l'hérédité: son père est cadre supérieur chez Morey, l'un des gros de l'agro-alimentaire en boucherie-charcuterie. Après avoir tâté du boeuf et du poisson en supermarché, Jacques Poulin entre chez Morey pour y faire tous les métiers. Des abattoirs au cadre commercial en charcuterie. En 1976, Morey songe à se désengager d'une partie du secteur, peu rentable. C'est alors que Jacques Poulin a l'idée de sa carrière: "Une seule protéine n'avait jamais été utilisée en charcuterie, le poisson." La première terrine naît à Noèl; le développement est fulgurant. Pour ce coup de maître, Jacques Poulin a "mélangé tout son passé": les travaux pratiques de physique-chimie; la nouvelle sensibilité des médecins à la diététique; les stages permanents chez les industriels des sauces, des épices, de la cuisson sous vide; les formations internes dans le laboratoire de Morey; un certificat de marketing alimentaire; les informations des fournisseurs, des transporteurs, des marchands de carton... Incarnation du "rien ne se perd, tout se transforme", Jacques Poulin a su aussi anticiper. En 1987, il crée Salmon'Est quand Morey est acheté par un poids lourd du secteur. "Plutôt que de leur apporter mon savoir-faire sur un plateau et risquer d'être licencié un ou deux ans plus tard."



Les débutants doivent savoir sortir des sentiers battus

Prospecter les PME régionales, s'adresser directement aux établissements décentralisés des grands groupes, c'est le meilleur moyen de tirer son épingle du jeu.



L'époque est à la fébrilité. Au se crétariat du département génie civil de l'IUT de Toulouse, c'est l'exemplaire unique du "Moniteur du bâtiment et des travaux publics" qui disparaît toutes les semaines. A l'IUT de Cachan, le carnet d'adresses des anciens élèves est consulté en permanence. Et au lycée technique de Vierzon, le Minitel ne compte plus ses adeptes: la Bourse des offres d'emploi est devenue un outil indispensable. "En ces temps difficiles, le jeune technicien supérieur découvre la compétition. Il doit bouger", explique Jean-Paul Vermes, patron du cabinet de recrutement Cogeplan. Le marché de l'emploi des bac+2, en effet, reflète bien la tendance nationale. Les débutants, comme l'ensemble des jeunes diplômés, souffrent davantage que leurs aînés. Il suffit de sonder lycées et IUT à travers la France pour constater la chute spectaculaire des offres d'emploi. A l'IUT de Toulouse, le département génie électrique et informatique industrielle décrit un secteur électronique sinistré. Ses anciens étudiants, aujourd'hui licenciés de l'aéronautique ou du spatial après deux ou trois ans d'expérience, y retournent même pour regarder les offres d'emploi. Quant au département chimie de l'IUT de Lyon, à Villeurbanne, on parle carrément de "catastrophe". La situation n'est guère plus réjouissante dans les lycées. Seuls quelques BTS pointus en plasturgie ou en céramique et les techniciens des fonctions qualité ou du service après-vente tirent leur épingle du jeu. La grande entreprise n'embauche plus. Hormis EdF, qui maintient un fort niveau de recrutement de techniciens supérieurs (550 en 1993, et probablement autant en 1994) et France Télécom, qui devrait cette année ouvrir ses portes aux bac+2 plutôt spécialisés dans les nouvelles technologies ou la vente, la plupart ont fait le plein, voire le trop-plein des compétences techniques en 1990 et 1991. Quand on interroge les entreprises, c'est le mutisme. Dans ce contexte, les jeunes BTS et DUT franchissent d'autant plus facilement le pas de la poursuite des études. "Puisque le temps de recherche d'emploi s'allonge de trois à six ou douze mois, nos jeunes diplômés rechignent à affronter le monde du travail. Il ne s'agit plus d'un choix guidé par l'envie de prolonger la vie d'étudiant, ou par le refus d'accepter un poste jugé mal rémunéré, mais bien du reflet de réelles difficultés économiques", explique Frank Bouchet, président de la FNDUT (Fédération nationale des IUT).

Les lois de la proximité

Même son de cloche chez France-BTS, qui se préoccupe du placement de ces jeunes diplômés. "Nous, nous leur déconseillons fortement de se lancer dans une troisième année. Sauf s'ils poursuivent un objectif de carrière très précis. Car aujourd'hui, l'entreprise déclare rechercher un profil et non un diplôme", expose son président, Jean-Pierre Cointault. Malgré tout, les bac+2 gardent une certaine cote face aux entreprises qui se situent dans une spirale d'économies. Auprès des PME essentiellement. Ce sont elles qui devraient constituer le terrain de chasse naturel des BTS et DUT. "Le marché clé des techniciens supérieurs demeure celui de la proximité", insiste Louis Bailly, du cabinet Sefop. Autrement dit, plutôt que de viser à tout prix la grande entreprise, et de postuler au siège, mieux vaut prospecter auprès des PME-PMI ou se faire connaître auprès des établissements des grands groupes dans les régions ou les bassins d'emploi. Logique! Car le recrutement de cette population reste très décentralisé au sein de l'entreprise. Ainsi, EdF recrute au niveau de ses unités. Elles sont deux cents réparties en France, chacune en demande de deux ou trois techniciens seulement. L'industrie fonctionne de manière similaire. Pour Elf-Atochem, notamment, c'est le site de Cerquigny, proche de Rouen, qui a le plus embauché en 1993. La raison? Un renouvellement nécessaire de la pyramide des âges de l'établissement. Le chimiste a donc intégré là dix techniciens débutants en 1993 sur des postes en laboratoire, en fabrication, en maintenance ou en informatique industrielle. Avec des perspectives d'évolution pour les meilleurs. Une approche très locale des entreprises peut permettre aussi de détecter des créneaux porteurs. Par exemple, dans le domaine de l'environnement, du traitement des déchets ou de la gestion technique du parc immobilier. Quand la Compagnie générale de chauffe recherche de jeunes techniciens électromécaniciens ou spécialistes des automatismes afin de maintenir les installations techniques, c'est sur le terrain que cela se passe. Idem à la Cofreth pour son activité maintenance et gestion des installations de chauffage et de climatisation.

La mobilité incontournable

Déjà appréciée des employeurs, la mobilité paraît dorénavant incontournable. Pour le technicien, elle permet de glaner de l'information ou de décrocher des contrats d'intérim, qui précèdent souvent des insertions définitives. A La Ferté-Bernard, par exemple, le secrétaire général de la société Serac (spécialiste de machines de conditionnement, 150 salariés) se plaignait, il y a deux ans, de ne trouver aucun technicien. "L'image du pays restait mauvaise. C'est le fin fond de la Sarthe", souligne-t-il. Il propose pourtant des postes d'intérimaires. Et donc une première expérience fort précieuse. Après six mois, un technicien de service après vente est aujourd'hui en cours d'embauche. Le lycée comme l'université comprennent bien l'intérêt d'explorer le tissu industriel local. En témoigne la création, en 1990, de Diademe (Diplôme d'informatique approfondie à destination du monde de l'entreprise) dans la région Bourgogne. Ce sont les entreprises locales qui sponsorisent une formation post-DUT informatique à Dijon. Chacune investit près de 15000 francs sur un étudiant, qu'elle s'engage à accueillir pendant quinze semaines de stage. De son côté, durant cette troisième année, l'étudiant qui approfondit ses connaissances techniques apprend beaucoup sur la vie de l'entreprise. Il "colle" aux réalités industrielles du moment. A la sortie, il est jugé opérationnel. A l'IUT de Cachan, la démarche diffère. Robert Jovy, directeur des études, croit au marché invisible des petites entreprises et prépare ses étudiants à l'esprit PME. "Dans une petite structure, le jeune diplômé doit se montrer débrouillard. Répondre au client si le téléphone sonne, s'intéresser un peu à la mécanique même s'il est électronicien, déballer les cartons... Surtout, ne pas "mégoter" sur ses horaires." Bref, le technicien doit s'adapter aux réalités quotidiennes. Et taire quelque temps ses aspirations au sacro-saint statut cadre.





"J'ai décroché un job en trois mois "

Jeune diplômé en gestion et administration des entreprises de l'IUT de Troyes, et après une troisième année d'informatique de gestion, a décroché, après trois mois seulement de recherche, un poste à sa mesure. "Quand on est étudiant, on se donne quelques années pour galérer. C'était mon cas. D'autant plus que j'étais en IUT à l'époque des "trois glorieuses", et l'on rêvait tous de foncer dans les entreprises high tech. Quand je suis sorti en juin 1991, le marché avait changé. J'ai pourtant été embauché comme correspondant informatique et organisation chez Automobiles Peugeot à la fonderie de Villers-la-Montagne (370salariés, fabricant des carters moteur et des boîtes de vitesses en Meurthe-et-Moselle) en janvier 1993, après un an de service national. Je me suis bagarré pour l'obtenir! Notamment en me rodant aux entretiens, auxquels je n'étais pas préparé. J'ai même subi un véritable électrochoc au cours d'un entretien collectif. J'ai donc appris à bien maîtriser mon curriculum vitae et à roder mon discours en mettant en valeur mes points forts. Cela m'a servi. Chez Peugeot, j'en ai passé six. Aujourd'hui, dernier embauché, je m'épanouis. Je m'occupe notamment de gérer le parc micro-informatique et d'étudier de nouvelles solutions informatiques pour l'usine. J'apprends énormément!"



"L'industrie m'a déçue, mais j'y reviendrai"

Titulaire d'un DUT de génie mécanique à l'IUT de Saint-Denis, dans la banlieue parisienne, a débuté en 1991 dans l'industrie militaire. Elle travaille aujourd'hui dans une grande société d'assurances à l'étude des risques industriels. "Ma première expérience a plutôt été malheureuse, puisqu'elle s'est soldée par une rupture de contrat. Le poste que j'occupais correspondait pourtant à mon diplôme et à mes aspirations. Je l'avais repéré en discutant sur le stand d'une grande entreprise du domaine militaire au cours d'un salon organisé par la FNDUT (Fédération nationale des diplômés d'Instituts universitaires de technologies). A l'époque, un coup de fil avait suffi à relancer ma candidature. J'ai donc été embauchée dans un bureau d'études où travaillaient de conserve ingénieurs et techniciens. Avec un "soupçon" de misogynie, toutefois! Par exemple, on ne m'autorisait absolument pas à utiliser l'outil informatique pour procéder à des calculs. On ne cherchait pas non plus à m'intégrer, ni à me former aux nomenclatures des plans. Après deux ans, j'ai choisi de partir. En juin 1993, j'ai découvert un marché du travail très dur pour les techniciens. Et je suis contente d'avoir pu intégrer le service ingénierie d'une grande société d'assurances, après deux mois de chômage seulement. C'est ma bonne connaissance de l'italien qui a fait la différence. Là, je travaille sur les risques industriels en véritable binôme avec des ingénieurs. Et la transmission des connaissances est une chose qui existe. De plus, je peux poursuivre mes études au Cnam afin de devenir ingénieur. Ce qui constitue aussi pour moi une bonne approche du monde de l'entreprise. Alors, je reviendrai peut-être à l'industrie."

USINE NOUVELLE - N°2440 -

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