Cinq questions pour comprendre la polémique sur les rejets de l’usine Alteo de Gardanne

Les "boues rouges" rejetées dans les calanques ne contiennent plus de boue, elles ne sont plus rouges, mais elles polluent encore. Pour comprendre les raisons de la polémique actuelle entre la ministre de l’Ecologie Ségolène Royal et le Premier ministre Manuel Valls, l’Usine Nouvelle répond à cinq questions-clés sur les rejets de l’usine Alteo de Gardanne.

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Cinq questions pour comprendre la polémique sur les rejets de l’usine Alteo de Gardanne

L’usine d’Alteo Gardanne est à nouveau au cœur d’une polémique pour ses rejets en Méditerranée. Ce site transforme la bauxite en alumines (oxydes d’aluminium) de spécialité, pour la fabrication de verre, de céramiques de carrelage, de réfractaires, etc.

  1. Qu’est-ce qui a changé à l’usine Alteo de Gardanne?

Conformément à ses engagements, Alteo a modifié la nature de ses rejets en mer en installant, en 2014 et 2015, deux filtres-presses supplémentaires (pour un total de 30 millions d’euros) qui viennent s’ajouter à celui mis en service en 2006 pour traiter l’ensemble de ses déchets. Ces filtres retiennent les résidus solides des déchets de la production d’alumine. Les résidus déshydratés, stockés sur le site de Mange-Garri, sont transformées en Bauxaline. Cette poudre, capable de capturer divers métaux et minéraux, est destinée, entre autres, à dépolluer les sols et l’eau. Elle est aussi utilisée pour le comblement de galeries et de carrières. Et, ironiquement, au "traitement d’effluents acides contaminés par des métaux", précise Alteo sur son site.

Le procédé de traitement des résidus instauré à Gardanne :

©Alteo

Ce qui crée la polémique, c’est que ce qu’Alteo présente comme de l’eau dans le graphique ci-dessus n’est en réalité pas – uniquement – de l’eau. Les effluents liquides issus de cette opération, désormais incolores, n’en sont pas moins polluants. Le BRGM rappelait fin 2014 que "7 paramètres ne respectent pas les valeurs limites de l’arrêté de 1998: pH, matières en suspension, aluminium, fer, arsenic, DCO et DBO5 [demandes chimique et biochimique en oxygène, ndlr]".

Pour y remédier, Alteo a étudié six solutions de traitement de ces effluents liquides et a choisi la "filtration sous pression avant rejet en mer". Une solution qualifiée de "pertinente" par le BRGM, qui précise : "C’est la seule solution opérationnelle à fin 2015 qui ne remet pas en cause la continuité de l’activité industrielle."

Après avoir éliminé les matières en suspension, donc une partie importante des métaux (65% de l'arsenic, de 82% de l'aluminium et plus de 99% du fer), restaient 6 normes dépassées. Alteo a depuis amélioré le procédé et les résultats des analyses de ses rejets, sans pouvoir prouver encore leur innocuité. L’exploitant a obtenu un répit de six ans pour cesser tout rejet polluant en mer.

  1. Pourquoi les rejets de boues rouges devaient-ils cesser précisément en 2016 ?

Lors de la convention de Barcelone pour la protection de la mer Méditerranée en 1996, Aluminium Pechiney, alors exploitant du site de Gardanne, avait pris l’engagement de diminuer progressivement les rejets solides (ou "boues rouges") en mer, jusqu’à un arrêt complet de ces rejets au 31 décembre 2015.

Dans un rapport rendu fin 2014 et destiné à évaluer la pertinence du choix d’Alteo, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) rappelait tout de même que "au-delà de l’engagement pris par Alteo pour répondre aux exigences de la convention de Barcelone, il est important d’indiquer que l’arrêt du rejet des résidus de bauxite en mer ou dans un estuaire à partir de 2016 est inclus dans les meilleures pratiques recommandées par la profession". Trois usines le pratiquaient encore récemment : Aluminium de Greece (Grèce, arrêt fin 2011), Showa Denko (Japon, arrêt fin 2015) et Gardanne (France, arrêt fin 2015).

  1. Pourquoi cette polémique sur la couleur des boues ?

Précisément, parce que l’engagement pris à Barcelone concernait les rejets solides, et non liquides. Suite aux modifications apportées au traitement des résidus d’exploitation, l’usine Altéo de Gardanne ne rejette effectivement plus de boues, et ses rejets ne sont plus rouges (couleur donnée par l’oxyde de fer). Toutefois, si l’absence de "boue" dans les rejets actuels répond aux exigences de Barcelone, elle ne répond pas à la préconisation de la profession (International Aluminium Institute et European Aluminium Association) qui écrit en 2014 "il est accepté par l’industrie que le déversement de résidus de bauxite en mer ou dans un estuaire cessera d’ici 2016".

  1. Y a-t-il une solution plus satisfaisante pour Gardanne ?

Oui… et non, conclut le BRGM après audit des différentes solutions techniques existantes. Une solution technique permettant d’éviter tout rejet en mer existe, "mais nécessite de vastes bassins de décantation et d'évaporation des eaux (lagunage). L'emplacement géographique de l'usine ne permet pas sa mise en œuvre", explique le BRGM.

Bassin de décantation des résidus de bauxite, Rusal Aughinish, Irlande ©World Aluminium

Dans son rapport, les experts ont mis en regard le nouveau procédé de traitement choisi par Alteo à Gardanne et les "meilleures techniques disponibles (MTD) engendrant des coûts non-excessifs". Les experts n’ont pas été à même de conseiller une meilleure technique, mais préconisent toutefois une étude approfondie d’une solution complémentaire de neutralisation des effluents liquides à l’acide sulfurique. Le BRGM considère en effet que "le choix de ne proposer in fine qu’un traitement des matières solides en suspension, via une filtration sous pression, ne peut être considéré comme suffisant sur la seule base des études présentées dans le dossier".

  1. Que peut-on faire de ces boues rouges ?

En R&D, beaucoup de choses. Mais, hormis la récente annonce de Rusal qui en extrait du scandium dans son unité pilote de l’Ural Aluminium Smelter, aucune solution n’a été réellement industrialisée. D’autres tentatives d’extraction des terres rares qu’ils contiennent sont en cours. Des analyses de résidus de bauxite en Jamaïque ont démontrés qu’ils contenaient 135 milligrammes de scandium par kilo, ainsi que 650 mg de cérium, 500 mg de lanthane, 250 mg de néodyme, 65 mg de samarium, 30 mg d’ytterbium, 15 mg d’europium, 10 mg de terbium, 10 mg de tantale et 5 mg de lutécium.

L’intégration des résidus de bauxite dans le ciment est étudiée depuis plus de 75 ans, notamment en raison de l’intérêt du fer et de l’aluminium, qui renforcent le matériau. Mais d’autres composants des résidus, comme les ions de sodium et le chrome posent problème. La solution a tout de même été adoptée en Grèce, où les déchets d’Aluminium de Greece étaient rejetés en mer jusqu’en 2011.

Une partie des déchets asséchés de Gardanne est déjà utilisée comme couverture dans les décharges municipales (Bauxaline). Plusieurs procédés de récupération des métaux (fer, titane, aluminium) ont également été testés, sans démontrer leur intérêt économique. Des travaux ont également été menés sur l’utilisation de résidus de bauxite pour leur capacité à absorber les métaux dans des procédés de traitement des déchets miniers, notamment en Italie avec les résidus d’Eurallumina, mais également en Australie (Bauxsol de Virotec) et en Corée. Le Bauxsol, combiné à des résidus traités à l’acide, est également efficace pour l’élimination du phosphore dans le traitement de l’eau.

Dans le BTP, les résidus de bauxite sont envisagés comme pigment pour uniformiser la couleur des briques, mais la chute de la demande pour ce matériau a freiné les recherches sur cette solution. D’autres travaux sont été menés pour les utiliser, toujours comme pigment, dans la plasturgie. Des travaux ont également été menés pour l’intégration de ces résidus dans un composite à base de résine en substitution du bois dans la construction.

Toute avancée sur ces destinations des résidus de bauxite produits dans l’industrie de l’aluminium et de ses dérivés aurait un grand intérêt, la production d’une tonne d’alumine générant deux tonnes de boues rouges.

Myrtille Delamarche

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