[Chronique Des chiffres et des êtres] Ce commentaire YouTube nous raconte une histoire

Paul Grunelius continue son exploration d'Internet et de ses mystères. Cette fois, il a profité du confinement pour explorer les recettes proposées par le chef médiatique Jean-François Piège. Mais ce sont surtout de mystérieux commentaires qui ont aiguisé sa curiosité. Une chronique qui nous raconte aussi une histoire.

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[Chronique Des chiffres et des êtres] Ce commentaire YouTube nous raconte une histoire
Peut-être que cette cuisine aussi raconte une histoire...

Pendant le deuxième confinement, j’ai découvert les vidéos de Jean-François Piège sur la chaîne YouTube du Point. Le concept est simple : dans chaque épisode, le chef étoilé présente - face caméra et devant ses fourneaux - une recette mythique de la cuisine française. J’ai eu beau en regarder une bonne centaine, je suis toujours capable d’oublier le sucre dans un gâteau, de faire brûler du beurre en réchauffant une crêpe et même de faire tomber un clou dans une poêle sans m’en rendre compte. Mais au moins le fais-je dorénavant avec panache, érudition et, parfois - il faut l’avouer, même si cela me coûte -, snobisme (ainsi, plutôt que de me lamenter sur une “côte de veau complètement cramée”, j’invoque désormais une “réaction de Maillard qui a mal tourné”).

Au fur et à mesure des visionnages, mon attention s’est progressivement détournée du contenu de ces petites capsules pour se concentrer sur la section des commentaires, où le spectacle était presque plus captivant encore. En effet, un ou une internaute dissimulé(e) derrière le pseudonyme “Thomas And co” avait entrepris le projet - absurde, cocasse, superbe dans son inutilité et son obstination - de commenter l’intégralité des vidéos de Jean-François Piège (plus d’une centaine, donc) d’un laconique : “Ce [insérer nom du plat dans la vidéo] nous raconte une histoire”. “Cette poularde en croûte de riz nous raconte une histoire”, “Ce sabayon au champagne nous raconte une histoire.”, “Ces cèpes en persillade nous racontent une histoire.”... : tout le patrimoine culinaire français était méthodiquement passé à la moulinette de cette phrase pince-sans-rire, sans autre forme d’explication.

Vocabulaire ampoulé

La démarche m’a immédiatement fasciné : par son systématisme, son caractère “sériel” si typique de la culture et de l’humour d’Internet ; par son incontestable et charmante futilité aussi, qui rappelle le projet fou de Bartlebooth dans La Vie mode d’emploi de Georges Perec ; par sa façon très drôle de tourner en dérision le vocabulaire ampoulé des chefs (“Ce céleri rave des jardins cuit sur du Mélilot sauvage nous raconte une histoire.”) ; par ce qu’elle raconte, en creux, du désoeuvrement en temps de confinement, du glissement presque hypnotisant que l’on a tous déjà expérimenté dans le rabbit hole des vidéos YouTube.

Désireux d’approfondir le sujet, je me suis lancé dans une petite enquête. Une recherche Google m’a rapidement appris que cette expression (“Ce [insérer nom du plat dans la vidéo] nous raconte une histoire”) était inspirée d’un tic de langage de Jean-François Piège du temps de sa participation à l’émission Top Chef : “‘Cette assiette, elle n'a pas un visuel extraordinaire, mais elle a une histoire qui me parle beaucoup’, lance Jean-François Piège, emballé par ce que lui raconte le sorbet à la betterave de Coline.”, peut-on ainsi lire dans un article de 2016. Ce point éclairci, j’ai ensuite consigné tous les commentaires de “Thomas And co” dans un tableur Excel afin d’en tirer des enseignements plus quantitatifs.

- Sur les 140 vidéos de Jean-François Piège postées sur la chaîne du Point depuis 2019, 116 ont été commentées par “Thomas And co” soit 83% (un chiffre qui atteint 95% si l’on se restreint aux vidéos postées avant le 31 octobre 2020).

- En moyenne, le commentaire “Ce [insérer nom du plat dans la vidéo] nous raconte une histoire” a récolté 5 likes et 2 sous-commentaires. Le plus liké est celui posté sous la vidéo “Tombez dans le Piège #109 : la mousse au chocolat” ; le plus commenté celui sous la vidéo “Tombez dans le Piège #91 : l'aubergine Caesar à la flamme”.

- Tous les commentaires ont été postés à peu près au même moment : “il y a 6 mois”, selon YouTube, qui ne donne pas de date plus précise.

- Un autre compte, “Billy” (est-ce véritablement un autre compte ? ou un alias de Thomas And co” et donc une strate supplémentaire du projet ?), a commenté 74% des commentaires de “Thomas And co” avec la phrase : “je suis le mec qui commente sous les histoires”. Certains (d’autres ? ou toujours la même personne ?) commentent à leur tour ce sous-commentaire, dans une mise en abyme savoureuse.

- Le phénomène ne passe pas inaperçu : il provoque des réactions vives des autres internautes, positives (“t'es un génie") ou plus critiques (“Faut vraiment avoir du temps à perdre pour faire ça je comprends pas.”). Sur les rares vidéos où “Thomas And co” ne commente pas, les gens remarquent son absence (“Tiens celui qui raconte que les recettes racontent des histoires n'est pas passé par là encore…”), certains allant même jusqu’à le remplacer (“Cette recette nous raconte une histoire - en intérim du mec qui commente qui a disparu”).

Cette analyse a néanmoins une limite. En effet, elle ne répond pas à la question principale posée par ce spamming des vidéos de Jean-François Piège : “Thomas And co” est-il un humain ou un bot ? Ou plus précisément : l’auteur de ce happening virtuel a-t-il automatisé la rédaction des commentaires sur les vidéos ou les a-t-il rédigés à la main ? L’hypothèse la plus probable serait que “Thomas And co” ait utilisé un bot, évidemment (c’est d’ailleurs ce que suggère le commentaire d’un internaute sur une des vidéos). Pour quelqu’un qui a des notions d’informatique, réaliser un petit programme de la sorte est une chose abordable techniquement. Et puis qui aurait envie de s’infliger une tâche aussi fastidieuse que de cliquer sur chacune des vidéos, copier-coller - ou recopier ? - manuellement le titre, écrire son commentaire et le publier, tout cela plus de cent fois ?

Une véritable enquête

Cependant, plusieurs indices tendent selon moi à indiquer le contraire. D’une part, un certain nombre de commentaires contiennent des fautes d’orthographe (ce qu’un bot ne ferait pas puisqu’il reprendrait scrupuleusement le titre de la vidéo). Ainsi la “mousseline de noix” devient dans le commentaire une “moussine de noix” et une “tarte au comté” se voit transformée en “tarte au Conté”. D’autre part, une partie des commentaires est indiquée comme ayant été “modifié[e]”, ce qui suppose une correction manuelle. Enfin, et c’est l’argument le plus fort en faveur de l’idée d’une “intervention humaine”, certains commentaires ne pourraient tout simplement pas avoir été écrits par un bot. La vidéo #95, par exemple, s’intitule “la sauce vinaigrette de mon enfance”. Un bot aurait écrit : “Cette sauce vinaigrette de mon enfance nous raconte une histoire.”. Or que lit-on ? “Cette sauce vinaigre de l'enfance du chef Piège nous raconte une histoire.”. Cela ne veut pas dire que tous les commentaires ont été écrits à la main, comme celui-ci. Mais une partie d’entre eux l’a assurément été, laissant entrevoir derrière cette litanie robotique l’esquisse d’une silhouette humaine.

Les commentaires de “Thomas And co” se font plus rares à partir de septembre 2020 et s’arrêtent définitivement le 31 octobre. Pour lui rendre hommage, des copycats prennent le relais (“Ce gâteau va vous raconter une histoire”, “Ces œufs 3-6-9 ne nous racontent-ils pas d'histoire ?”). Mais ces imitations n’ont pas la même saveur. Elles sonnent faux. Elles sentent le réchauffé, l'opportunisme. Comme pour nous faire douter une dernière fois de la nature de l’auteur de ce poème oulipien, des bots spammeurs vantant les mérites d’un site de rencontre ou diffusant des fake news sur le covid font même leur apparition. Quant à “Thomas And co”, il ne se manifeste plus. Son œuvre est achevée. Il ne lui reste plus qu’à la contempler, dans l’anonymat paisible de la plateforme.

Paul Grunelius

Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la responsabilité de la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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