[Chronique Des chiffres et des êtres #4] Faut-il dégrader volontairement son expérience utilisateur ?

Paul Grunelius continue son exploration du monde numérique. Pour la rentrée, il nous propose, avec son sens du paradoxe coutumier, de méditer sur ce constat : et si en voulant nous simplifier la vie, les pros de l'expérience utilisateur finissaient par nous la compliquer ? Passionnant de bout en bout.

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[Chronique Des chiffres et des êtres #4] Faut-il dégrader volontairement son expérience utilisateur ?
Un smartphone davantage "low tech" pour en être moins esclave, chiche ?

L’expérience utilisateur (UX) est une science paradoxale. Sur le papier, le contrat est simple : des designers zélés s’échinent à rendre l’utilisation d’un smartphone, d’une application, d’une plateforme la plus fluide possible, afin de nous faire perdre un temps minimum en clics, scroll et autres remplissages de formulaires. Dans les faits, l’impact de cette réduction de la friction est souvent inverse, et plus une navigation se fait aisément, plus le temps total qu’on lui consacre augmente.

Jevons au pays de l’UX

Il en va ainsi de la fonctionnalité autoplay, introduite en 2017 par Youtube, censée nous éviter des clics superflus mais en partie responsable de la hausse du temps moyen passé par utilisateur sur la plateforme depuis (celui des moins de dix-huit ans a presque doublé en quatre ans, une évolution que le Washington Post explique en partie par la mise en place de cet autoplay). Le constat est le même pour Netflix, dont les innovations en matière d’expérience (recommandation personnalisée, autoplay, lecture accélérée et même vignette de présentation du programme sur mesure) ont permis de faire passer le temps moyen passé sur la plateforme de 1,8 à 3,2 heures par jour entre 2015 et 2020.

En résumé : plus l’UX nous fait gagner du temps, plus elle nous en fait perdre. Un mécanisme qui n’est pas sans rappeler un paradoxe bien connu en économie, celui de Jevons, qui énonce «qu’à mesure que les améliorations technologiques augmentent l'efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer» (à la nuance près que la ressource dont nous parlons ici est notre attention). Et qui, si on le prend à l’envers - plus l’UX nous fait perdre du temps, plus elle nous en fait gagner -, esquisse une voie vers la reconquête de son attention qui passerait par la dégradation volontaire de son expérience utilisateur.

En noir et blanc

C’est, par exemple, ce qu’a entrepris la journaliste du New York Times Nellie Bowles, qui raconte dans son article “Is the Answer to Phone Addiction a Worse Phone?” comment elle a passé son iPhone en noir et blanc pour échapper à ses stimuli colorés : «Après être passée au noir et blanc, je ne suis pas devenue une personne différente du jour au lendemain mais j’ai l’impression d’avoir gagné un peu de contrôle sur l’usage de mon téléphone. Désormais, je le vois plus comme un outil que comme un jouet. Si je le déverrouille pour écrire un email, je suis moins susceptible d’oublier instantanément pourquoi je suis sur mon téléphone et de commencer à naviguer sur Instagram. Quand je fais la queue en attendant mon café, ce bloc gris uniforme me semble une manière moins distrayante de passer le temps qu’avant. Ce changement m’a fait comprendre qu’il me restait encore un peu de libre-arbitre.»

Dans le même ordre d’idée, un camarade avec lequel j’échangeais sur le sujet - qui travaille pourtant pour un grand réseau social - m’a confié disposer d’un smartphone dédié uniquement à ses moments de sociabilité. Contrairement à son device principal qui contient des centaines d’applications, celui-ci ne donne accès qu’aux fonctionnalités essentielles (cartographie, messagerie, transport…). «Comme ça, je ne suis pas tenté d’aller sur Instagram toutes les deux minutes», explique-t-il. «Je peux profiter du moment.» Pour celles et ceux qui n’ont pas la chance de posséder deux téléphones, une solution existe sous la forme des blockers, ces applications - comme Freedom ou Forest - que l’on peut programmer pour restreindre délibérément son accès à certains sites ou services.

Une autre approche consiste à choisir un matériel limité technologiquement. Comme le Light Phone - un téléphone aux fonctionnalités minimalistes (appel, messagerie...), sans réseaux sociaux ni navigateur Internet, “«pensé pour être utilisé aussi peu que possible» -, ou tout autre dumb phone. Dans une enquête datant de 2019, le magazine l’ADN partait à la rencontre de ces 25-39 ans “qui refusent le smartphone”. L’une de ces “résistantes” expliquait avoir «eu assez vite l’intuition [qu’elle] pourrait devenir esclave des nouveaux usages créés par le smartphone, [ayant] tendance à être compulsive» ; une autre témoignait de son attachement à l’idée «d’avoir à ouvrir [son] ordinateur pour [se] connecter à internet, de ne pas tout avoir d’un claquement de doigt», concluant : «Le fait qu’il y ait une forme de complexité me permet de rester consciente de ce que je suis en train de faire.” Des mots qui font écho à cette idée de “dégradation volontaire de son expérience».

Saboter son expérience

Chacun à notre manière, nous sommes libres d’ajouter “une forme de complexité” à nos outils numériques, de sacrifier volontairement un peu de notre expérience pour retrouver une plus grande liberté dans nos usages : en se déconnectant systématiquement après chaque session sur les réseaux sociaux (l’étape intermédiaire d’entrée du mot de passe permettant de ne pas se laisser revenir inconsciemment vers la consultation de ses feeds) ou en supprimant ses applications ; en effaçant régulièrement son historique afin de ne pas laisser aux algorithmes de recommandation le temps de nous proposer du contenu pertinent (on peut aussi regarder volontairement du contenu qui ne nous intéresse pas pour induire lesdits algorithmes en erreur - un script informatique pourrait d’ailleurs automatiser cette tâche) ; en s’interdisant la synchronisation multi-devices (assignant chaque application à un support numérique unique) ; ou encore tout simplement en éteignant son téléphone pour préserver certains moments de concentration. Ces petits grains de sable glissés dans la mécanique bien huilée de l’expérience utilisateur ne sont pas une panacée. Mais ils peuvent être les premiers ingrédients d’un retour à une vie numérique plus consciente. Plus libre.

Paul Grunelius

Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la responsabilité de la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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