Christine Lagarde : Il faut accompagner les secteurs d'avenir

Après une année mouvementée au niveau mondial, Christine Lagarde répond à l'Usine Nouvelle sur la situation de l'économie et de l'industrie françaises, sur les mesures gouvernementales pour revitaliser les territoires et soutenir les PME.

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Christine Lagarde : Il faut accompagner les secteurs d'avenir
Pourquoi l'économie française continue-t-elle d'être moins performante que celle de nos voisins ?
Votre constat est sévère. Notre économie ne manque pas d'atouts et ses performances récentes sont supérieures à celles de la plupart de ses voisins. En 2007, la croissance française a atteint 2,2%. Au 1er trimestre 2008, elle s'affiche à 0,5%, soit un rythme supérieur à celui des Pays-Bas, de l'Espagne et de l'Italie, pour n'en citer que quelques-uns. Nous sommes donc sur un bon élan. Par ailleurs, notre économie continue de créer beaucoup d'emplois: 70.700 au 1er trimestre de cette année, 352.000 l'an dernier. Notre taux de chômage, à 7,2%, est à son plus bas niveau depuis vingt-cinq ans.

Mais la France n'a-t-elle pas un problème de compétitivité ?


Certes, notre compétitivité-coût s'est dégradée de 11% par rapport à l'Allemagne depuis 2002. Nous payons là le prix des 35 heures, alors que nos voisins ont pratiqué une modération salariale favorable aux entreprises. Mais les sociétés françaises ont su se battre sur les marchés pour comprimer leurs marges. De fait, notre compétitivité-prix ne s'est dégradée sur
la même période que de 2% par rapport à l'Allemagne. Au cours des dernières années, la France a eu un problème de compétitivité que les experts appellent «hors prix hors coût», liéàdes gammes de produits vieillissantes, insuffisamment renouvelées. C'était surtout vrai dans le domaine automobile. Avec l'arrivée sur le marché de nouvelles gammes à partir de l'automne 2007, la conjoncture du secteur s'est améliorée. Les achats de véhicules se sont redressés.

Notre dossier complet « La France de l'Industrie 2008 »

p. 44. L'Europe, maillon essentiel du développement régional
p. 50. Aides européennes : PME, comment vous y retrouver
p. 53 à 111. L'investissement productif tient bon sur tout le territoire. Analyse détaillée et carte pour les 21 régions françaises.

A l'heure de la présidence française de l'Union européenne, à quoi servent les milliards d'euros reçus par les régions ? Qui investit ? Où se situent les grandes usines ? Un dossier réalisé par la rédaction et notre réseau de correspondants.

Lire notre n°3109-3110 - Semaine du 10 au 16 juillet 2008


Comment voyez-vous la situation de l'industrie française au cours des prochains mois ?
Si l'on regarde l'évolution de la production de biens mécaniques sur les huit dernières années, elle a progressé de près de 4% par an. Des événements conjoncturels ont pu amener à des décrochages ponctuels sur un ou deux trimestres, comme en 2003. Mais dans l'ensemble, la progression est constante. Et la bonne tenue de l'investissement industriel en France en 2007, ou en ce début d'année 2008, me conforte dans l'idée que nos entreprises gardent confiance dans un contexte difficile.

ArcelorMittal Gandrange, Kléber Toul, Ford Aquitaine Industries à Blanquefort, ThyssenKrupp Sofedit dans le Centre... Des usines font régulièrement la une de l'actualité sociale, comment l'analysez-vous ?
L'impact sur l'opinion publique des restructurations est d'autant plus marqué qu'elles touchent des groupes connus. Ce sont des situations particulières sur lesquelles les pouvoirs publics travaillent, mais heureusement la situation générale nous aide. Je rappelle qu'en 2007 le secteur privé a créé 352.000 emplois en France. Certes, dans le même temps, 48.900 emplois industriels ont été détruits sous l'effet conjugué des délocalisations et des externalisations. Mais ce chiffre, en net ralentissement par rapport à 2006, reflète aussi une externalisation croissante des systèmes de production qui efface la frontière entre industrie et services. De nombreuses entreprises se sont recentrées sur leur coeur de métier et ont sous-traité les fonctions auxiliaires (comptabilité, informatique...). La rentabilité des industries repose aussi, pour une bonne part, sur l'innovation et la politique commerciale. Cette évolution crée de nombreux emplois dans les services: fourniture de personnel (310.000 en dix ans), nettoyage-sécurité (290.000), services informatiques (110.000) et administration d'entreprises (90.000).

Comment agir pour atténuer les restructurations ?
Il convient de promouvoir une stratégie industrielle qui s'appuie sur trois axes d'intervention. En priorité, en créant les conditions propices à undéveloppement des activités industrielles et à l'innovation (crédit d'impôt recherche, pôles de compétitivité, protection de la propriété intellectuelle, régulation favorable à l'investissement, renforcement du niveau de qualification des salariés...). Ensuite, il faut identifier les secteurs industriels d'avenir et accompagner leur développement en aidant les acteurs clés, le cas échéant, à stabiliser leur capital et en confortant la mise en réseau (plans d'actions pour les filières automobile et aéronautique, et en faveur du numérique...). Enfin, il faut anticiper et accompagner les mutations industrielles.

Sur ce dernier point, quelle collaboration peut-on envisager entre les services de l'Etat et les entreprises ?
Avec mes équipes, je suis au plus près les dossiers de restructuration. La présence de l'Etat sur le terrain permet de bien connaître la réalité locale. Sur cette base, il est alors possible dans un climat de confiance d'anticiper et de discuter avec les chefs d'entreprise des restructurations qu'ils envisagent. C'est dans ce même esprit que doivent évoluer les relations entre les chefs d'entreprise en difficulté et le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri). Il a pour principale mission d'organiser des tours de table entre créanciers publics et privés pour définir des plans d'accompagnement ayant vocation à surmonter des difficultés passagères.

De quels outils dispose l'Etat en matière d'analyse et de prospective des grands secteurs industriels ?
Une telle démarche, à plus long terme, concerne les travaux du Pôle interministériel de prospective et d'anticipation des mutations économiques (Pipame), dont la feuille de route a été revue début 2008 pour définir quels secteurs devaient prioritairement retenir notre attention. Nous pouvons ainsi nous appuyer sur des diagnostics de trois à sept ans, partagés avec les ministères concernés (écologie, santé, défense...), sur les filières en croissance ou sur celles qui doivent faire face à des évolutions (aéronautique, automobile, logistique, commerce- distribution, chimie-pharmacie, bois, nouvelles technologies de l'énergie...). Cette anticipation permet d'éviter certaines restructurations et, en tout état de cause, de préparer l'Etat et les acteurs économiques aux mutationsàvenir. Le rôle du ministre en charge de l'industrie est fondamental dans cette phase d'anticipation. Il lui revient de porter le message que les évolutions des entreprises sont souvent les gages de leur pérennité, même si elles peuvent être ponctuellement difficiles. C'est ce que j'ai récemment voulu illustrer en signant avec les acteurs du secteur automobile une charte engageante en matière de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.

Qu'en est-il du fonds de réindustrialisation annoncé par Nicolas Sarkozy fin février ?
L'action publique contribue à réindustrialiser et à revitaliser des territoires touchés par des restructurations. Dernièrement, la plupart des cas qui ont défrayé la chronique ont ainsi donné lieu à une convention de revitalisation : Pneumatiques Kléber à Toul, Flextronics à Châteaudun ou ThermoFisher à Château-Gontier...Mais ce dispositif ne concerne que les territoires impactés par des restructurations dans des entreprises de plus de 1000 salariés. Aussi, seuls 15% des licenciements donnent lieu à «compensation » par le biais d'une convention de revitalisation. L'annonce du président de la République, lors de notre visite commune chez Metaleurop-Nord et récemment réaffirmée au Creusot, rejoint les préoccupations d'un groupe de travail rassemblant des parlementaires, dont les députés Gaëtan Gorce (PS) et Gérard Cherpion (UMP). Les conclusions de ce groupe permettent de dessiner les contours d'un nouvel outil: le fonds national de revitalisation des territoires [doté de 150 millions d'euros et géré par la CDC, ndlr].

A qui s'adressera-t-il en priorité?
Les bénéficiaires de ce fonds seront les territoires en difficulté suite à des restructurations les pénalisant de manière importante, mais mises en oeuvre par des entreprises, non soumises à l'obligation de revitalisation, en raison de leur taille ou de leur situation financière. L'outil pourrait être mobilisé pour revitaliser les territoires touchés par la restructuration de Smoby dans le Haut-Jura par exemple (395 emplois supprimés suite à une procédure de redressement judiciaire), ou de Lenoir-et-Mernier dans la Meuse (147 licenciés dans le cadre d'une liquidation judiciaire). Reste encore à définir les modes d'alimentation de ce fonds.

La France s'est vu attribuer 14,3 milliards d'euros sur l'enveloppe 2007-2013 des fonds structurels européens. A quoi doivent-ils servir en priorité ?
Ces fonds doivent jouer un rôle de catalyseur dans la mise en oeuvre de la stratégie de Lisbonne, qui vise à faire de l'Union européenne l'économie de la connaissance la plus compétitive au monde. Dans les régions métropolitaines, des financements d'environ 10 milliards d'euros doivent être utilisés en faveur de la compétitivité et de l'emploi. La recherche et l'innovation reçoivent près de 2,6 milliards, auxquels s'ajoutent 540 millions consacrés au développement des technologies de l'information et de la communication. Autre exemple, les 500 millions consacrés aux énergies renouvelables et aux mesures d'efficacité énergétique. Ces domaines sont pour nous déterminants pour la compétitivité de l'espace économique français. L'emploi, avec près de 4,5 milliards d'euros sur 2007-2013 (France métropolitaine), est l'autre objectif clé. Avec pour priorités, l'adaptation des travailleurs et des entreprises aux mutations économiques, l'amélioration de l'accès à l'emploi pour les demandeurs d'emploi, la lutte contre les discriminations et le renforcement du capital humain.

Le statut de la «PME de croissance» existe depuis quelques années. Va-t-il évoluer ?
Accompagner la croissance des PME est un enjeu majeur pour le dynamisme de notre économie. Le régime de la «PME de croissance», qui a pris le relais du label Gazelle, est destiné à favoriser l'émergence et le développement des futurs champions de l'économie française par une réduction d'impôt. Au titre de 2007, 430 sociétés ont bénéficié de ce dispositif. A l'occasion des déclarations de liquidation du solde de l'impôt des sociétés, près de 80 entreprises supplémentaires pourraient y avoir recours. Ce dispositif reconnaît un potentiel à l'innovation non technologique. En ce sens, il est complémentaire de celui de la «jeune entreprise innovante» (JEI), qui existe depuis 2004 pour les entreprises consacrant une forte partie de leur activité à la R&D, et dont plusieurs de nos voisins européens s'inspirent.

Comment peut-on soutenir davantage l'innovation ?
Ces derniers mois, j'ai concentré mon action à mettre en place d'autres mécanismes. En particulier, le dispositif d'exonération partielle d'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) pour les sommes investies dans les PME. Cette mesure, adoptée l'été dernier, rencontre un vrai succès. Même si les chiffres ne sont pas encore disponibles, on parle bien de plusieurs centaines de millions d'euros investis dans le capital des PME. De même, la réforme du crédit d'impôt recherche, dont les règles ont été rendues plus avantageuses et plus simples, bénéficie à toute entreprise, quelle qu'en soit la taille. Enfin, la politique de soutien à l'innovation se matérialise notamment par les programmes portés par Oséo Innovation, dont nous souhaitons qu'ils soient prioritairement orientés vers les PME.


Propos recueillis par Pascal Gateaud,
Catherine Moal et Pierre-Olivier Rouaud

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