CHINE, PAS DE QUARANTAINE POUR LE BUSINESS

L'épidémie de pneumopathie pèse sur le climat des affaires. Mais elle n'entame pas la détermination des industriels à exploiter ce marché prometteur.

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Quatorze avril. Soirée de gala pour l'ouverture de la foire de Canton. La fête bat son plein. Plus de 900 convives se pressent en dépit de l'épidémie. C'est pourtant dans cette province qu'est apparue la pneumopathie atypique qui déstabilise l'économie de la région. " La psychose est française ", assuraient alors les industriels installés en Chine. Face à leurs maisons mères particulièrement frileuses, les expatriés tentaient de se rassurer. " L'inquiétude est réelle, mais ce n'est pas la panique ", constatait Pierre Asseo, dirigeant d'Asian Business Bridge, une société d'intermédiaire implantée à Shanghai. De fait, en dehors des conjoints et des enfants, les rapatriements ont été un epsilon. En revanche, les visites se sont réduites comme peau de chagrin. Dans la Manhattan chinoise, 95 % des voyages d'affaires ont été annulés. Jean-Pierre Raffarin, a décidé lui aussi de supprimer cette étape de son voyage diplomatique. Et sur les 70 chefs d'entreprises qui devaient accompagner le Premier ministre, seuls 6 ont finalement suivi pour entériner des contrats en cours : Patrick Kron (Alstom), Philippe Camus (EADS), Noël Forgeard (Airbus), Jean Azéma (Groupama), Denis Ranque (Thales) et Jean-Martin Folz (PSA).
Un climat alourdi
Shanghai n'a beau enregistrer officiellement que deux cas déclarés, méfiance ! " L'effort de transparence ", loué par Jean-Pierre Raffarin, a fini par semer la panique dans le pays. " Deux questions me préoccupent, témoigne un expatrié sous couvert d'anonymat. Si nous avons une urgence quelconque, les hôpitaux sont déjà surchargés par les malades de la pneumopathie. Et si nous sommes atteints par le virus, notre rapatriement est interdit. " Le limogeage du maire de Pékin et du ministre de la Santé, les restrictions de déplacement pour les Chinois, l'annulation de la semaine traditionnelle de vacances pour le 1er mai..., autant de décisions qui ont le mérite de crédibiliser l'image des autorités au plan international, mais qui alourdissent le climat des affaires. " Dans un pays où le face-à-face est primordial dans les relations commerciales, l'ajournement des visites est autant de retard pris dans les contrats ", prévient Pierre Asseo.
Les reports se multiplient
Faute de combattants, les premières victimes sont les salons internationaux. A Hongkong, cinq manifestations ont été reportées. " Du coup, le taux d'occupation des hôtels haut de gamme est de l'ordre de 10 à 20 %. Un plancher historique. Du jamais vu ici ", constate Bruno Cabrillac, chef de la Mission économique. Le Sial China, le salon de l'agroalimentaire, qui s'est tenu à Shanghai du 9 au 11 avril, a vu sa participation étrangère fondre, avec 15 entreprises au lieu des 400 habituelles. La fréquentation a chuté de moitié. " Quand Wal-Mart interdit à ses acheteurs de venir, les conséquences sont lourdes. Ce distributeur américain s'approvisionne ici pour 10 milliards de dollars et contribue à 2 millions d'emplois ", rappelle Pierre Asseo. Dix jours plus tard, le salon automobile devait fermer ses portes avec trois jours d'avance, par mesure de sécurité. " Le sentiment d'angoisse était palpable ", reconnaît Flavio Ciappa, directeur général de Fiat Auto China. A quelques milliers de kilomètres au sud, la foire de Canton subit le même sort, et les incertitudes persistent sur la deuxième semaine d'exposition. Cette manifestation, qui génère 15 milliards de dollars de contrats dans le pays, a achevé sa première session avec une fréquentation en recul de 75 % par rapport à l'an dernier. Le taux d'occupation des hôtels est tombé à 30 %. " Même les Chinois ne se déplacent plus, reconnaît Flavio Ciappa. Les mesures de sécurité sont indispensables, mais elle provoque de l'anxiété. Or, l'impact psychologique sur le comportement d'achat est important. " Les conséquences sont diversement perçues selon les métiers. Pour l'automobile, deux scénarios se dessinent. Le premier, franchement gris, prend acte de la morosité des ménages. Le second, plus rose, table sur la peur d'emprunter transports en commun et taxis, ce qui pourrait entraîner une anticipation des ventes. Dans la pharmacie, en revanche, les conséquences ont été immédiates. Chez Etipharm, les ventes de médicaments ont chuté de 40 %. " Les Chinois s'approvisionnent dans les hôpitaux, explique Alexandre Williams, directeur général de la filiale chinoise. Or la population évite de fréquenter ces établissements qui sont des foyers de contamination. " Heureusement pour l'entreprise française, 70 % de son chiffre d'affaires est réalisé dans le cadre professionnel (en B to B). Pas de doute, Chinois ou étrangers, les hommes d'affaires deviennent chaque jour plus prudents. Conséquence : les hôtels se vident et les compagnies aériennes souffrent. Air France a dû " délester " deux vols sur Pékin, faute de voyageurs. Son coefficient de remplissage oscillerait entre 20 et 25 % dans la région. Mais la compagnie française se veut rassurante, à quinze jours de la présentation de ses résultats. Elle maintient l'ouverture de sa quatrième desserte en Chine, à Canton, prévue pour le 29 septembre... sauf contrordre. Tenir le plus longtemps possible. Un leitmotiv. " Nous constatons un ralentissement des échanges dû aux reports des visites, note Yannis Brun, gérant de Technochina, intermédiaire spécialisé dans le contrôle qualité pour les PMI de transformation technique sur mesure. Les ingénieurs des outillages d'injection plastique ne viennent plus. Les clients ne peuvent plus visiter les usines. Nous risquons d'atteindre le seuil critique cet été. " Les industriels sont unanimes à s'être fixé cette échéance. " Au-delà de trois à quatre mois de retard, la situation deviendra problématique ", assure Philippe Cohet, président de Rhodia Electronics et Catalysis. Le groupe a déjà reporté une recapitalisation de 5 millions d'euros sur son site de Lyiang, qui doit lui permettre d'accroître sa part à 45 % du capital. Et un nouveau process pour fabriquer de la poudre de polissage pour écran à cristaux liquides a été retardé, les techniciens n'ayant pas été envoyés en Mongolie pour faire les essais. Au risque de froisser des relations sur place. " Au début, nos amis chinois ont mal pris l'annulation de nos voyages, faute d'être suffisamment informés sur la gravité de l'épidémie ", se souvient Philippe Cohet. Et puis, la vie au quotidien se complique au fil du temps. " Aujourd'hui, on ne parle plus que de cela. Les habitudes sont prises, le port du masque par exemple ", confirme Alain Chen, directeur des ressources humaines chez Saint-Gobain. Et de nouveaux soucis apparaissent. Le budget consacré aux masques peut s'avérer énorme pour une entreprise de 1 000 personnes. D'autant que leur efficacité est de quatre heures, en moyenne. " Le meilleur moyen de poursuivre les affaires dans un climat serein est de contrôler l'information et d'éviter les rumeurs ", affirme Alain Chen.
Ne pas se décourager
Alors, on fait contre mauvaise fortune bon coeur. L'ensemble des industriels installés dans le pays se veulent optimistes à long terme. " La psychose n'a rien de rationnel. La pneumonie traditionnelle touche 2,5 millions de personnes par an et fait 385 000 morts. La tuberculose en affecte 2 millions et provoque 250 000 morts. Il faut quand même relativiser ", insiste Alexandre Williams d'Etipharm. Chez Castel, le ton est identique. " Les Chinois ont besoin de prendre leur temps. Ils avancent, puis reculent. Et cela n'a rien à voir avec la pneumopathie. En revanche, cette crise va peut-être leur permettre d'évoluer ", espère Franck Crouzet, porte-parole du groupe viticole. Les entreprises ne se laissent pas décourager. Les projets, même retardés, suivent leur cours. " La Chine n'est encore qu'un tout petit marché de produits pharmaceutiques. Mais elle devrait se hisser à la cinquième place en 2010 ", explique Alexandre Williams. Du coup, Etipharm maintient son investissement pour la construction d'une nouvelle usine à Shanghai, l'année prochaine. Le spécialiste de la galénique possède déjà un site de production et un centre de recherche-développement sur place. Fin 2002, il a créé un second joint-venture, Etipharm Combat, dans lequel le partenaire chinois a apporté l'intégralité du financement en contrepartie de l'utilisation des brevets. " C'est un accord original qui prouve l'évolution des mentalités ", souligne le directeur général.
Un pari sur l'avenir
Pour tous les investisseurs étrangers, compte tenu du temps consacré aux préliminaires (lire notre article page 50) renoncer coûterait extrêmement cher. Etipharm a mis cinq ans pour lancer ses opérations. Castel a négocié deux ans durant. Et puis, aujourd'hui, où trouver des taux de croissance aussi prometteurs ? Même révisés à la baisse (voir carte page 11). " Les entreprises qui devaient venir ont reporté leur voyage, mais les demandes d'études et de veilles économiques sont toujours aussi importantes ", constate Isabelle Fernandez, conseillère du commerce extérieur à Shanghai. Pas question de déserter le marché du siècle. Florence de Goldfiem

LE VIRUS ACCÉLÈRE LA MUTATION ÉCONOMIQUE
La Chine continentale découvre la nécessité d'une plus grande transparence de l'information.
Elle inaugure de nouvelles organisations de travail (horaires décalés, télétravail).
Mais il faudra une dizaine d'années pour que l'ensemble de l'appareil administratif prenne acte de ces évolutions.

LA MALAISIE INQUIÈTE DE SA PROXIMITÉ AVEC SINGAPOUR
Mardi 22 avril. " Comme dans les autres pays de la région, c'est le tourisme et les activités qui y sont liées qui sont en première ligne, explique Eric Bijaoui, fondateur à Kuala Lumpur de Semai Hikmat, société de services spécialisée dans la sécurité. Le taux d'occupation des hôtels ne dépasse pas 30 %. Des chantiers hôteliers sont à l'arrêt, les compagnies aériennes sont touchées et les loisirs sont nettement en baisse. Une partie des usines commencent déjà à instituer des mesures de chômage technique partiel. Là où l'inquiétude est la plus sensible, c'est sans doute au sud, compte tenu de la proximité avec Singapour, où beaucoup de frontaliers vont travailler tous les jours. Le business n'est pas encore gravement affecté. Mais toutes les entreprises limitent désormais très sévèrement leurs déplacements professionnels, ainsi que leurs réunions. " Malaysia Airlines a dû annuler deux vols hebdomadaires vers Hongkong et deux vols quotidiens vers Singapour. La Chine et Hongkong représentent 15 % de ses vols internationaux.

SINGAPOUR PRATIQUE DES " MÉTHODES À POIGNE "
Mercredi 23 avril. " En ce moment, Singapour, c'est la Belle au bois dormant ", témoigne Etienne Chenevier, directeur Asie de Luzenac, leader mondial du talc. La fréquentation des lieux publics a chuté, entraînant une désaffection des restaurants et des centres commerciaux. Le nombre de touristes a diminué de 15 % en mars et de 60 % en avril, alors que le secteur représente 6 % du PIB. " Afin de limiter les risques de contagion au sein de leur personnel, des entreprises ont institué des rotations en deux équipes qui ne se rencontrent pas ", constate Raymond Delangle, patron de la société de distribution pharmaceutique Hyphens. La différence avec les pays voisins tient à la manière dont les Pouvoirs publics ont réagi. Habitué à mettre en pratique des méthodes " à poigne ", le gouvernement a institué des mesures draconiennes : dépistage, quarantaine (avec surveillance vidéo de ceux susceptibles de s'en affranchir et imposition de mouchards électroniques pour les contrevenants), interdiction d'employer des salariés immigrés, fermeture du marché de Pasir Panjang (l'équivalent de Rungis) le 21 avril.

LE VIETNAM EXEMPTÉ PAR L'OMS
Vendredi 25 avril. " Depuis 19 jours, plus aucun cas n'a été déclaré. Pourtant, les entreprises en France refusent de recevoir les délégations vietnamiennes, ce qui nuit à notre image ", déplore Christian Saillard, conseiller du Commerce extérieur à Hanoï. La proximité de la Chine fait peur et les voyages sont réduits comme peau de chagrin. Le taux d'occupation des hôtels est tombé de 95 à 20 % en avril. Air France a supprimé un vol hebdomadaire. " Nous limitons les déplacements au strict nécessaire, témoigne Georges Pizzini, président d'Alstom au Vietnam et responsable de 35 personnes, dont 2 expatriés. La remise de missions prospectives sur Hanoï est plus ennuyeuse, puisque, dans notre métier, nous travaillons deux ou trois ans à l'avance. J'espère que cette frilosité ne durera pas plus de quatre mois. " Chez Golden Chamois, joaillier, le problème vient du transport aérien. " La suppression de vols vers Hanoï a perturbé nos livraisons d'or et de pierres précieuses. Nous perdons presque une semaine, ce qui désorganise nos prises de commandes pour l'export ", regrette Jean-Paul Sauthier, directeur général de la filiale vietnamienne.

TROIS POINTS DE VUE SUR...
Quelle échappatoire pour Hongkong ?
BRUNO CABRILLAC, chef de la Mission économique de Hongkong
Valoriser davantage ses atouts propres
"Cette crise sanitaire apparaît comme le révélateur de l'apparition d'un " risque-pays Chine ". Maintenant que l'épidémie paraît s'être installée dans la durée, on entend ici certains milieux d'affaires développer l'idée que le territoire de Hongkong devrait mieux se distinguer du reste de la Chine, chercher à valoriser davantage ses atouts propres. Le principe consisterait à rappeler les vertus du slogan " Un pays, deux systèmes ", en mettant en lumière les qualités du système hongkongais. C'est intéressant, car ce serait finalement une manière de revitaliser le rôle traditionnel mais déclinant de Hongkong, celui d'intermédiaire entre l'Occident et la Chine. La fonction qui a été à la source même de la prospérité du territoire y retrouverait une nouvelle vigueur - c'est en tout cas ce que semblent espérer ici les optimistes. "
PAUL CLERC-RENAUD, directeur général de la société de négoce Fargo Group
Une dynamique compromise
"Hongkong n'avait vraiment pas besoin de cela. Après une période de récession, le territoire venait ces six derniers mois de connaître un réel rebond de son activité. Mais cette dynamique là paraît compromise par l'irruption de la maladie. A l'heure actuelle, nous sommes dans une période transitoire. Du point de vue humain, on s'installe dans une routine de précautions permanentes - c'est gênant, mais pas dramatique. D'un point de vue économique, les entreprises s'efforcent de ne pas trop céder à l'inquiétude. A l'exception des secteurs du tourisme, des transports ou de l'hôtellerie, qui souffrent beaucoup, il n'y a pas encore de conséquences irrémédiables. Chacun s'est réorganisé afin de se déplacer le moins possible. Mais il est clair que l'exercice a des limites. Si l'on veut renouer avec l'efficacité, on ne pourra très longtemps rester isolés du monde extérieur. "
MARC DENICOURT, directeur du bureau d'achat Sherpa
Un rôle d'intermédiaire réhabilité
"Dans l'activité d'intermédiation qui est la nôtre - nous assurons des missions de sourcing en Chine pour le compte de grands clients européens et américains -, l'effet de l'épidémie à court terme est d'accroître notre charge de travail. En effet, une partie de la clientèle internationale qui s'approvisionnait en direct dans les usines chinoises a désormais peur de se déplacer elle-même et fait appel à nos services. La pneumopathie met en perspective de façon inattendue l'activité de la Chine du Sud : tous les grands commanditaires de la planète ont pris l'habitude d'y concentrer leurs achats. Seulement, lorsqu'un problème important apparaît, comme aujourd'hui avec cette maladie, il met en lumière la dépendance des grands donneurs d'ordres à l'égard de cette source d'approvisionnement. En toute logique, cela devrait à l'avenir inciter ces acheteurs internationaux à diversifier davantage leurs commandes. Les autres pays de la région à main-d'oeuvre bon marché, qui ont beaucoup souffert de la concurrence chinoise, seront vraisemblablement les premiers bénéficiaires de ce rééquilibrage. "

EN SAVOIR PLUS
Deux hôpitaux pékinois sont chargés de recevoir les étrangers atteints du Sars :
Beijing Union Medical Hospital (Beijing Xiehe Yiyuan)
Ditan Hospital (Ditan Yiyuan)
Informations sur l'épidémie :
Hotline de l'ambassade : (00.86) 10.65.32.13.31 (ext. 1108)
Sites web : www.who.int ; www.sante.gouv.fr
L'Usine Nouvelle 30/04/2003

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