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Quotidien des Usines

CES FRANCAIS QUI ONT REUSSI A L'EST

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Publié le

Enquête Expatriés ou créateurs d'entreprise, ils ont investi les pays d'Europe centrale et orientale bien avant leur intégration dans l'Union européenne. A l'heure des premières élections à 25, regard sur ceux qui ont fait leur trou, malgré les barrières culturelles.

La première fois qu'il est venu en Pologne, c'était il y a quatorze ans. Une page se tournait en Europe de l'Est : le mur de Berlin était tombé et Lech Walesa accédait aux plus hautes marches de l'Etat. Jeune stagiaire à Lodz, Eric Prinet est mandaté par Sara Lee pour auditer une entreprise publique de textile promise à la privatisation. « L'usine était en grève un jour sur deux, il n'y avait aucun packaging et aucune notion de résultat, se souvient-il en souriant. C'est là que j'ai vraiment découvert le marketing. » Au bout de six mois de tractations infructueuses - Sara Lee ne rachètera pas le site - , il rentre en France mais se promet de revenir. Il patientera huit ans. En 1998, alors qu'il est directeur de magasin à Lyon, Decathlon lui propose d'ouvrir à Varsovie sa première enseigne polonaise. Le retour est saisissant. En à peine une décennie, la ville s'est métamorphosée. A son premier séjour, elle ne comptait qu'un seul distributeur d'argent. Aujourd'hui, il y en a un tous les 500 mètres. Avec ses boutiques à la mode et ses panneaux publicitaires géants, la rue Marszalkowska ressemble aux artères commerciales d'Europe de l'Ouest. « En 1990, nous étions une poignée à venir tenter notre chance, raconte Eric Prinet, devenu directeur général de Decathlon Polska. Aujourd'hui, Varsovie compte plusieurs milliers de Français. » Ouvert en 2001, son magasin est au coeur de la Reduta. Cette zone commerciale, située à quelques encablures du centre-ville, symbolise à elle seule la fièvre consommatrice qui s'est emparée des Polonais. Les effets du capitalisme et l'arrivée en masse d'investisseurs étrangers, au premier rang desquels les Français venus profiter à partir de 1996 de la vague de privatisations, ont donné naissance à une classe moyenne qui se découvre de nouveaux besoins.

Leur atout ? Avoir été des pionniers

Ces changements, la plupart des Français partis très tôt à la conquête de l'Est les vivent au quotidien. Et si les élections du 13 juin ne présentent pas pour eux le même attrait de la nouveauté que pour les locaux, ils ont pleinement participé aux multiples festivités organisées le 1er mai, date de l'entrée des Pays d'Europe centrale et orientale (Peco) dans l'Union européenne. Un moyen de prouver la réussite de leur intégration. Expatriés ou self-made men, ils ont profité du boom économique des années 90 en Hongrie, Pologne, République tchèque, Lituanie, Estonie, Lettonie, Slovénie ou encore en Slovaquie pour ouvrir une filiale ou monter une affaire. Leur chance ? Avoir investi avant les autres des marchés qu'ils jugent aujourd'hui saturés et fortement concurrencés par des pays devenus plus compétitifs, comme la Chine. « L'eldorado de la Hongrie, c'est terminé ! Sauf pour délocaliser », estime Rodolphe Rodet qui y a créé Royal Croissant, une boulangerie industrielle, dès 1997. A l'époque, il fallait être un brin aventurier pour tenter sa chance. « Quand j'ai annoncé à mes amis que je partais à Varsovie, ils m'ont tous demandé ce que j'avais fait pour être envoyé là-bas ! », se rappelle Eric Prinet. Tristes, pauvres, froids..., l'image des Peco n'était pas brillante. « Les Français pensent que ce sont des pays sous-développés », regrette Jamel Ouanda, responsable des achats de Valeo Cracovie. Directeur général, depuis janvier 2003, de Dalkia Slovaquie, Vincent Barbier, lui, partait avec un atout indéniable : marié à une Slovaque, habitué à rendre visite à sa belle famille une fois par an, il n'a pas débarqué à Bratislava en terre inconnue.

Ces pionniers, qui ont mis leur carrière en jeu et souvent leur vie privée entre parenthèses, ont dû faire preuve de ténacité pour dépasser les clivages culturels et parvenir à s'imposer dans des territoires qui s'ouvraient à peine aux « étrangers ». Les débuts furent généralement chaotiques. Expatriés ou créateurs, ils ont essuyé les plâtres. Souvent seuls. Eric Prinet a logé six mois à l'hôtel avant de trouver un logement. Ce trentenaire a loué une maison pour en faire son bureau et a démarché des contacts en faisant tourner son Rolodex. « Au début, vous fonctionnez à l'adrénaline. Après, c'est le stress : vous bossez quinze heures par jour, sept jours sur sept », se souvient Barthélemy Walas. A la demande de Gérard Vial, patron d'Eurexia, ce Franco-polonais débarque voilà six ans à Lodz pour y implanter un site de tranchage et conditionnement de charcuterie pour le marché local. En six mois, l'usine sort de terre. Malgré quinze mois d'arrêt d'activité pour cause d'embargo dû aux dioxines, la société se porte plutôt bien. Elle emploie une quinzaine de salariés et ses produits sont présents dans la plupart des hypermarchés. Aujourd'hui, elle est courtisée par de grands noms de l'agroalimentaire à la recherche de partenaires en Pologne.

Mais pour parvenir à leurs fins, ces conquistadors ont dû surmonter bien des obstacles. Le principal ? La langue. Indispensable à la relation, elle est particulièrement compliquée dans les Peco. Apprendre le hongrois est autrement plus compliqué que s'initier à l'espagnol ! Devant la difficulté, et parce qu'ils savent qu'ils ne resteront pas ici plus de quatre ans - les temps d'expatriation se raccourcissant - , certains baissent les bras. Et se débrouillent avec quelques rudiments, comme Alain Boubées, depuis 2001 directeur administratif et financier Europe centrale de Colas, à Budapest. Dans les bureaux, l'anglais a été élu langue commune et à l'extérieur, il fait comme il peut : « J'ai appris deux-trois mots pour la vie courante et pour le reste, la communication gestuelle marche à tous les coups ! », plaisante cet Agenais qui n'a pas perdu son accent du Sud-Ouest.

Maîtriser langue et culture : la condition de l'intégration

Fort heureusement, la plupart des Européens de l'Est sont polyglottes. « En Lituanie, les gens sont très ouverts, observe Guilhem Jacquet, installé depuis neuf ans à Vilnius. Enfants, ils parlent le Russe et le Lituanien et apprennent ensuite une autre langue à l'école. Certains sont même quadrilingues ! » Une nécessité quand sa langue maternelle ne s'exporte pas. L'assistante de Vincent Barbier de Dalkia Slovaquie parle ainsi couramment cinq langues ! Du coup, lui maîtrise quelques notions élémentaires et en cas de négociation commerciale, il s'en remet à un collaborateur jouant les interprètes. « Il faut anticiper la formation linguistique, conseille-t-il. Car une fois sur place, vous êtes le nez dans le guidon et l'apprentissage devient secondaire. »

Se couler dans le moule local implique d'en adopter la culture, et donc le verbe. « Je ne conçois pas d'aller vivre dans un pays sans en parler la langue », assène Philippe Gracia, DRH d'Auchan Pologne, qui parle couramment le polonais. A l'instar du distributeur qui offre trois mois de cours à tous ses expatriés, la plupart des entreprises en font une condition d'intégration. Directeur général d'ECK à Cracovie, Jacques Sacreste a certes en permanence une interprète à ses côtés mais il suit trois heures de polonais par semaine. Car les malentendus peuvent être nombreux quand on ne parle pas le même langage. « Je me souviens d'un groupe français présent en Pologne qui faisait des notions de performance et de solidarité des valeurs fondamentales. Or en polonais, le mot performance n'existe pas et celui de solidarité est très connoté », raconte Marc Raynaud, directeur associé d'Inter Cultural Management (ICM).

Au-delà de la barrière linguistique, les relations de travail sont également assez déconcertantes. « Il y a un hiatus entre les Polonais et les Français, observe Michal Kurtyka, président de Bernard Brunhes Polska. Nous sommes plus dans un mode de consensus négocié, de paternalisme éclairé, alors que vous êtes dans une tradition de confrontation sociale qui n'est pas forcément adaptée au contexte polonais où il faut accorder plus d'importance aux syndicats et manier souvent la symbolique. »

Pour ceux qui débarquent en terrain conquis, la douche froide est assurée. Le formalisme de l'administration locale les surprend : « Les négociations ont parfois tendance à s'éterniser, observe Vincent Barbier. Il faut être obstiné et s'armer de patience. » Surtout, le côté procédurier, très respectueux de la hiérarchie, introverti, voire inhibé des travailleurs des Peco a déstabilisé plus d'un manager français. Philippe Gracia se souvient encore du courroux suscité par une invitation qu'il avait lancée à un syndicaliste. Ce dernier, plus âgé que lui, l'a interprétée comme une convocation de la part d'un étranger ! Guilhem Jacquet, patron de BretaLita, s'est, lui, vite heurté à l'auréole du chef qui règne en Lituanie. Alors qu'on aurait dû lui donner du « Monsieur le directeur », il a demandé à sa dizaine de salariés de l'appeler par son prénom. Un vrai changement !

Une qualité de vie qu'ils ne sont pas prêts à abandonner

« Transformer l'ancien management directif en un management plus participatif », est l'un des objectifs de Vincent Barbier en Slovaquie. Une mutation difficile. Missionné par EdF pour améliorer le climat social d'ECK, Jacques Sacreste en sait quelque chose : « Avec l'entrée dans l'UE, nous avons de gros projets transversaux à mener, notamment en matière d'environnement. Or bon nombre de Polonais ne conçoivent pas de travailler par groupe projet. Pour eux, ça va être le souk. Il faut donc faire preuve de beaucoup de pédagogie. » « L'homo sovieticus » a survécu à la chute du communisme. Les quinquas sont encore habités par les vieux démons tandis que les jeunes cherchent à en sortir. « Dans le paysage communiste, le travail était un droit, rappelle Michal Kurtyka. Or aujourd'hui, les entreprises restructurent, développent la polyvalence, les compétences, les outils d'évaluation, la notion de résultat. » Une culture capitaliste qui mettra certainement plus d'une génération à se diffuser.

Malgré tout, ces Français de l'Est sont tombés sous le charme des pays slaves et baltes. De leur hospitalité, de leur gentillesse. Tous ont le sentiment d'avoir une qualité de vie qu'ils n'auraient pas en France. Il y a trois ans, Guilhem Jacquet est ainsi devenu, à tout juste 29 ans, propriétaire d'un ancien monastère qu'il a entièrement retapé, « ce que je n'aurais jamais pu faire à Paris ». « Gagner 3 000 euros ici, c'est comme si vous en gagniez le double en France », renchérit Eric Salvat. Alors que sa mission se terminait, cet ancien directeur chez Pathé Pologne a choisi de rester pour monter son entreprise de promotion des ventes pour la grande distribution plutôt que de rentrer en France. L'Hexagone lui était devenu trop étranger, et sans doute trop conventionnel, pour qu'il y retourne. Or, ce qui plaît à ces « citoyens du monde », comme ils se définissent, c'est justement d'être un peu à part.

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