Centrifugeuses nucléaires : leur fabricant est une « boîte noire »

Interview de Gérard Perrat, directeur de la Société d'enrichissement du Tricastin (SET), filiale d’Areva qui exploite l’usine dernier cri d’enrichissement d’uranium George Besse II, appelée à remplacer Eurodif.

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Centrifugeuses nucléaires : leur fabricant est une «  boîte noire »

Mercredi a été inaugurée la mise en fonctionnement des centrifugeuses de George Besse II (GBII). Pourquoi les centrifigeuses ont-elles commencé à tourner à vide, c'est-à-dire sans uranium, avant de commencer à produire de l'uranium enrichi en 2010 ?

Le principe est le suivant : le gaz UF6 est inséré dans des centrifugeuses qui fonctionnent à température ambiante et sous vide. Pour l'instant, l’intérêt est surtout de tester les centrifugeuses et de faire tourner l’ensemble en simulant la dépression. Qu’il y ait de l’UF6 ou pas, quelques kilogrammes étant utilisés par cascade, ne change pas grand-chose : il s’agit d’abord de tester tout le réseau et le système de rotation.

Vous êtes directeur de la Société d'enrichissement du Tricastin (SET), qui exploite GB II. Comment se décompose son capital ?

Je suis effectivement directeur général de la SET, maître d’ouvrage et exploitant de l’usine George Besse II. Cette société est détenue à 90% par Areva, à 5% par GDF-Suez en juin 2008, à 2,5 % par les japonais Kansai et Sojitz, et à 2,5% par des Coréens. Très largement majoritaire, le management est donc complètement sous couleurs Areva.

Qu'en est-il d’ETC, la filiale d'Areva qui vous fournit les centrifugeuses grâce à la technologie qu'elle a rachetée à son concurrent Urenco ?

ETC est détenue à parts égales par Urenco, basé aux Pays-Bas, et par Areva. Urenco dispose de l’expérience de la conception et la fabrication des centrifugeuses. En 2003, Areva et Urenco ont dès lors conclu un accord pour partager ces technologies au sein d’une société commune, une joint-venture : ETC.



S’agit-il dans le jargon nucléaire d’une « boîte noire » ? Un article de 2005 de Platts exhumé par le réseau Sortir du Nucléaire explique ainsi qu’Areva n'est pas autorisé à manipuler les centrifugeuses lors des opérations sensibles de construction ou de maintenance, et ne maîtrise donc pas la technologie…


C’est effectivement une boîte noire à l’intérieur d’ETC : pour des raisons de confidentialité et de non-prolifération nucléaire, seule cette société connaît les procédés. Elle vend sur l’étagère des centrifugeuses à ses actionnaires Areva et Urenco, et peut-être à des compagnies tierces si besoin est. Mais ne leur communique pas sa technologie. La SET que je dirige lui demande par exemple certains modèles, certaines quantités… nous pouvons même demander des évolutions majeures, mais pas concevoir nous-mêmes l'outil. Notre savoir-faire est de conduire les cascades pour en tirer le maximum d’uranium enrichi. Pas de fabriquer les centrifugeuses. On pourrait reprendre l’image de l'industrie automobile pour illustrer nos relations : différentes « écuries » sont en compétition, telles la SET, Areva, ou Urenco. Toutes font appel au même « motoriste » : ETC. Nous avons un fournisseur commun, et plusieurs modèles sont disponibles.

Comment peut-on dire dès lors qu’Areva maîtrise totalement la technologie ?

La société ETC dispose de la totale maîtrise de la technologie, et en est complètement propriétaire. Areva, via ETC, a acheté cette technologie et la possède : le groupe y a donc totalement accès. Mais pour des problèmes de prolifération, on morcelle, on segmente le savoir-faire. Entre ceux qui conçoivent, qui fabriquent et qui exploitent, les barrières doivent être imperméables : aucun d'eux ne doit maîtriser la chaîne de A à Z. Les fabricants d’uranium enrichi ne doivent pas avoir accès à la technologie des centrifugeuses. Un choix qui résulte de la discussion menée avec la Commission européenne en 2003.

Lors de la construction de GB II, des précautions ont donc dû être prises ?

C’est exact. A l’intérieur du site de Tricastin, déjà entouré d’une barrière de sécurité, GBII est entouré par une clôture spécifique. Un troisième niveau de clôture existe autour de la partie où l’on assemble les centrifugeuses : le CAB, pour Centrifuge assembly building. Seules des personnes d’ETC peuvent y rentrer. ETS, la filiale française d’ETC, reçoit les pièces détachées des centrifugeuses fabriquées en Hollande, en Allemagne, au Royaume-Uni, puis essaie l’ensemble.

C’est une technologie que maîtrise l’Iran ?

L’Iran exploite des fuites qui ont eu lieu sur cette technologie voici plus de trente ans.

Néanmoins, Areva compte-t-il physiquement des ingénieurs dans ETC ? Quelle est la nationalité des effectifs et des dirigeants d’ETC ?

Les nationalités sont issues des trois pays historiques d’Urenco : Grande-Bretagne, Allemagne, et Pays-Bas. Aujourd’hui, l’équipe a intégré des individus de nationalité française. ETC est dirigée par un board, un comité exécutif, dont le président est quelqu’un d’Areva, et non plus d’Urenco comme c’était le cas auparavant.

Quel modèle de centrifugeuses sera-t-il exploité dans George Besse II ? Les TC 12, plus anciennes ? Ou les TC 21, plus performantes ?

Nous avons choisi la technologie TC12 parce qu’elle est expérimentée depuis 20 ans, et qu’elle est donc 100% fiable. Nous savions dès 2003 qu’une réflexion en recherche et développement avait lieu sur les TC 21. Mais nous sommes des industriels : nous ne voulons pas faire prendre des risques à nos clients en essuyant les plâtres d’un nouveau modèle. On en est resté au modèle éprouvé.



Allez-vous intégrer des TC 21 dans le futur ? Si oui, cela ne pose-t-il pas de problèmes de propriété intellectuelle ?


Il n’y aura pas de problème de propriété intellectuelle : nous pouvons même demander à ETC de développer d’autres modèles. Les TC21 sont en effet plus grandes et produisent plus d’uranium enrichi à la fois : le gain est de quelques dizaines de pourcents. Peut-être passerons-nous aux TC 21 lorsque nous construirons une unité d’enrichissement à Eagle Rock aux Etats-Unis, ou une extension d’unité au Tricastin. Mais seulement lorsque les cascades auront tourné suffisamment et que nous bénéficierons du retour d’expérience nécessaire. Pour l’instant, les TC21 installées sont très peu nombreuses.

Sur la production totale de GB II, quelle part-elle sera réservée à l’uranium de retraitement et quelle part au combustible classique ?

GB II comportera deux unités. La première unité sera implantée au sud du site sur la commune de Bollène (Vaucluse) et la seconde au nord sur la commune de Pierrelatte (Drôme). Au nord, six modules de 8 cascades chacun seront installés. Au sud, huit modules de 8 cascades chacun seront installées. Soit 14 modules en tout. Seuls 1 ou 2 modules bien spécifiques au nord seront consacrés à l’enrichissement de l’uranium de retraitement, selon les besoins du marché.

Eurodif, l'aînée de GB II qui passera le témoin de façon précipitée par une possible rupture de commande d'EDF, fournit aujourd’hui une centaine de réacteurs. Quelle est la part de marché projetée pour 2016 avec GB II ?

Eurodif fournit en effet un quart de la demande mondiale de combustible nucléaire avec 7,5 millions d’unités de travail de séparation (UTS), soit l’énergie qu’il est nécessaire de mettre dans l’uranium naturel pour l’enrichir. GB II a été construit pour disposer de la même capacité, et assurer 25% du marché international. Par contre, l’avantage de la technologie est de pouvoir ajouter des cascades si besoin pour répondre à la demande du marché. Dans un ou deux ans, nous pourrons passer à 11 millions d’UTS et viser 33% du marché. A périmètre constant, l’unité sud devrait atteindre sa pleine capacité de 4,3 millions d’UTS en 2015, et l’unité nord devrait atteindre la sienne de 3,2 millions d’UTS en 2016.

Quels sont les contrats d’ores et déjà signés par GB II ?

Plusieurs clients nous ont fait confiance. EDF nous a passé commande jusqu’en 2032, un contrat de 5 milliards d’euros qui représentera plus de 50% de notre marché, comme c’est le cas actuellement avec Eurodif. Nos clients japonais nous ont passé commande jusqu’en 2028, nos clients coréens se sont également engagés. Dès lors entre 2010 et 2020, 80% de notre production est déjà vendue.

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