Ce retournement du marché de l’énergie que GE et Siemens n’ont pas anticipé

General Electric et Siemens invoquent tous les deux un retournement du marché de l’énergie pour justifier leurs vastes plans de restructuration. Certes, les cours durablement bas du pétrole et la baisse des prix de l’électricité freinent les investissements captés en partie par les renouvelables. Mais le marché ne s’est pas retourné aussi brutalement.

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Ce retournement du marché de l’énergie que GE et Siemens n’ont pas anticipé
GE a fait l’acquisition du pôle énergie d’Alstom en 2015 pour 13,5 milliards de dollars.

Mauvais temps pour les équipementiers historiques de l’énergie. Siemens a annoncé la suppression de 6 900 postes à partir de 2020 sur un effectif de 351 000 salariés, dont la moitié dans sa branche énergie. Le groupe allemand a aussi décider de supprimer 6 000 postes dans 24 pays de sa filiale Siemens Gamesa Renewable Energy (SGRE) spécialisée dans l’éolien, constituée il y a un an. Et la recherche de synergies issues de la fusion, évaluées à 230 millions d’euros, n'est pas la seule raison à ce plan de restructuration. SGRE prévoit que son chiffre d’affaires, qui était de 11 milliards d’euros l’année dernière chute à 9,6 voire 9 milliards d’euros en 2018.

General Electric, de son côté, a annoncé 6 000 suppressions de postes au siège, un plan de cession d’actifs de 20 milliards et un plan d’économie d’un milliard de dollars pour sa division énergie. Sa division électricité (turbines) a vu ses revenus trimestriels diminuer de 3,5 % par rapport au 3e trimestre 2016. Le groupe avait aussi annoncé la suppression de 350 postes chez GE Hydro à Grenoble, héritage de l’acquisition du pôle énergie d’Alstom en 2015 pour 13,5 milliards de dollars. L'Autrichien Andritz, un des équipementiers leader dans l’hydroélectricité, la papeterie, la métallurgie et la sidérurgie, est lui aussi dans la tourmente. Il a enregistré un repli de son bénéfice de 19,4 % au 3e trimestre 2017.

Pression des renouvelables et chute des prix

Pour expliquer ces grandes restructurations, General Electric (GE) invoque un retournement du marché. Siemens, lui, parle de la pression croissante des énergies renouvelables et des changements structurels dans la production d’énergies fossiles et du secteur des matières premières. Selon lui, la demande mondiale pour de grandes turbines pour centrales électriques à gaz a chuté à 110 machines par an, alors que les capacités de production sont de 400 turbines par an. Chez Andrizt, on explique que les projets d’hydroélectricité pâtissent des prix bas de l’électricité et de l’énergie qui freinent les investissements, en Europe notamment.

Il est vrai que les prix durablement bas du pétrole depuis 2014 et de ceux de l’électricité bouleversent les plans des équipementiers qui misaient sur une augmentation de la demande d’énergie dans le monde et la transition énergétique, favorisant notamment le gaz. "Le prix des énergies renouvelables a beaucoup baissé. Cela a miné le modèle d‘affaires des équipementiers basé sur les centrales à gaz, qui sont en difficulté", analyse Kathryn McFarland, directrice de Xerfi Global. Et selon elle, avec la standardisation des processus, des composants et de logistique, les prix n’ont pas fini de baisser. Ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour Siemens, qui réalise 7,1 % de son chiffre d’affaires dans les renouvelables et pour GE, 8 % de son chiffre d’affaires industriel.

Un petit peu moins d'investissemnts

Mais la tendance est globale. Les investissements mondiaux dans l’énergie se sont élevés à 1,7 milliard de milliards en 2016, soit 12 % en dessous de leur niveau en 2015, observe l’IEA dans son World Energy Investment 2017. Si les dépenses pour l’efficacité ont cru de 9 % et ceux destinés aux réseaux de 6 % en 2016, ils ont reculé de 5 % pour tout ce qui concerne la production d’électricité. Cette dernière, réseaux compris, a toutefois drainé 43 % des investissements sur la période 2024-2016.

Et même dans les renouvelables, la croissance des investissements marque un peu le pas. De 42,47 milliards de dollars investis dans le monde (hors hydroélectricité) en 2004, on est passé progressivement à 220,14 milliards de douars en 2010 pour atteindre 282,14 milliards en 2015, selon l’étude The Global Renewable Energy Equipment Industry - the Market, de Xerfi Global. Mais en 2016, les investissements n’étaient que plus de 218,33 milliards de dollars. En en incluant les équipements des réseaux, les investissements dans les renouvelables s’élevaient à 297 milliards de dollars en 2016, soit 3 % de moins qu’il y a cinq ans, selon l’IEA.

Résistance du charbon

Ce marché, volatil et incertain, est compliqué pour les grands équipementiers. "Les équipementiers de l’énergie ont deux relais de croissance, analyse Nicolas Goldberg, du cabinet Colombus. D’un côté les renouvelables, qui captent 60 % des investissements mondiaux de l’énergie et de l’autre côté, les centrales conventionnelles, notamment les centrales à gaz. Les équipementiers historiques sont en difficultés des deux côtés." Sur le marché des renouvelables, la concurrence est très forte. Et les grands équipementiers ne sont pas les mieux placés. Dans l’éolien, le chinois Glodwin a raflé la première place au danois Vestas Wind Systems, qui est talonné par un autre chinois, United Power. Dans le solaire, les Chinois trustent le marché des panneaux photovoltaïques.

"Sur le conventionnel et les centrales à gaz, c’est plus compliqué, observe Nicolas Goldberg. Il y a une transition des anciennes centrales à charbon vers les centrales à gaz, qui met beaucoup de temps à s’opérer, car fermer les centrales à charbon prend plus de temps." Or les centrales à gaz représentent encore 33 % du chiffre d’affaires de GE et 25 % de celui de Siemens, selon Xerfi. "L’année dernière, Siemens n’a enregistré que deux commandes de turbine à gaz", note Kathryn McFarland. Et si, malgré l’abandon de 20 GW de projets de centrales à charbon l’année dernière, il reste quand même un marché pour l’électricité à base de charbon dans le monde, notamment en Inde, il y a moins d‘incitation à l’export. "En France, la Coface a supprimé les aides à l’export liée au charbon en 2015", rappelle Nicolas Goldberg.

En attendant le stockage et l'hydrogène

De là à parler de retournement du marché de l’énergie, il y a un quand même un pas. L’investissement dans les centrales à gaz s’est maintenu en 2016, mais principalement là où la production de gaz est importante, c’est-à-dire aux États-Unis, dans le Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Mais en Europe, malgré 4 GW d’investissements dans de nouvelles capacités, les fermetures annoncées de centrales dépassent les nouveaux investissements, explique l’IEA. Quant aux dépenses consacrées aux réseaux d'électricité et au stockage, elles ont régulièrement augmenté au cours des cinq dernières années, atteignant un niveau record de 277 milliards de dollars en 2016, dont 30 % tirés par la Chine. Or GE est bien placé sur ce marché, et ce d’autant plus depuis l’acquisition de la division énergie d’Alstom. Malgré les faibles prix de l’énergie l'investissement dans l'efficacité énergétique a encore augmenté, atteignant 231 milliards de dollars en 2016.

Sans parler du stockage. Selon une analyse de Bloomberg New Energy Finance, le marché des batteries électriques va être multiplié par 64 d’ici 2030 pour atteindre une puissance de 125 gigawatts. Certes, mais "ce marché du stockage reste balbutiant, observe Nicolas Goldberg. Des acteurs comme Saft, racheté par Total, ont du mal à dégager une rentabilité. On n’est pas sur un marché mûr susceptible de porter 6 000 à 7 000 emplois dans des usines. Même en Chine, on reste sur des unités industrielles de taille raisonnable."

Quant à l’hydrogène, dont la production par hydrolyse à partir d’électricité d’origine si possible renouvelable lui permettrait de s’inviter dans le mix énergétique mondial, on est encore moins loin de la maturité industrielle. Mais c’est peut-être une piste d’avenir pour transformer l’outil industriel dans grands équipementiers.

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