Economie

"Ce n'est pas le coût du travail qui est un problème mais celui du capital", selon Thierry Lepaon

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Entretien Thierry Lepaon sera porté à la tête de la CGT, à l’issue du congrès de la confédération qui se tient jusqu’à vendredi à Toulouse. Pour L’Usine Nouvelle, il revient sur son projet et développe sa vision des enjeux de l’industrie.

Ce n'est pas le coût du travail qui est un problème mais celui du capital, selon Thierry Lepaon © D.R.

L'Usine Nouvelle - Vous allez devenir secrétaire général de la CGT après une succession mouvementée. Aviez-vous imaginé parvenir à ce poste ?

Thierry Lepaon - Non, je n’y avais pas pensé avant. J’étais secrétaire général d’une grande fédération, la Normandie, et responsable de ses repères revendicatifs, impliqué sur les sujets de formation professionnelle et d’illettrisme, chef de file de la CGT au conseil économique social et environnemental. Je m’estimais bien servi par l’organisation. Ensuite, il y a eu un processus démocratique qui a donné lieu à une forte médiatisation. Bernard Thibault souhaitait qu’une femme lui succède, les conditions n’étaient pas réunies, il a fallu rediscuter. Le 11 septembre dernier, il m’a demandé si je souhaitais lui succéder. J’ai considéré que ma candidature pouvait éviter de nouvelles difficultés. La commission exécutive a soutenu ce choix et le vote de du CCN, Comité confédéral national  n’a été marqué que par deux abstentions.

Comment vous êtes-vous préparé à cette fonction ?

Je ne sais pas si on peut se préparer spécifiquement, mais je connais bien la maison et j’ai expérimenté tous les postes possibles : délégué syndical, délégué syndical central, membre du conseil d’administration (Moulinex, ndlr), secrétaire général de région… Et j’ai à mes côtés un secrétaire général sortant très disponible pour m’aider dans les premiers temps.

Quels sont les principaux défis que la CGT doit relever, selon vous ?

Il faut qu’elle développe un  syndicalisme plus accessible, plus solidaire et plus utile. C’est ce que je mettrai en avant au congrès de la CGT, du 18 au 22 mars.

Il faut qu’elle développe un syndicalisme plus accessible, plus solidaire et plus utile.

 

Qu’entendez-vous par "plus utile" ?

Il faut valoriser ce que nos syndicalistes obtiennent au quotidien dans les entreprises. La CGT est perçue comme une machine à perdre, car elle ne sait pas montrer aux salariés ses résultats.  Quand 80 % de nos demandes sont  satisfaites, nos militants n’en parlent pas et se focalisent sur les 20 % qu’ils n’ont pas obtenus. D’autres organisations syndicales se valorisent même lorsqu’elles n’obtiennent rien. Nos militants doivent parler des avancées de leurs actions pour les salariés dans les entreprises.

La CGT est opposée au projet de loi sur la sécurisation de l’emploi. Tout est-il à jeter dans ce texte ?

Le sens même de l’accord nous pose problème. Il considère que le travail est un coût, or nous pensons à l’inverse que c’est une richesse.

Vous considérez qu’il n’y a pas de problème de coût du travail en France ?

Oui, il n’y a pas de problème de coût du travail. En revanche, il y a un problème du coût du capital. La répartition de la richesse dans l’entreprise a évolué. En vingt ans, la rémunération du travail a perdu 10% de cette richesse au profit de l’actionnaire.

Le rapport de 2009 de Philippe Cotis, directeur général de l’Insee, ne fait pas état d’un tel glissement de la valeur ajoutée…

Oui, mais le rapport Cotis a été revu depuis par d’autres analyses, comme celles du conseil d’orientation de l’emploi ou du Cese.

Peut-on adapter les conditions de travail lorsque les entreprises passent un cap difficile ?

On peut moduler l’organisation, mais la loi doit rester un socle commun pour tous. Or le texte va autoriser d’y déroger par des accords d’entreprise, qui pourront revoir les salaires, le temps de travail.  La loi ne joue plus son rôle de rempart, c’est un recul sans précédent. Quand on dit au salarié "baissez votre salaire ou vous allez perdre votre emploi", le choix du salarié est vite fait, surtout dans une période où le chômage est en hausse depuis dix-huit mois.

Alors l’accord Renault est un bon accord puisque, la loi dit qu’il faut faire 35 heures, et que l’un des chapitres de cet accord est justement de passer de 32 à 35 heures ?

L’accord Renault pose d’autres problèmes, le gel des salaires, les mobilités. Surtout,  les salariés vont devoir assembler encore plus de véhicules avec 8 000 personnes de moins. La vraie question est celle de l’intensification du travail. Sur certains sites du constructeur, on compte déjà 50 % de salariés avec un handicap reconnu par la médecine du travail.

La rigidité peut-elle être contreproductive ? De nombreux observateurs, y compris syndicaux, estiment que l’attitude de la CGT de Goodyear Amiens-Nord n’a pas servi le sort des salariés ?

Si la CGT n’avait pas résisté, le site aurait déjà été fermé depuis six ans. Et le fameux repreneur Titan, dont le PDG s’est illustré par la suite par des propos insultants, n’a jamais présenté d’offre de reprise en bonne et due forme avec un projet industriel. Je viens de la région de Petroplus. Depuis le début, il y a eu des marques d’intérêt de plus de 43 repreneurs, je suis bien placé pour savoir que, tant qu’il n’y a pas une offre précise, il n’y a rien de sérieux.

Est-ce que cette fermeture justifie les violences contre les forces de l’ordre qui ont eu lieu lors du CE de Goodyear, le 7 mars ? Rien ne justifie la violence.

 

Mais il y a aussi une violence de l’entreprise qui méprise ses salariés. Ce qui m’étonnerait, c’est qu’il n’y ait pas de réactions de la part des salariés. Lorsqu’ils ne luttent plus, qu’ils abandonnent, ils se tournent vers le front national ou se suicident sur leur lieu de travail. C’est pire.

Quelles sont les mesures urgentes à prendre sur le front de l’emploi ?

D’abord, il faut prendre des mesures économiques pour renouer avec la croissance, ce qui est incompatible actuellement avec le pacte budgétaire européen. Il faut changer cela. L’idée n’est pas forcément de faire plus de dépenses publiques mais plus d’investissements publics. Ensuite, il faut augmenter les salaires pour redonner du pouvoir d’achat.

Avec un taux de marge de 26 %, l’un des plus faibles d’Europe, les entreprises françaises peuvent-elles assumer des hausses de salaires ?

De la marge, il en reste. Ce chiffre est une moyenne, vous savez très bien qu’il y existe de grandes disparités selon les entreprises. Certaines ont les moyens d’augmenter. De plus, elles perçoivent un montant très important d’aides publiques. On distribue 200 millions d’euros aux entreprises alors même qu’un économiste libéral comme Francis Kramarz affirme qu’aucun outil n’évalue leur efficacité. Une enveloppe au départ conçue pour aider des entreprises en difficulté, ce qui est tout à fait légitime, est devenue un droit pour tous. Et sur un coup de fil de madame Parisot, on a encore trouvé 20 milliards alors que les caisses sont vides.  Il faut revoir ces aides accordées sans distinguo quels que soient l’entreprise, son secteur, sa rentabilité.

Lorsque vous étiez chez Moulinex, vous avez géré l’un des plus grands plans sociaux de France. Quels enseignements en avez-vous tiré ?
J’ai été confronté à un abandon du politique qui ne croyait plus à la possibilité de fabriquer de l’électroménager en France. Et qui a lâché Moulinex, un groupe français, pour ne conserver qu’un seul acteur, SEB, lequel a gardé les marques commerciales et 20 % du personnel. Résultat, on a divisé par trois les capacités de production de ce secteur en France.

Ne faut-il pas parfois abandonner certaines activités traditionnelles dans les pays européens pour se concentrer sur des secteurs émergents ?

On nous a dit qu’il ne faut garder que le haut de gamme en France et produire ailleurs le moyen de gamme. Mais le coût du travail dans l’électroménager, c’est 6 % du prix de revient sortie d’usine. Est-ce vraiment insurmontable ? Pour être compétitif dans ce secteur, il faut massifier la production. Si vous avez un outil qui ne tourne que 8 heures par jour, vous n’avez pas de valeur ajoutée possible, mais à 16 heures, ça marche. Si on poursuit ce raisonnement consistant à abandonner des activités, on peut le tenir sur tout. Pourquoi, par exemple, continuer à fabriquer des voitures en France ?

Que pensez-vous de l’action menée par le ministre du Redressement productif ?

Nous attendons de voir ses résultats, au-delà de sa compassion pour les salariés. J’ai le sentiment que c’est un ministre sans moyens. Son agitation ne remplace pas une politique industrielle. Nous voulons un État stratège. Quelles sont les priorités industrielles de la France ? On ne les voit pas.

Nous attendons de voir les résultats d'Arnaud Montebourg, au-delà de sa compassion pour les salariés. J’ai le sentiment que c’est un ministre sans moyens.

 

Des comités stratégiques de filières ont été mis en place ?

Dans ces comités, on réfléchit, on discute de l’avenir, mais il n’y a pas de capacité d’intervention. Il faut redonner du contenu et des moyens. L’État fait de l’animation. Il a renoncé à une politique industrielle de Défense, par exemple, qui pourrait soutenir des entreprises.

L’action industrielle de l’État, ce serait donc de la commande publique ?

Pas tout le temps ni pour tout, mais en temps de crise, cela peut aider. De tout façon, soit on dépense dans de la commande publique, soit on augmente la dépense sociale pour empêcher les gens de mourir de faim.

Deux ans après Fukushima, considérez-vous que le nucléaire est toujours une énergie d’avenir ?

Oui, clairement. Mais cette énergie doit être gérée par un pôle public. Il faut maintenir les statuts des personnels pour s’assurer d’un bon niveau de sécurité. Le sujet de l’énergie est abordé de manière trop idéologique, il faut être pragmatique. En revanche, il y a un problème avec le système des quotas carbone. Avec un prix de la tonne de CO2 tombé à 3 euros, cela ne coûte plus rien à ceux qui misent sur des centrales à charbon. Quand le droit de polluer revient moins cher que celui de vivre dans un univers sain, il y a un problème.

En matière d’énergie, considérez-vous que le gouvernement est trop prudent sur l’exploration des gaz de schistes ?

Il est coincé par son alliance avec les écologistes. Là encore, il faut faire preuve de réalisme. L’énergie va de pair avec la croissance. Le gouvernement gagnerait à être un peu plus offensif sur le sujet.

Comment allez-vous aborder le débat qui va s’ouvrir sur les retraites ?

Avec confiance, car un consensus des syndicats se dessine pour examiner le niveau des cotisations et pour réaffirmer la solidarité intergénérationnelle de notre système. Il faut garantir aux jeunes qui payent les retraites des inactifs d’aujourd’hui qu’ils bénéficieront bien d’une retraite à leur tour. Ils doivent avoir confiance dans le système.

Il faut garantir aux jeunes qui payent les retraites des inactifs d’aujourd’hui qu’ils bénéficieront bien d’une retraite à leur tour.

 

La meilleure façon de générer la confiance n’est-elle pas de jouer sur les paramètres qui pourront réduire les déficits ?

Il faut surtout aborder la question de l’assiette sur laquelle pèsent les prélèvements et l’élargir. Depuis vingt ans, on nous dit qu’il faut revoir la durée de cotisations, l’âge, payer moins les retraités… ça suffit !

Le député PS Henri Emmanuelli a déclaré que "des gens passent plus de temps à la retraite que dans la vie active". Qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas qui il rencontre pour dire cela, sans doute des notaires de province. Qu’il vienne voir des ouvriers de l’automobile en Normandie.

Anne-Sophie Bellaiche

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