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Capture et stockage du CO2 : « Il nous faut des lois claires pour investir », dixit Alstom

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Alstom a inauguré vendredi en Virginie (US) le premier pilote de captage et de stockage de C02 (CCS) en aquifère salin, sur une centrale à charbon. Philippe Joubert, patron d’Alstom Power, revient sur les enjeux de cette nouvelle technologie.

Capture et stockage du CO2 : « Il nous faut des lois claires pour investir », dixit Alstom © DR

L'Usine Nouvelle.com : - Pourquoi le captage de CO2 intéresse-t-il Alstom ?

Philippe Joubert : - 25% de l’électricité dans le monde provient d’une turbine Alstom. 0r 40% des émissions de gaz à effet de serre sont dûs au secteur de l’énergie. C’est  une opportunité : il ne s’agit pas de sources diffuses, et une technologie telle que le captage et le stockage du CO2 permet de facilement régler le problème. D’ailleurs, l’environnement représente aujourd’hui 34% de la recherche et développement chez Alstom, et en valeur absolue, cette part  est multipliée par deux chaque année.

UN : - Quel sera le marché du captage et stockage de carbone ?

PJ : - La capture et le stockage du carbone constitueront le plus gros marché dans le secteur de l’énergie pour Alstom, dans les 5 à 10 ans. Les volumes se feront à l’Est : 60% du marché se situe en Asie. Dans les cinq ans, il s’agira avant tout de construire des unités de démonstration pour tester la technologie. 10 à 15 usines de démonstration sont actuellement en cours dans le monde : au Canada, en Espagne, en Chine, en Inde, aux US, en Pologne. Alstom doit commencer par gagner ces marchés-là.

Ensuite, il s’agira de gagner des commandes pour des installations existantes, à l’image de celle qu'Alstom vient de conclure avec l'électricien Transalta au Canada. L’Europe et les Etats Unis seront en première ligne pour adosser des unités de CCS à des centrales existantes. La Chine et l’Inde, qui construisent massivement des centrales au gaz et au charbon, seront les plus gros demandeurs. Quant aux centrales neuves nécessitant des dispositifs de CCS intégrés, elles seront à construire en Russie, en Europe de l’Est, en Asie du Sud Est (Vietnam, Indonésie…) et bien sûr en Inde et en Chine.

De manière générale, il faut casser l’idée reçue qu’il y a des solutions uniques au problème énergétique, ou qu’il faut en abandonner certaines.



UN : - Qui sont vos concurrents ?

PJ : - Mitsubishi est très actif sur la technologie de capture de CO2 aux amines, Foster Wheeler se positionne sur l’oxycombustion et les centrales au charbon employant la technologie du Circulating Fluidized Bed (CFB), Siemens et General Electric sur la gazéification du charbon, nous pouvons également citer Hitashi. Les électriciens s’y mettent également : EON s’essaie à la gazéification, RWE a d'ailleurs été candidat pour le projet de Belchatow en Pologne, qu'Alstom a finalement remporté. Reste que les industriels chinois se positionnent dès aujourd'hui sur le CCS. Leurs moyennes d’efficacité énergétique sur les centrales au charbon sont déjà supérieures aux nôtres en Europe. Ils sont en avance sur nous dans la prise de conscience de ces enjeux.

UN : - Quel est l’atout d’Alstom dans cette bataille ?

PJ : - Notre savoir-faire dans la livraison de centrales clés en main est crucial. Pour un industriel désireux de développer la technologie du captage et du stockage du carbone, il me semble stratégique de bien connaître l’usine, la chaudière d’une centrale... et non uniquement ses turbines. Sinon, difficile de savoir où attraper le CO2 lors du cycle vapeur, au moindre coût énergétique. Il faut maîtriser l’ensemble du système. C’est pourquoi Alstom a décidé de ne pas sortir du charbon, alors que Siemens et General Electric ont décidé de le faire.  Par ailleurs, la gazéification du charbon, très utilisée durant la deuxième guerre mondiale, et aujourd’hui en Afrique du Sud, ne nous semble pas si prometteuse. Elle est très coûteuse, et demande beaucoup d’énergie.

De manière générale, il faut casser l’idée reçue qu’il y a des solutions uniques au problème énergétique, ou qu’il faut en abandonner certaines. Certes, développer l’éolien, le solaire et la biomasse est nécessaire, mais même en 2030, les pays ne pourront pas mettre de côté le nucléaire, le charbon et le gaz pour répondre à leurs besoins. En ce sens, l’expertise d’Alstom sur chacun de ces secteurs semble être un atout considérable.

UN : - Pourquoi n’avez-vous pas investi la technologie de la pré-combustion dans le champ du CCS ?

PJ : - Nous avons des doutes sur le coût et l’efficacité de la pré-combustion. Cette technique n’est pas aisée à mettre en œuvre sur une centrale déjà existante. Or dans dix ans, 60% des demandes vont venir de centrales qui existent déjà à l'heure actuelle. C’est la raison numéro un pour laquelle Alstom se concentre aujourd’hui sur deux autres technologies : la post-combustion et l’oxy-combustion.

UN : - Le stockage est souvent considéré comme la partie la moins mûre de la technologie du CCS. Qu’en pensez-vous ?


PJ : - Les spécialistes de la géologie dans les secteurs gaziers et pétroliers,  Battelle ou Schlumberger, savent faire. Les réservoirs sont là et proches des centres de production : les Etats-Unis peuvent par exemple stocker entre 1000 et 5000 année d’émissions. Le vrai sujet, c’est l’acceptabilité. Un effort de transparence et de pédagogie est plus que nécessaire.

UN : - A partir de quel coût la capture du CO2 devienda-t-elles rentable ?

PJ : - A l’échelle du démonstrateur, l’électricité produite par une centrale au charbon dotée d'une unité de captage et stockage de CO2 coûte 50% de plus que si la centrale fonctionnait sans ce dispositif. Mais à terme, ce surcoût ne sera que de 10%. En effet, les économies d’échelle sont considérables dans cette industrie : on compte 12 à 15% d’économies par an grâce au développement de la technologie. Dans 5 ans, nous aurons déjà fait la moitié du chemin. En fait, il s'agit exactement du même processus que celui constaté pour la désulfurisation et le de-NOX : en Allemagne, au départ, la dépollution des fumées a représenté 20% de surcoût. 10 ans plus tard, il s’agit d’1%. Au-delà de la problématique financière, le manque d'espace est également un sujet : le terrain supplémentaire nécessaire pour implanter des unités de CCS représente 30% de la surface de l’usine.

Le CO2 a une valeur : aujourd’hui le captage et le stockage du carbone devient rentable si le prix de la tonne de CO2 est compris entre 60 et 90 euros. Une fois que les économies d’échelle seront intégrées, l’équilibre se situera plutôt entre 30 et 35 euros. Si l’on compare avec d’autres énergies renouvelables, le coût de l’émission de CO2 évitée est de 200 euros par tonne de CO2 pour l’éolien, et 1000 euros par tonne de CO2  pour l’énergie solaire. Pour vous donner un ordre d’idée, le charbon avec capture et stockage du CO2 par post combustion est aujourd’hui au même prix que l’éolien : 12 dollars par kilowattheure.

UN : - Faut-il d’abord des lois pour que les industriels développent la technologie, ou le contraire ?

Le charbon avec capture et stockage du CO2 par post combustion est aujourd’hui au même prix que l’éolien : 12 dollars par kilowattheure.

PJ : -Les Américains ont une approche technologique des problèmes. Reste qu’à un moment donné l’édiction d’une norme claire est nécessaire, sinon les industriels n’investissent pas. Le fleuve n’atteint la mer que parce qu’il a des berges, dit un proverbe africain.  Aux Etats-Unis, le sujet est d’autant plus brûlant que la loi sur le climat, en ce moment en discussion au Sénat, comporte un standard de performance environnementale pour toutes les énergies (un maximum de 500 grammes de CO2 émis par KWh), quelles qu’elles soient. Ce projet soulève l’opposition très forte des 16 états charbonniers! Lorsqu'elle a été mise en place en Californie, cette loi a tout simplement tué le charbon. Dans les Etats où toute l’économie et le marché de l’emploi sont basés sur l'anthracite, des financements pour le captage et le stockage de CO2 sont nécessaires. Soit environ un milliard de dollars par an.

UN : - Où trouver les financements ?

PJ : - L’électricien américain AEP, commanditaire du pilote de 30 MW que nous venons d’inaugurer en Virginie, est très conscient de la nécessité d’aller vite et de trouver des fonds. Il demande actuellement au Département américain de l’énergie un prêt pour capter le CO2 de l’ensemble de la centrale au charbon de Moutaineer (235 MW). Soit un budget d’un milliard de dollars. Avec notre partenaire TransAlta en Alberta (Canada), nous avons déjà sauté le pas de la séquestration du carbone à grande échelle. Le projet a obtenu 1,2 milliards de dollars de prêts de la province, de la ville, et du gouvernement canadien, pour capturer 200 MW sur les 450 MW que représente la centrale.

Du côté de l’Union européenne, un milliard d’euros a été débloqué pour soutenir des technologies de CCS dans le cadre du plan de relance européen. Le mois dernier, la commission européenne a recommandé au Parlement européen de soutenir six projets de CCS : l’un d’eux est celui d’Alstom à Belchatow en Pologne, qui met en jeu la post-combustion aux amines sur une centrale de lignite.  A ce milliard d’euros s’ajoute un système de distribution de 300 millions de crédits ETS dans le cadre du plan de relance. En considérant que la tonne de CO2 s'échange à 20 euros, ces permis d’émissions représentent donc 6 milliards d’euros. Nous sommes dans l’ordre de grandeur du milliard d’euros, et c’est ce qu’il faut à ce stade de développement de la technologie. Car il ne faut pas l’oublier : sur le marché du CCS, l’unité de temps est la dizaine d’années.

 

Dans 5 ans, nous aurons déjà
fait la moitié du chemin.



UN : - Quid du gaz ?

PJ : - Il faut s’attendre à une ruée sur cette source d’énergie. Nous sommes à un tournant, le marché va repartir. En Chine, c’est 8% de croissance. L’Europe commence à frémir. Or les alternatives énergétiques sont minces. Il faut 5 ans pour construire une centrale nucléaire. La construction de centrales au charbon est gelée aux Etats-Unis et en Europe tant que le captage et le stockage du CO2 n’est pas commercialisé. Certains pays sont déjà au maximum de ce qu’il est possible d’intégrer en termes d’énergie éolienne sans faire dérailler le réseau électrique. Reste le gaz! Le gaz dit "non conventionnel" pose néanmoins des problèmes de faisabilité et de risques pour la nappe phréatique, qui ont été soulevés par le CERA (Cambridge Energy Research Associates).

UN : - Comment se positionne Alstom sur l’éolien ?

PJ : - Alstom s’est spécialisé sur les modèles de 3 MW, c’est un petit marché. La construction de pales de plus en plus grandes (directement proportionnelles à la puissance dégagée), de 100 mètres par exemple, pose la question du transport. Ce problème n’est pas aussi aigu pour l’éolien offshore, en met l'industriel peut se permettre des capacités de 5 ou 7 MW. L’idée des hydroliennes par contre ne me convainc pas : à la différence de turbines classiques, les pales ne sont pas protégées des éléments extérieurs portés par le courant.

Une réalité me semble importante à rappeler. Pour l’instant, au-delà de 15% d’éolien dans le mix énergétique d'un pays, le réseau électrique ne suit pas. Et il faut toujours soutenir l’éolien par du thermique, du fait de l’instabilité du vent. C’est le sens de l’intérêt d’Alstom pour le smart grid : le « contrôle commande » des centres de distribution d’électricité, appelé distributed control system (DCS), est des plus stratégique pour avancer dans cette voie.

Propos reccueillis par Pierre-Olivier Rouaud et Ana Lutzky
 

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1 commentaire

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05/11/2009 - 15h03 -

Business as usual :
Malgré un regain de dernière heure le lobby du charbon doit reconnaître que ses campagnes « antiwarming »ont fait long feu. Qu’à cela ne tienne, il opère une conversion à 180°. Derrière l’urgence climatique qu’il proclame désormais, se cache en fait l’urgence de s’emparer de l’aubaine financière que constitue la CCS, remède miracle. Pour faire plébisciter cette technologie dont les tares ont pu être décrites par la formule « trop risquée, trop chère, trop peu , trop tard », une nouvelle campagne de désinformation est engagée. La dissimulation des risques majeurs de fuites hors des aquifères profonds est systématique. Les spécialistes du lobbying ont beau jeu d’abuser de décideurs qui multiplient publiquement les preuves des consternantes lacunes de leur culture technoscientifique. Ainsi sont différées les mesures urgentes d’économies énergétiques et confisquées les ressources qui devraient s’investir dans les véritables énergies propres. Compte-tenu de la progression cataclysmique du dérèglement climatique au cours des dix dernières années et de son accélération prévisible lors des dix prochaines du fait des rétroactions « positives » que constituent la réduction de l’albédo des pôles et la libération de méthane due à la fonte du permafrost, c’est se moquer que de promouvoir des « usines à gaz » prétendues opérationnelles à l’échéance 2020.
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