Economie

"Bordeaux doit rester un territoire industriel durable"

Publié le

Entretien La formule est d'Alain Juppé, maire UMP de Bordeaux, et actuel ministre des Affaires étrangères et européennes. A l'occasion d'un cahier spécial de L'Usine Nouvelle consacré aux 100 qui font bouger l'Aquitaine, il revient dans un entretien sur son rôle dans sa ville et l'importance de l'industrie pour Bordeaux et sa région.

Bordeaux doit rester un territoire industriel durable © D. R.

Les entreprises citées

En partenariat avec Industrie Explorer

L'Usine Nouvelle - On met à votre crédit d'avoir fait beaucoup pour la transformation de Bordeaux. Quels doivent être les projets emblématiques en matière de développement économique à l'horizon 2020 ?
Alain Juppé - Il y a des projets emblématiques en effet, mais aussi des politiques de fond, qui doivent permettre d'assurer un développement économique durable de Bordeaux. Donc n'oublions pas le travail sur les filières, la mise en réseau des entreprises, l'identification de secteurs clés et le travail sur les infrastructures qui sont indispensables aux entreprises.

Le premier projet est évidemment l'Opération d'Intérêt National Bordeaux Euratlantique. C'est une opération considérable de 750ha, partagée avec les villes voisines de Bègles et Floirac et construite autour de l'arrivée en 2016/2017 de la ligne à grande vitesse qui nous placera à 2h de Paris, puis 3h30 de Madrid et 1h30 de Bilbao. C'est un projet hors normes et particulièrement enthousiasmant, déjà engagé, qui fera franchir un palier très important à notre agglomération.

Qu'en est-il de l'accueil des entreprises ?
Au niveau de la ville centre, nous poursuivons un maillage important du territoire en lieux de soutien à la création d'entreprises : pépinières et incubateurs notamment. La pépinière éco-créative des Chartrons est aujourd'hui presque totalement occupée par les entreprises, de même que celle, artisanale, de la rue du Port. Ce sont des outils très efficaces, pragmatiques et adaptés aux besoins et il faut que d'autres voient le jour dans les années qui viennent.

Dans ce cadre, à court terme, un incubateur destiné à des projets d'entreprises portés par des femmes verra le jour. Cela existe à Paris et dans l'Ouest de la France, et les responsables de ce réseau d'incubateurs ont souhaité s'implanter également à Bordeaux.

C'est une idée formidable, que la ville soutient fortement, sur son principe, et financièrement. Le tourisme est aussi un levier majeur de création d'emplois et de richesse et nous avons avec la "marque" Bordeaux une chance extraordinaire. Dans ce domaine nous développons à Bordeaux, en centre-ville, le projet du Centre Culturel et Touristique du Vin, qui à partir de 2014, sera consacré à la "civilisation du vin", et visera à orienter quelques uns des 3 millions de touriste annuels vers la culture et l'économie du vin.

Enfin, notre Université est un sujet en soi, car nous percevons son importance dans l'attractivité du territoire. Il n'est pas de territoire attractif qui ne s'appuie sur une université puissante. Nous allons encore davantage resserrer nos liens. Au niveau de la CUB, nous participerons à hauteur de 100 millions d'euros en soutien au développement de l'Université.

Vos adversaires politiques estiment qu'au plan local vous portez peu d'intérêt aux questions économiques et industrielles … Votre réponse ?
Voilà une accusation dont je ne comprends pas très bien le sens. Il y a deux façons de se comporter : agir ou parler. Je préfère agir. Il me semble que c'est un point que j'ai en commun avec les chefs d'entreprises. Peut-être avec trop de discrétion, je veux bien le concéder. Lorsque je rencontre des chefs d'entreprises (et c'est le cas chaque semaine, sous des formes diverses : petits déjeuners à la mairie, visites de  locaux, inaugurations, réunions de travail), je n'éprouve pas le besoin de le clamer. Au total, mes rencontres se chiffrent en dizaines, voire davantage chaque année.

En revanche, je voudrais rappeler quelques chiffres qui témoignent de la vitalité économique de la ville et de son agglomération. Je crois pouvoir dire que la transformation (transports, aménagement urbain, ...) qu'elles ont connus, a joué un rôle prépondérant dans cette vitalité. A tel point qu'aujourd'hui, une grande partie des entreprises de l'agglomération se situe et se créé dans Bordeaux intra muros : en 2010, 2000 entreprises ont été créées, ce qui représente 50% du total de créations de la CUB (Communauté Urbaine de Bordeaux) et 20% du département. Je rappelle que Bordeaux représente un tiers du poids démographique de l'agglomération !

Enfin, puisque vous évoquez le volet industriel, je voudrais faire référence à Ford et défie quiconque de prouver mon peu d'intérêt pour ce dossier. Là encore, il y a agir et parler. J'ai personnellement suivi l'évolution de ce dossier et suis intervenu au plus haut niveau dés que le besoin s'en faisait sentir. Je ne pense pas qu'on puisse le contester, si on est de bonne foi.

Le dossier Ford montre les difficultés de reconversion pour une certaine forme d'industrie. Par ailleurs la future LGV et le projet Euratlantique vont accentuer le développement des services : dans quelle mesure le développement de Bordeaux et de la région peut se concevoir sans industrie ?
Il faut absolument que Bordeaux reste un territoire industriel durable, même s'il est évident que sa vocation est tertiaire. Aujourd'hui, environ 60% de ses entreprises évoluent dans ce secteur. Et il faut là distinguer la ville centre, de caractère forcément très urbain, et d'autres espaces de l'agglomération, forcément plus adaptés pour accueillir des activités industrielles.

Il faut aussi s'accorder sur ce que l'on entend par "industrie". Qui peut aujourd'hui dire qu'il faudrait accueillir de l'industrie lourde aux Chartrons ou cours d'Albret ? S'agissant de Bordeaux intra-muros, l'industrie est loin d'être absente. On compte environ 1600 entreprises de ce secteur. Pour ne citer que les plus connues : CNB (construction nautique) et Saft (piles). Dans leurs secteurs respectifs, elles comptent parmi les entreprises de pointe en France et en Europe.

Sur l'agglomération dans son ensemble, l'industrie aéronautique/spatial/défense nous place en position très favorable. Les zones que je citais dans ma réponse précédente (Aéroparc, Ecoparc, ...) ont précisément vocation à accueillir également des industries.

Quant à Ford, le dossier s'oriente enfin vers un déroulement favorable avec le maintien sur le site d'une unité de production de boîtes de vitesses.

Qu'est-ce qui manque encore à Bordeaux pour être une métropole innovante, attractive et au rayonnement vraiment européen ?
Innovante et attractive, je crois qu'elle l'est déjà !  Sur l'innovation, savez vous que Bordeaux est, avec Paris et Lyon, la 3ème ville en matière de jeux vidéo ? Par ailleurs, le choix de projets universitaires bordelais dans le cadre des "investissements d'avenir" montre bien que notre Université se positionne clairement sur des secteurs de recherche de pointe, reconnus nationalement.

Ce sont deux exemples, il y en a d'autres bien différents : ainsi,  des quartiers comme Ginko, les Bassins à Flots, Bastide Niel, tels que nous les projetons, sont de vraies innovations en matière d'aménagement urbain, de place laissée à de nouvelles formes d'activités économique et de vie de quartier.

Il y a quelques semaines, le succès de la "Semaine digitale", qui a retenti bien au delà de Bordeaux, a démontré notre engagement de pointe en matière d'usage des nouvelles technologies dans le cadre d'une vie urbaine (moyens de paiement, d'information, de partage, ...). Le choix qui s'est récemment porté sur Bordeaux pour accueillir en 2015 le congrès mondial consacré aux transports "intelligents" (c'est à dire à l'usage des NTIC dans les transports individuels et collectifs) montre bien pour sa part l'intérêt que nos initiatives suscitent. Bordeaux était la seule ville française retenue, et était en compétition avec Milan et Copenhague.

En matière de rayonnement, le nom de notre ville est connu dans le monde entier grâce au vin bien entendu mais il doit aussi venir d'autres secteurs.

Il faut donc que nous puissions atteindre une "masse critique" pour mieux nous positionner dans le concert des agglomérations européennes. C'est la raison pour laquelle nous visons, dans les 15 à 20 ans, une ville qui compterait 100.000 habitants supplémentaires, et une agglomération qui atteindrait le million d'habitants. Bien entendu, avec ces nouveaux habitants, il faudra des entreprises et des centres de décision. C'est cela l'ambition.

Cela passe enfin par la poursuite de l'équipement de l'agglomération en matière d'infrastructures. La LGV donc, mais aussi une montée en puissance de notre aéroport, qui a de bons résultats mais doit pouvoir encore mieux faire.

Avec Michel Rocard vous avez été l'initiateur du grand emprunt, quel premier bilan tirez-vous de cette politique, au plan national et pour la région, à la lumière des résultats de l'appel d'offre Labex, Idex, Equipex … ?
Un bilan très positif ! Nous connaissions tous déjà l'exceptionnelle qualité de notre Université à Bordeaux. Les résultats des appels à projets dans le cadre des investissements d'avenir le prouvent. Je pense d'ailleurs que ça n'est pas fini.

Le Grand Emprunt, combiné au plan campus et à la réforme des universités, donne un coup d'accélérateur formidable au secteur université/recherche, qui ne manquait pas de capacité d'innovation mais avait indéniablement besoin de moyens pour franchir un palier. L'Etat s'y est investi très largement et a investi beaucoup. Bordeaux est une université d'excellence, c'est maintenant un fait.

C'est la raison pour laquelle, nos enjeux dorénavant sont d'insérer mieux encore l'Université dans la ville (ou la ville dans l'université), créer les passerelles les plus efficaces pour la mettre en connexion avec le monde de l'entreprise et favoriser une vie de campus la plus dynamique possible.

Qu'apporte à la ville le fait d'avoir le numéro deux du Gouvernement à sa tête ? Et pour la région ?
Cette question est récurrente depuis mon entrée au gouvernement. Mon souci est avant tout être dans l'action nationale et internationale et j'espère que cela rejaillira sur Bordeaux et sa région. Ensuite, quand vous êtes ministre et que vous avez une décision à prendre, le raisonnement s'applique à l'intégralité du territoire national et au nécessaire équilibre à respecter même si, quelquefois, c'est le cœur qui dicte les options.

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