Bordeaux attend Les super Yachts
Une activité de « refit » des yachts de luxe pourrait s’implanter dans le quartier des Bassins à flot. À la clé, des dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires par an et près de 500 emplois.
Les sites de maintenance ( "refit") de yachts de luxe sont saturés en France et en Europe. Bordeaux compte bien en profiter. La métropole aquitaine possède tous les atouts pour se spécialiser dans cette activité. À commencer par trois formes de radoub : deux de 100 et 150 mètres de longueur, situées au cœur des Bassins à flot, dans le quartier Bacalan, proche du centre de Bordeaux ; et la troisième, de 235 mètres, sur la commune de Bassens, à l’aval de la ville. Les Bassins à flot, qui font l’objet d’un ambitieux plan de réhabilitation, sont à dix minutes du centre historique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2007.
Bordeaux met également en avant son savoir-faire technique. La filière nautique compte quelque 1 800 salariés en Gironde, répartis dans 170 entreprises, dont des fleurons internationaux tels que Construction navale Bordeaux (110 millions d’euros de chiffre d’affaires, 500 salariés), filiale du groupe Bénéteau spécialisée dans les multicoques et catamarans, et Guy Couach (27 millions d’euros de chiffre d’affaires, 250 salariés), connu pour ses yachts de luxe de 50 mètres à Gujan-Mestras. Le Grand port maritime de Bordeaux travaille sur ce projet depuis 2008. "Lorsque nous avons lancé un appel à manifestation d’intérêt fin 2011, la filière locale a vite réagi et s’est structurée", souligne Étienne Naudé, le directeur du développement du port.
1,37 milliard
C’est, en euros, le chiffre d’affaires de la construction et de la maintenance de yachts en France.
Marché en croissance
Car, derrière, le marché potentiel de la maintenance de yachts de luxe s’élève à 50 millions d’euros, avec à la clé quelque 500 emplois directs et indirects, selon une récente étude de faisabilité des cabinets d’Earth Case et Synesis Conseil, spécialistes du secteur. Dès avril 2012, un cluster baptisé Bordeaux super yachts refit s’est constitué avec douze PME fondatrices. "Aujourd’hui, un an après, nous avons rassemblé 50 sociétés de la région autour de nous", se réjouit son président, Thierry Lausseur, le gérant de Cérénis, un bureau d’études spécialisé dans les équipements nautiques. Couach et Construction navale de Bordeaux sont partenaires du cluster.
Le port de Bordeaux s’attelle désormais à l’aménagement des deux formes de radoub des Bassins à flot. "L’enveloppe globale pour leur rénovation est de 10 millions d’euros", indique Étienne Naudé. Le financement sera public-privé. La ville et la communauté urbaine de Bordeaux, le département de la Gironde, la région Aquitaine et l’État ont promis de soutenir financièrement le projet. Dès cette année, le Port, l’État, la communauté urbaine et la Région pourraient débloquer les premiers fonds, afin de lancer l’activité début 2014 et attirer les investisseurs privés. "Car, les clients sont déjà là", insiste Thierry Lausseur. Pour l’heure, seule la forme de radoub capable d’accueillir des navires jusqu’à 150 mètres de longueur est opérationnelle.
Le marché est en plein essor. Les propriétaires de yachts de luxe attendent aujourd’hui jusqu’à trois ans aux États-Unis et en Europe avant de pouvoir trouver une place dans un chantier. Les yachts de moins de 60 mètres ne passeront pas, toutefois, par Bordeaux. Ils devraient rester en Méditerranée, à Marseille-La Ciotat, Toulon, Antibes, en Italie (Gênes, Livourne…), en Turquie et à Malte. Mais, au-delà de 85 mètres, les chantiers méditerranéens ne disposent pas des moyens suffisants. Pour la maintenance, les propriétaires sont souvent contraints de revenir là où leur bateau a été fabriqué, en Allemagne et aux Pays-Bas. "Bordeaux se situe à mi-distance entre la Méditerranée et les sites de conception de ces super yachts", plaide le président du cluster aquitain.
Quartier d’avenir
La reconversion des Bassins à flot ne va pas de soi. Le maire de Bordeaux, Alain Juppé, se demande s’il est possible de réimplanter dans la ville une industrie créatrice d’emplois avec de bons salaires, sans pour autant nuire à l’attractivité des projets d’urbanisme. D’ici à 2025, le nouveau quartier des Bassins à flot verra la construction de plus de 700 000 mètres carrés de surfaces (5 400 logements, des équipements collectifs, des commerces, des locaux pour des entreprises du numérique…). C’est "le quartier d’avenir", selon Alain Juppé. L’architecte-urbaniste conseil, Nicolas Michelin, s’est offusqué que ce projet de refit de yachts se "greffe" en cours de route sur l’opération.
L’enjeu est important. Aujourd’hui, il n’y a guère que Saft à avoir installé une usine pour fabriquer ses batteries lithium ion au cœur de la métropole. C’est peu, trop peu. Surtout, que l’agglomération bordelaise doit créer 75 000 emplois pour donner du travail aux 250 000 nouveaux habitants attendus d’ici à 2030. "Très souvent, le couple vient à Bordeaux, car l’un des deux est muté dans la région, mais l’autre personne reste sans travail", rappelle Alain Juppé. L’ancien ministre a été rassuré sur la compatibilité entre les yachts et le projet immobilier après avoir visité des chantiers à Viareggio en Italie. Mais la partie n’est pas gagnée avec les promoteurs. "Il faut encore travailler sur la comptabilité avec l’environnement pour limiter les nuisances visuelles, sonores, olfactives", prévient Josy Reiffers, le maire adjoint de Bordeaux chargé du développement économique.
Des réunions ont lieu chaque semaine entre les promoteurs et le cluster. "Cela se fera", rassure l’élu. "Tout le monde sera gagnant, assure Étienne Naudé. La présence de yachts de luxe ne fera que renforcer l’attractivité des Bassins à flot et profitera au commerce en centre-ville."
Sur la Côte d’Azur, la réparation étend son offre
La Ciotat va recevoir 43 millions d’euros d’investissements.
L’été, en Provence, les yachts ne font pas rêver que les touristes. Ils génèrent, avant et après la saison, des travaux d’entretien, de réparation et de transformation, qui réjouissent les entreprises spécialisées. D’abord, à La Ciotat (Bouchesdu- Rhône), qui attire 500 escales annuelles sur les anciens chantiers réhabilités par la Semidep. De 2013 à 2017, le site de 34 hectares va bénéficier de 43 millions d’euros d’investissements publics et privés sur la grande forme de 352 mètres, avec de nouveaux stationnements à quai et équipements, et 25 000 m² de bâtiments. Quarante sociétés entourent Monaco Marine et Composite Works, employant plus de 600 salariés pour un chiffre d’affaires global de 70 millions d’euros. "La prolongation en juin de notre délégation de service public jusqu’en 2036 prévoit 57 millions d’euros supplémentaires pour mener à bien la reconversion des espaces et développer les services aux usagers", explique Jean- Philippe Mignard, le directeur de la Semidep. Dans le Var, l’ex-base aéronavale de Saint- Mandrier abritera, d’ici à 2014, un nouveau site, Ysec, pour des yachts de 55 mètres, grâce à International Marine Services (IMS), filiale de Nepteam. À Toulon, DCNS investit le marché avec son partenaire Other Angle Yachting. Enfin, à Marseille, International Technic Marine et Sud Marine Shipyard priaient le port de se montrer plus ambitieux. Ce dernier a acté le principe d’accueillir à la Joliette les yachts qu’ils espèrent entretenir.
Jean-Christophe Barla
