Economie

Bernard Thibault : "Le scandale Total ? Les salariés n'ont pas la parole et sont sanctionnés"

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Entretien Réforme des retraites, restructurations, revendications salariales, arrivée de Proglio à la tête d’EDF … en exclusivité pour l’Usine Nouvelle, Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, revient sur tous les sujets chauds de l’actualité sociale.

Bernard Thibault : Le scandale Total ? Les salariés n'ont pas la parole et sont sanctionnés © DR

Que pensez-vous de l’initiative du gouvernement de mettre des feux rouge, orange ou vert aux entreprises, en fonction de leur négociation sur le stress ?

Pour filer la métaphore automobile, on pourrait aller plus loin. Dans le code de la route, il n’y a pas que des feux, il y a aussi des retraits de permis.

Le président de la République, dans l’agenda social, veut laisser du temps pour résoudre le problème des retraites. Vous êtes soulagé ?

Le premier objectif du sommet social était de clarifier le processus et le calendrier pour le rendez vous retraite. Le Parlement sera saisi en septembre et non plus en juillet. L’expression de l’opinion et des syndicats l’a forcé à repousser le calendrier. Sur le fond, le ministre du Travail ne parle que d’âge et de durée de cotisations. Mais l’opinion n’en est pas là, les salariés veulent comme nous maintenir le droit au départ à 60 ans. D’autant que le vrai sujet c’est l’emploi. Nous n’avons pas de problème de productivité, et nous avons le taux d’emploi des jeunes et des seniors le plus faible d’Europe. Le directeur de la CNAV a lui-même expliqué récemment que cette année il n’y aurait pas eu de problème de financement des retraites sans la crise. Les salariés ne veulent pas payer sur les retraites la crise actuelle dont ils ne sont pas responsables.

Etes-vous prêt à discuter du montant des cotisations, compte tenu des déficits anticipés ?

Je récuse les prévisions de 100 milliards d’euros de déficit pour 2050 qui circulent. Personne ne peut faire ce genre de pronostic. Même le ministre du Travail, que j’ai interrogé, ne peut expliquer comment on aboutit à ces projections. L’équilibre du régime est conditionné par le taux d’emploi, or on ne peut même pas dire ce qu’il en sera à la fin l’année. On navigue à trois mois. Alors pour 2050…Le seul élément prévisible est la démographie. Tous les autres paramètres sont des hypothèses. La vertu de ce chiffre de 100 milliards est qu’il est rond et qu’il effraie les populations.

Dans les entreprises, que faites-vous pour éviter le départ des seniors ? La CGT a plutôt tendance à signer des accords leur permettant de partir...

Si les seniors ont envie de quitter les entreprises, c’est d’abord le signe de la dégradation de la vie au travail. Ce qui n’est pas normal, c’est que le travail ne soit plus vécu de manière positive. Nous sommes pour le maintien du droit au départ à 60 ans pour ceux qui le veulent mais aussi pour que les seniors qui souhaitent poursuivre leur activité ne soit pas usés, stressés. La demande de départ n’est pas unanime, elle est le fruit de la dégradation des conditions et du manque de perspectives. Surtout qu’avec la crise s’est amplifié le sentiment que le lien avec l’entreprise est en pointillé, sans lendemain, que l’on peut être écarté du jour au lendemain. Il y a un attachement fort des salariés à « leur » entreprise mais un fossé de confiance avec « les » entreprises. Paradoxalement la retraite peut apparaître comme une période plus sécurisée, un statut plus stable par rapport aux restructurations dont les salariés font les frais.

Comment expliquez-vous que les salariés se focalisent sur la prime de départ plutôt que sur le maintien de l’emploi ?

Nous n’avons jamais fait de la prime de départ l’alpha et l’oméga des plans de restructuration. Du point de vue syndical, ce n’est pas satisfaisant. Notre priorité est de trouver de nouvelles activités, de nouveaux emplois. L’enveloppe est un pis-aller, un ballon d’oxygène avant la case chômage. Mais on ne nous offre pas d’autre choix ! Les salariés ne peuvent pas s’exprimer sur des plans d’activité alternatifs. Il ne faut donc pas s’étonner qu’ils ne discutent que de ce qui est discutable : le montant de l’indemnité, pour solde de tout compte. C’est vrai que le salarié a envie de monnayer les atteintes à sa dignité. Du reste, si vous voulez dire que tout se résume désormais à l’argent, il me semble que l’exemple vient plutôt d’en haut.

S’agissant de la rémunération des dirigeants, vous n’avez pas participé à la polémique sur celle d’Henri Proglio chez EDF et Veolia, au moment où il devait cumuler les deux. Il se dit même qu’il est arrivé à EDF avec votre bénédiction...

Le niveau de rémunération des dirigeants est disproportionné. Je l’ai d’ailleurs redit récemment au président de la République. Nous ne lâcherons jamais là-dessus, et le sujet est loin d’être clos. Vous citez Henri Proglio, mais il y en a beaucoup d’autres.

Et le fait qu’il cumule la présidence de deux grandes entreprises ?

Quelles que soient les qualités d’un homme, on bute sur une réalité : il n’y a que 24 heures dans une journée. Donc, je ne comprends pas comment un tel schéma a pu être imaginé pour EDF et Veolia. D’autant que cela décrédibilise l’apport d’un homme à la direction d’une entreprise. Franchement, je suis admiratif de ces dirigeants qui arrivent à siéger dans autant de conseils d’administration...

Comment jugez-vous les débuts d’Henri Proglio à la tête d’EDF ?

Ce n’est pas la CGT qui choisit les dirigeants d’EDF. Le problème, c’est que nous risquons d’aller à la catastrophe énergétique. C’est-à-dire en rupture de production. Nous sommes contraints par un carcan idéologique libéral porté au niveau européen. On veut faire de cette activité une source de profit alors que nous sommes sur une activité essentielle pour l’économie et qui a besoin d’un haut niveau de standard social. Nous risquons d’être en rupture de production et la première préoccupation est d’organiser un marché. Nous allons vers un sous-investissement en production alors que les entreprises énergétiques dépensent de l’argent pour occuper des parts de marché ailleurs !

La priorité, c’est de produire. De toute façon, cette stratégie de concurrence entre opérateurs ne fonctionne pas en la matière car elle butte sur la capacité des réseaux. Dans l’énergie comme d’ailleurs dans le ferroviaire, que ce soient des lignes à haute tension ou des lignes de chemin de fer, on est contraint par les infrastructures.

La concurrence ne peut pas aider à développer le marché ?


Ecoutez, depuis que l’on a une directive sur le transport, c’est le transport routier qui se développe, pas le fret ferroviaire . Ce n’est pas parce qu’il y aura des trains siglés Veolia ou Deutsche Bahn qu’il y aura plus de lignes et un réseau en meilleur état. Tout cela est bidon, et c’est le fruit du lobbying.

Pourquoi empêcher Total de restructurer son raffinage, s’il y a des surcapacités en France ?

D’abord la France importe des hydrocarbures raffinés ensuite les décisions de ce type doivent s’anticiper. Surtout quand on a des marges qui le permettent. Les salariés doivent être informés, et doivent pouvoir peser sur les stratégies. Non seulement ils n’ont pas la parole, mais en plus ce sont eux qui sont sanctionnés. C’est cela qui fait scandale. Chez Total, si les salariés occupent les sites, c’est qu’ils sont dans une situation d’inquiétude.

Faut-il obliger Renault à relocaliser ? Le patriotisme économique, n’est-ce pas une exigence qui nie la solidarité entre salariés dans le monde ?

La mondialisation de l’économie crée des distances disproportionnées entre le lieu de production et les lieux de consommations. La planète est gérée en fonction des gains procurés aux entreprises par la délocalisation. Les biens et matériaux transportés ont un impact considérable sur l’environnement. Qu’est ce qui fait qu’un assembleur peut construire dans un lieu et commercialiser dans un autre sans payer le vrai coût environnemental de son transport ? Dans le transport, on investit sur des infrastructures internationales au détriment du local.

A la CGT, la défense de l’environnement est une nouvelle façon d’habiller le protectionnisme ?

Pas du tout. Nous défendons le développement durable depuis notre congrès de 1999. Et nous nous battons pour que l’on ne mette pas les salariés en compétition, mais l’Europe politique est au point mort.

Propos recueillis par Laurent Guez, Thierry Del Jésus et Anne-Sophie Bellaiche


Retrouvez également jeudi 25 février, dans le prochain numéro de l’Usine Nouvelle, le grand entretien avec  Bernard Thibault sur la politique industrielle.

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1 commentaire

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22/02/2010 - 18h33 -

le scandale c'est que dans un pays présenté souvent comme une dictature qu'un syndicat puisse prendre en otage tout un pays pour essayer de tuer TOTAL comme il a tué d'autres branches industrielle.
entre les violences et les blocages d'entreprise et les jugements du syndicat de la magistrature c'est une des causes principales des délocalisations .
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