[Baromètre] Dans la smart city, cap sur l’efficacité énergétique… et son modèle économique

Entre deux confinements, est-il possible de se projeter vers la ville du futur ? Pas de doute côté chiffres : les appels à projets sont en hausse en 2020. Mais le ressenti s'avère souvent différent de la réalité et, cette année encore, « La Gazette », « Le Moniteur », « L'Usine Nouvelle » et « L'Usine Digitale » se sont associés pour interroger leurs lecteurs. A travers leurs réponses, entreprises de la construction, industriels et collectivités locales révèlent leurs propres visions de la ville du futur.

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[Baromètre] Dans la smart city, cap sur l’efficacité énergétique… et son modèle économique

Quels impacts ont eu les confinements et les élections sur l'imagination de la ville du futur ? A voir les réponses à notre questionnaire, réalisé en septembre 2020, les collectivités semblent remiser certains projets, alors que le privé (industries et BTP) s'enhardit sur ces questions et met en avant sa montée en compétences. Ainsi, lorsque les collectivités jugent leur propre maturité, elles sont 64 % à se donner moins de 5 sur 10. A l'inverse, 55 % des entreprises du BTP et 44 % des industriels estiment leur maturité supérieure à 7.

La même tendance se dessine sur les projets en cours. En 2019, un quart des acteurs publics répondant à notre enquête avaient des projets déjà engagés et 30 % indiquaient être en cours de développement d'une démarche estampillée « ville du futur ». Un an plus tard, ces mêmes questions montrent un recul des collectivités, alors même qu'une grande majorité des entreprises ayant répondu à notre étude indiquent avoir déjà collaboré sur ces projets (voir les graphiques ci-dessous). Pour ces dernières, on observe une diminution du nombre de collaborations initiées par des appels à projets lancés par des collectivités. Ceux-ci représentent la moitié des collaborations relevées par les professionnels du BTP, contre deux tiers l'année dernière. Dans l'industrie, c'est un quart des projets qui passeraient par un appel à projets, un tiers provenant directement d'une proposition de l'entreprise.

Bonne année 2020

Jacques Priol, président du cabinet de conseil Civiteo, s'étonne de cette sensation d'une baisse du nombre d'appels à projets. « En réalité, ils ont considérablement augmenté. En 2019, on parlait beaucoup des projets de ville du futur, mais seules les grandes métropoles s'y mettaient vraiment. Cette année, on voit des intercommunalités qui s'engagent, soit sur des thématiques, soit sur des projets stratégiques. Cela reste limité, mais, d'une vingtaine de projets que nous recensions fin 2018, nous en observons 150 aujourd'hui ! Cet engouement est à la fois porté par des enjeux locaux et des initiatives nationales, comme le programme Action cœur de ville. »

Comment interpréter cette différence entre la réalité et son ressenti ? « Deux biais peuvent l'expliquer », répond le président du cabinet de conseil Tactis ingénierie, Stéphane Lelux. « D'abord, il faut se méfier des périodes électorales, car la carence qui les précède gèle les appels à projets pendant six mois. Ensuite, cette année, il faut ajouter le confinement qui a, lui aussi, perturbé les services. On garde en mémoire un recul des appels d'offres car 2019 était une année pleine et cette année est quasiment blanche. » Quant à l'initiation de collaborations par contact direct plutôt que par le biais d'appel à projets, elle témoignerait plus des tâtonnements d'un secteur encore balbutiant. Stéphane Lelux analyse : « La montée en compétences des industriels et leur démarche volontaire illustrent surtout l'importance de la composante “techno” dans les projets de ville du futur. Mais cela indique aussi que la maturité n'est pas encore là pour répondre aux appels d'offres. »

L'équilibre économique, nerf de la guerre

Cette question de maturité se retrouve également dans les difficultés rencontrées sur les projets. Comme l'année dernière, le manque de moyens financiers pour les projets innovants est mis en avant tant par les acteurs privés que publics (voir les graphiques ci-dessous ). Viennent ensuite le manque de compétences en interne, la gestion de la donnée et sa sécurité, et le manque d'informations juridiques. «C'est un paquet global qui pointe le manque d'expertise en interne, juge Jacques Priol. Mais tout cela est lié. Là où il n'y a pas d'études sur les retours sur investissements, on débouche forcément sur un manque de moyens. Lorsque l'on parle de nouveaux services, on voit la dépense, mais pas forcément l'amélioration pour la qualité de vie de l'employé ou du citoyen. » Stéphane Lelux abonde : « Le sempiternel manque de moyens financiers. La vraie question est en effet celle de l'équilibre économique. La ville du futur offre des gains indirects difficiles à évaluer. Comment mesurer le lissage des heures de pointe en euros, par exemple ? Nous sommes encore mal outillés pour mesurer les impacts des politiques publiques et cette difficulté à traduire nos problématiques en chiffres se retrouve surtout dans les projets innovants. Les choses ancien nes sont très peu remises en question. Prenez les routes. Elles coûtent extrêmement cher à la collectivité, mais on ne va quasiment jamais remettre en question leur financement public en fonction d'une étude d'impact sur la qualité de vie des usagers. Avec la nouveauté, c'est l'inverse. Il faut démontrer les externalités positives avant d'ouvrir un budget. »

Priorité à l'environnement

Une pensée toute rationnelle, mais le piège n'est jamais loin. « Attention à l'apparente simplicité des outils faciles proposés par de grands opérateurs du numérique, poursuit le président du cabinet Tactis. Je pense en particulier à Waze qui, bien que gratuit, coûte finalement à la collectivité. » Plusieurs villes adaptent en effet leurs voies secondaires avec des feux factices et des dos-d'âne afin de ralentir les trajets retenus par l'application. Ainsi bluffé, Waze propose à nouveau les trajets principaux à ses utilisateurs.

Il y a pourtant un sujet sur lequel la ville du futur ne s'embarrasse pas de conditionnel. Les projets doivent avancer vers la sauvegarde de l'environnement. Concernant cette question, l'ensemble des acteurs interrogés sont sur la même ligne. Industrie, construction et collectivités se rejoignent également sur la prévalence de la rénovation énergétique dans les projets de ville du futur.

Un plébiscite total qui ne doit rien au hasard, estime Stéphane Lelux. « La ville du futur, c'est la rénovation énergétique. Pourquoi ? Parce que c'est le plus simple à quantifier. Ici, il y a un modèle économique. La santé, l'éducation, la sécurité ou les transports sont des secteurs qui ne rapportaient pas d'argent avant la ville du futur et qui n'en rapporteront pas avec un projet de ville du futur. Sur l'efficacité énergétique et l'éclairage, on sait qu'il y a des marges à gagner. Et il ne faut pas hésiter à aller les chercher, car c'est également sur ces marges gagnées que les projets de ville du futur financent les capteurs nécessaires pour d'autres usages de l'internet des objets. »

« Il y a peut-être un biais sur cette question de lutte contre les passoires thermiques, relève tout de même Jacques Priol. Nous sommes arrivées à cette conclusion avec l'équipe qui réalisait le baromètre annuel des administrateurs territoriaux, “Les Français et le service public”. Le sondage a également été réalisé en septembre, or, entre le 4 et 15 septembre, tous les médias parlaient d'un hypothétique plan de relance basé sur l'investissement dans la rénovation énergétique. Il n'est pas étonnant que les questionnaires réalisés à ce moment-là fassent remonter aussi haut cet item. Cela n'enlève rien au fait que l'environnement durable est un objectif évident de la ville du futur, mais on voit en outre que les nouveaux services urbains sont également bien présents dans la tête des acteurs interrogés. C'est rassurant car cela veut dire que la ville du futur est aux services de ses habitants. » Jean-Yves Toussaint, directeur du laboratoire d'excellence (LabEx) « Intelligences des mondes urbains », à l'université de Lyon, s'étonne également des priorités révélées par l'étude. « Avec l'arrivée de la nouvelle réglementation RE 2020, qui va remplacer la RT 2012 au 1 er janvier 2021 [*], même les bâtiments à énergie positive pourront être mal notés s'ils ne prennent pas en compte la mobilité de leurs habitants », note-t-il.

Dans ces conditions, la lutte contre les passoires thermiques, élément primordial pour la réduction des gaz à effet de serre, peut-elle faire partie seule d'un projet de ville du futur ? « Ce qui est sûr, poursuit Jean-Yves Toussaint, c'est que l'on ne voit pas les défis de la ville du futur remonter ici. Les îlots de chaleurs, l'e-commerce et ses livraisons, l'intermodalité, etc. , sont peu représentés. Quant à la sécurité… elle occupe l'espace médiatique lors d'un événement grave, mais ne constitue pas une priorité de longue durée au même titre que l'environnement. Aujourd'hui, c'est l'environnement qui permet de toucher des aides de l'Etat ou de l'Europe. »

La « safe city », un cas à part

La sécurité, gageure de la monture « safe city » des projets de ville du futur, arrive en effet en queue de peloton des objectifs cités par les collectivités. « On parle beaucoup de “safe city” et c'est normal parce que ces projets sont faits pour cela, estime le président de Civiteo, Jacques Priol. Mais ils ne représentent qu'une faible part des projets en cours. Je pense que la “safe city” va peu à peu se séparer du reste de la ville du futur. Je le pense et je le souhaite, car il faut éviter l'amalgame entre la donnée à des fins d'intérêt général et celle à des fins de sécurité. Intégrer la “safe city” dans les projets de ville du futur me semble contre-productif, car cette crainte de l'utilisation des données est déjà présente dans l'esprit des Français. Ils ont une grande confiance dans l'utilisation de leurs données par les acteurs publics. Il ne faut pas entacher cette confiance. »

Le contrôle de la donnée et les gages de bonne foi ne sont pas les seuls moyens de gagner la confiance des habitants. Il faut aussi s'entourer des bonnes personnes et, cette année, ce sont les scientifiques qui remportent la palme.

Une réaction peut-être due au manque d'études sur les externalités de ces projets, mais qui semble éloignée de la réalité du terrain des intervenants. « Je m'étonne surtout de ne pas voir de consultant dans ce classement, glisse ainsi Jean-Yves Toussaint. Ils sont pourtant omniprésents sur ces questions. »

Les deux consultants interrogés ne sont pourtant pas les seuls à manquer à l'appel. Selon eux, les grandes entreprises de prestation de services publics, sans doute réparties dans d'autres catégories, ne sont pas visibles, elles non plus. Des actrices pourtant centrales, partenaires de longue date des collectivités locales et capables de centraliser les technologies d'autres entreprises. En intégrant petit à petit les outils « smart » de l'industrie, ce sont sans doute elles qui transformeront les projets de « ville du futur » en prestation de « ville ».

(*) Réglementation énergétique et réglementation thermique.

Méthode de l'enquête

Baromètre réalisé par un questionnaire en ligne pour « La Gazette », « Le Moniteur », « L'Usine Nouvelle », « L'Usine Digitale », du 3 septembre au 2 octobre 2020. 721 répondants, parmi lesquels 320 décideurs de collectivités locales (278 élus et 42 agents), 185 du secteur de la construction (83 directeurs généraux) et 216 de l'industrie (69 directeurs généraux). Etude produite par Infopro Digital études (etudes@infopro-digital.com).

 

Donnée

Si le contrôle de la donnée est clair sur le plan juridique (les données produites par une collectivité et ses prestataires ont un statut public), il ne l'est pas dans l'esprit des acteurs de la ville du futur. Ainsi, 27 % des collectivités ne savent pas à qui appartiennent les données de leurs projets. Les entreprises, elles, ne sont que 19 % dans le BTP et 12 % dans l'industrie à citer la collectivité comme propriétaire unique.

 

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