[Avis d'expert] Quand l’industrie automobile s’empare de l’industrie de la construction

Le secteur de la construction est en France un secteur économique plus important que l’automobile, la mode et la santé. Il fait face depuis quelques années à des difficultés croissantes : transition écologique, hausse de coûts de construction, difficulté à recruter, augmentation de la complexité des projets… Le professeur Dr Zoubeir Lafhaj de Centrale Lille, titulaire de la Chaire de recherche industrielle européenne “Construction 4.0” et Dominique Renard-Brazzi fondatrice d’Afleya, ingénieure de Centrale Lyon partagent leur vision de la transformation inéluctable et nécessaire de cette industrie.

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[Avis d'expert] Quand l’industrie automobile s’empare de l’industrie de la construction
Le professeur Dr Zoubeir Lafhaj de Centrale Lille, titulaire de la Chaire de recherche industrielle européenne “Construction 4.0” et Dominique Renard-Brazzi fondatrice d’Afleya, ingénieure de Centrale Lyon.

Quand on étudie les performances du secteur de la construction, on s’interroge spontanément sur le retard de productivité qu’il accumule par rapport aux autres secteurs industriels. Alors que la productivité de l’industrie manufacturière a augmenté en moyenne de 3,6 % par an au cours des deux dernières décennies, la construction n’a enregistré qu’une progression annuelle de 1 % (McKinsey 2017). Les dépassements de coûts de plus de 50 % sont courants (Flyvbjerg 2005). Le BTP, deuxième producteur de déchets, a des taux de recyclabilité faibles pendant que Toyota, lui, a visé un taux de recyclabilité de 95 % pour ses voitures dès 2015.

Face à une demande de logements croissante, une clientèle de plus en plus exigeante et un contexte environnemental de plus en plus critique, que fait le secteur de la construction pour s’adapter et combler son retard ? Il n’a pas d’autre choix que de se réinventer. Et il le peut, grâce aux nouvelles technologies et à l’industrialisation.

Le ministre français du logement a d’ailleurs reçu un rapport en novembre dernier pour aider au développement de la construction industrialisée. Déjà certains acteurs européens ou américains se positionnent, tels que Boklok (d’Ikea), Skanska, Laing O Rourke, X-Tree, Katerra. Mais malgré leurs avancées régulières, le secteur peine à adopter de nouvelles méthodes.

Comment conjuguer construction et industrie 4.0 ?

Une telle modernisation de la construction est plus profonde que la dématérialisation du suivi de chantier ou d’utilisation de quelques éléments préfabriqués. Il faut adopter une approche différente de la conception : passer du statut de bâtiments supposés tous “uniques”, à une orientation "produit" ou plateforme. "Découper" les bâtiments en sous-ensembles ou modules permet de standardiser, donc de gagner en temps et en coûts d’études, tout en pouvant adapter ces modules à chaque projet qui restera spécifique.

Cette approche est expérimentée depuis plusieurs années dans le secteur de l’automobile. Elle a permis à des constructeurs comme Volkswagen, Renault et Nissan d’afficher des potentiels de gains importants en productivité et en qualité. Renault et Nissan annonçaient, en 2013, 30 à 40 % de réduction des coûts d’étude avec leur "Kit Lego" : une banque limitée de composants utilisable pour construire une large gamme de véhicules.

Seul le passage, comme l’industrie automobile au début des années 2000, à la modélisation numérique avec le BIM (Building Information Modelling) et la data analyse permettent ce bond en avant. La connectivité numérique, le cloud computing, l’impression 3D et le big-data sont des technologies, qui, appliquées à la construction, permettront la fusion de l’ingénierie, de l’architecture, de la fabrication et de la construction.

Dans ce nouvel acte de construire orienté "produit", les "données utiles" circulent de façon fluide et immédiate des clients et des chantiers vers les ingénieurs de conception. Les personnels de chantier, formés pour intégrer ce nouveau mode de pilotage, sont la clés dans la réussite du dispositif en apportant en continu des pistes d’amélioration des standards.

L’industrialisation de la construction a également un impact sur les business modèles des entreprises du secteur. Avec une approche produit ou plateforme, la mutualisation des coûts est possible entre plusieurs projets et plusieurs acteurs. L’intégration verticale devient un chemin stratégique intéressant et les modes de rémunération évoluent, rendant caduque l’indexation de certaines d’entre elles au coût de construction, mode, de plus, peu favorable à sa baisse structurelle.

Pourquoi est-il urgent de se lancer dès aujourd’hui dans l’industrialisation de la construction ?

Chaque industrie doit produire mais aussi penser et construire l’après. C’est particulièrement vrai aujourd’hui pour le secteur de la construction qui fait face à des défis importants.

Le premier défi est de répondre aux besoins “primaires” des clients de logement : diversité de l’offre, qualité, confort, maîtrise des délais. Des industriels comme Toyota ou des start-up comme Katerra l’ont compris. Toyota vend désormais son savoir-faire, ses outils au secteur de la construction. Elle a déjà construit 100 000 maisons durables, de haute qualité, dans des délais très courts qui répondent à la crise du logement en Asie. Une garantie de 60 ans est même incluse.

Si un système productif industriel permet de mieux maîtriser la production et d’améliorer les conditions de travail, l’industrialisation permet aussi, et c’est son deuxième grand défi, de porter l’ambition écologique du secteur face à l’accentuation des contraintes imposées.

L’industrialisation est la voie la plus prometteuse pour garantir une meilleure (ré)utilisation des matériaux, permettre l’accroissement à moindre coût de l’efficacité énergétique des bâtiments, développer une maintenance prédictive efficace et économique, faciliter des démontages ou transformations d’usage et garantir un meilleur recyclage des déchets.

Outre la nécessité de renforcer les compétences humaines, il peut exister des réticences en raison des contraintes locales, économiques (masse critique), sociales, culturelles, ou politiques.

Le bouleversement à prévoir est important. Il doit donc se préparer dès à présent. Renforcer la formation, la recherche, l’expérimentation pour développer l’industrialisation est une priorité. Il n’y a pas d’autre choix que d’apprendre et de progresser dans cette voie qui prendra du temps.

Et pourquoi ne pas imaginer une alliance entre l’industrie de la construction et celle de l’automobile, vitale pour le secteur de la construction et stratégique pour l’automobile ? Penser et construire notre futur permettra de mettre notre industrie au cœur des défis nationaux et internationaux. Il est primordial pour des raisons de défense, de souveraineté et d’investissements d’avenir que ces deux secteurs de l’industrie puissent penser à leurs évolutions.

Par le professeur Dr Zoubeir Lafhaj de Centrale Lille, titulaire de la Chaire de recherche industrielle européenne “Construction 4.0” et Dominique Renard-Brazzi fondatrice d’Afleya, ingénieure de Centrale Lyon.

Les avis d'expert sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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