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[Avis d'expert] Pourquoi le Covid-19 ne signera pas le retour de l'automobile... en Europe

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Tribune En Chine, le marché automobile connaît un fort dynamisme. Un constat valable en Europe et en France? Non, d'après Mathieu Sabarly, manager en charge des technologies émergentes au service de l'industrie automobile au sein du cabinet Wavestone. 

[Avis d'expert] Pourquoi le Covid-19 ne signera pas le retour de l'automobile... en Europe
De nouveaux modèles économiques tels que proposé par Citroën avec l’Ami émergent.
© maison-vignaux @ Continental Productions

Alors que la France et bien d’autres pays entament à peine leur déconfinement, les yeux se tournent vers la Chine pour y déceler le moindre indice économique, la moindre tendance émergente post-Covid-19. Le domaine de la mobilité n’y échappe évidemment pas, surtout après le rôle majeur joué par les transports en commun en termes de propagation du virus en milieu urbain. L’espoir de ne pas reproduire une telle crise pousse chacun à remettre en question ses habitudes de transport, mettant le transport individuel sous le feu des projecteurs. Début mars, 66% des interrogés d’une étude Ipsos en Chine déclaraient même envisager l’achat d’un véhicule sous 6 mois. De quoi remettre en grâce l’automobile aux yeux des citadins ? Il s’agit plutôt d’un trompe-l’œil qui ne doit pas éloigner les constructeurs de leur nécessité à se réinventer.

Pourquoi la réalité chinoise n'est pas transposable

Les premiers indicateurs issus de Chine semblent encourageants : le marché de l’automobile enregistre d’ores-et-déjà en avril des ventes globales supérieures à celles d’avril 2019 – hausse inédite en 21 mois – et les ventes aux particuliers baissent seulement de 2,6% sur une année (China Association of Automobile Manufacturers, mai 2020) alors que certains concessionnaires annoncent des fréquentations similaires à la période pré-Covid-19. Tout porte donc à croire que l’automobile ne devrait pas subir les éventuels changements d’habitude liés au virus, et pourrait même en tirer profit, à en croire l’étude d’Ipsos en Chine citée précédemment.

Du tiers des interrogés utilisant leur voiture pour des déplacements quotidiens avant la crise, la part double après crise. Pour autant, les tendances issues de Chine sont-elles transposables dans nos contrées? Non, car ces tendances ne remettent pas en cause le mouvement de rationalisation de l’empreinte automobile en Europe, renforcé ces dernières semaines par de grands projets de pistes cyclables et des fermetures de voies aux automobiles. Se fier aux signaux faibles issus de Chine ferait donc office d’œillères face à une tendance bien plus sérieuse.

De nouveaux usages pour l’automobile

La crise a eu l’effet pervers de porter atteinte à la fois à l’offre et à la demande, avec des enseignements à tirer des deux côtés. Côté demande, la course aux volumes ne pourra continuer et les acteurs de l’industrie devront s’adapter à cet égard. La priorité pour les constructeurs sera de tirer profit des nouvelles habitudes de consommation issues du Covid-19. Premier exemple, cette tendance à la priorisation du transport individuel. Celle-ci doit permettre aux constructeurs d’étendre leur terrain de jeu aux mobilités douces de manière plus ambitieuse.

L’automobile n’en deviendra pas pour autant caduque: de nouveaux modèles économiques tels que proposé par Citroën avec l’Ami, véhicule aux frontières de l’automobile et des nouvelles mobilités, dont l’équation économique est davantage compatible au contexte de crise et aux nouvelles habitudes des consommateurs (achat, libre-service et abonnement), pourraient permettre à l’automobile de redevenir pertinente dans certains environnements. Autre exemple, l’explosion du e-commerce (+40% et +20% pour l’alimentaire et le non-alimentaire en France selon FoxIntelligence en avril 2020) et avec lui la problématique de la logistique du dernier kilomètre. Ici aussi il s’agit d’un véritable terreau d’opportunités.

Certaines start-ups comme Pony.ai et Nuro en ont profité pour lancer chacun un service expérimental de livraison autonome sans contact en Californie, alors que le français Navya exploite une navette autonome en Floride pour transmettre des échantillons de test du Covid-19 entre une zone de prélèvement et une clinique. D’un business exploratoire et contextuel aujourd’hui, cela pourrait représenter un marché majeur demain, notamment du fait de l’exposition majeure du e-commerce pendant la crise et des nouveaux paradigmes qui pourraient en découler.

Nouveaux modèles de production

Côté offre, l’industrie a souffert de la fermeture des sites de production pour motif sanitaire, mais aussi d’une certaine difficulté d’approvisionnement. Ici aussi des enseignements majeurs sont à tirer. L’industrie automobile aura du mal à se redresser d’une deuxième crise de ce type, alors même que la crainte d’une deuxième vague de Covid-19 n’est pas à ignorer. La tendance à la globalisation, initiée dans l’optique d’une course au volume recherchant une main d’œuvre à faible coût, a créé une forte dépendance auprès de la Chine mais aussi une certaine fragilité en cas de crise de quelconque nature. L’indice d’incertitude économique mondial, que l’on associe généralement au risque associé à la globalisation, n’a cessé de croître depuis la crise de 2008. Alimenté par le Brexit, il devrait atteindre un niveau record avec le Covid-19.

Dans un contexte où les volumes de vente sont à la baisse et importent moins que l’efficience, les constructeurs devront se concentrer sur les valeurs sûres, et cela passera notamment par une régionalisation de la production permettant aux constructeurs de réduire les risques et d’adapter leur gamme sur chacun des territoires tout en contractant géographiquement la chaîne d’approvisionnement, plutôt que d’offrir des gammes mondiales coûteuses et inadaptées selon les territoires. Quant aux fermetures des points de vente, elles ont agi comme un catalyseur dans leur digitalisation : plusieurs constructeurs proposent désormais un parcours d’achat en ligne complet, allant au-delà du simple showroom numérique pour maintenant y intégrer des solutions de financement.

La crise sanitaire que nous traversons actuellement va donc très certainement redéfinir de nombreuses habitudes, faire naître de nouvelles préoccupations, bouleverser des industries historiques. Le transport fera partie de ces secteurs qui seront poussés au changement, et les constructeurs devront être suffisamment agiles pour en saisir les nouvelles opportunités tout en sachant se réinventer pour être plus solides face aux futures tempêtes de l’économie mondiale.

Mathieu Sabarly, manager en charge des technologies émergentes au service de l'industrie automobile au sein du cabinet Wavestone.

 

Les avis d'expert et tribunes sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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