[Avis d'expert ] "Pourquoi l’Europe doute-elle du Glyphosate ?", accuse Jean-François Proust, animateur du Forum Phyto

A l'échelle européenne, l’autorisation du glyphosate, présent notamment dans le pesticide Round-Up, se trouve en suspens. Et cette molécule a suscité bien des remous politiques cette semaine dans l'Hexagone, où elle semble condamnée à court ou moyen terme. Au grand regret de Jean-François Proust, ingénieur agronome, ex INRA, animateur du Forum Phyto.

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[Avis d'expert ]

Fin janvier, Bruxelles a jugé recevable l’initiative citoyenne ban Glyphosate, soutenue par Greenpeace, qui veut faire interdire le glyphosate au sein de l’UE. L’Europe est de nouveau mise au pied de ses responsabilités. Une personne ingénue débarquant serait totalement affolée si on lui présentait en détail cet imbroglio hors du commun qui implique ONG, industriels, institutions et opinion publique. Comment se fait-il que cet herbicide soit devenu tout d’un coup un tel sujet de polémique, sachant qu’il était présent sur le marché depuis plus de quarante ans, sans qu’on ait constaté le moindre problème, et ce, malgré des milliers d’études?

L’intervention opportune du CIRC, organisme dépendant de l’OMS

Le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer) est intervenu opportunément en mars 2015. En effet, cet organisme dépendant de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), basé à Lyon, a fait les gros titres de la presse en affirmant que le glyphosate était cancérogène. Toutes les autres agences de sécurité sanitaire - l’EPA, l’EFSA, et même l’OMS - avaient affirmé l’innocuité de cet herbicide utilisé aux doses préconisées (1). Bien qu’il soit totalement isolé et ne soit corroboré par aucune autre agence sanitaire, le rapport du CIRC a fait grand bruit.

Comme l’a souligné l'agronome et expert André Heitz, l’étude est biaisée du fait qu’elle ne fait pas de distinction entre risques et dangers, et qu’elle « a conclu sur la base de doses de Glyphosate absolument invraisemblables ! La dose limite citée, rapportée à l’Homme, c’est quasiment un décilitre de Roundup prêt à l’emploi pour un adulte ! ». Ensuite, on peut s’interroger sur l’intégrité même du CIRC qui, pour l’occasion, a invité Christopher Portier, un activiste qui se bat depuis des années contre le glyphosate, en ne signalant la présence de celui-ci qu’a posteriori.

Le processus de décision patine

Malgré les nombreuses critiques reçues, cette étude a bloqué politiquement le processus de validation par l’UE. Le lobbyiste européen Daniel Guéguen, revenant sur l’affaire des perturbateurs endocriniens a parlé de « L’Everest de la mauvaise gouvernance européenne »: « Peut-on imaginer un tel chaos du début à la fin de la chaîne de commandement ! Gestion par la Commission d’un dossier sensible, application du principe de précaution, neutralité des agences, relations ONG/industries, alignement de la législation secondaire. » Or, pendant que le processus de décision patine, c’est tout le système qui est grippé. On observe une dislocation de celui-ci en temps réel puisque chaque Etat Membre est désormais livré à lui-même. La non-prise de décision par l’UE laisse tout le monde dans le doute et l’indécision.

Les agriculteurs et consommateurs, premières victimes de ce blocage

Or les conséquences sont terribles pour une molécule stratégique comme le glyphosate, première substance désherbante au niveau mondial et qui permet une pratique respectueuse du sol. Malgré ces enjeux pour l’agriculture, la validation est repoussée au deuxième semestre 2017. En attendant, on interdit la substance petit bout par petit bout, comme, par exemple, l’interdiction du Glyphosate pour les particuliers dans certains Etats Membres, ou pour son usage comme accélérateur de maturité, tel qu’il est utilisé dans les pays du nord de l’Europe.

Les premières victimes sont les agriculteurs, qui se retrouvent dans la plus grande expectative. Ensuite, les consommateurs, sans en avoir conscience, vont être également touchés : ils payeront de leurs poches le recours à d’autres désherbants et les coûts augmentés du fait des baisses de productivité. Les autres désherbants sont plus chers, et/ou moins efficaces, et/ou plus dangereux pour la santé comme pour l’environnement. Quant aux produits « alter » tels que le sel de cuisine, le vinaigre ou encore les purins d’angélique et d’ortie, s’ils ne posent pas de problème insurmontable sur de très petites surfaces, relèvent de la mauvaise plaisanterie dès qu’on parle de surfaces de plus d’une dizaine d’ares….

Il serait donc souhaitable que l’UE revienne un peu à la raison et s’appuyer sur la science et consulter une ultime fois, le collège des experts et leurs pléthores d’études factuelles. La DG Santé pourrait, par exemple, s’appuyer sur l’avis récent de l’ECHA, cité au début, pour affirmer enfin son autorité et se conformer aux avis de ses propres agences d’évaluation.

Jean-François Proust, ingénieur agronome, ex INRA, est animateur du Forum Phyto, une association 1901 de la filière Fruits et légumes engagée sur la question de la protection phytosanitaire. L’UIPP (Association des fabricants de produits phytosanitaires) fait partie de ses partenaires. Mais, que ce soit personnellement ou pour son organisation, il ne déclare aucun conflit d’intérêt financier avec les firmes concernées.


1- « Le glyphosate ne pose vraisemblablement pas de risque cancérogène [unlikely to pose a carcinogenic risk] pour l’Homme par l’exposition par l’alimentation » Compte-rendu de la réunion conjointe sur les Résidus de Pesticides (JMPR), tenue du 9 au 13 mai 2016, de l’OMS et de la FAO.

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