[Avis d'expert] Oui, le commissaire européen a raison de vouloir une fonderie avancée de puces en Europe

Pour François Francis Bus, auteur de "A l’époque où les puces font leurs lois" aux éditions BoD, le commissaire européen chargé de la politique industrielle, du marché intérieur, du numérique, de la défense et de l'espace Thierry Breton a raison de vouloir une fonderie avancée de puces en Europe. 

Partager

TESTEZ GRATUITEMENT L'ABONNEMENT À L'USINE NOUVELLE

15 jours gratuits et sans engagement

[Avis d'expert] Oui, le commissaire européen a raison de vouloir une fonderie avancée de puces en Europe
Francois Francis Bus, auteur de "A l’époque où les puces font leurs lois"

Parce que les puces ont un très bel avenir devant elles

A l’origine, les puces ont surtout intéressé le secteur informatique d’abord à l’époque des gros systèmes, puis en proposant des calculatrices (de poche !) et de là très rapidement les ordinateurs personnels. Puis les puces ont fait leur apparition dans les télécommunications en remplaçant les autocommutateurs électromécaniques, puis en développant la téléphonie mobile. Le téléphone deviendra le smartphone qui n’est plus un téléphone, mais un ordinateur miniature intégrant entre autres une fonction téléphone. Ce secteur représentera, en 2016, 39% de la production mondiale de puces devançant le secteur informatique représentant 35%.

Après l’informatique et les télécoms c’est le secteur automobile qui devient le nouveau domaine des puces. D’autres secteurs dans un avenir plus ou moins proche seront à leur tour impactés soit directement, soit par l’utilisation de l’Intelligence Artificielle. Ce dont on est sûr, c’est que l’Intelligence Artificielle devrait intéresser de très nombreux secteurs et que cela nécessitera la mise en place de très nombreux capteurs pour collecter les informations en temps réel et que ce gros volume d’information nécessitera des super-ordinateurs pour les traiter. Ne pas être prêt, ce sera rater des opportunités.

A LIRE AUSSI

VOS INDICES

source

logo indice & contations

Le contenu des indices est réservé aux abonnés à L’Usine Nouvelle

Je me connecte Je m'abonne

Parce que les techniques de fabrication continuent à évoluer

L’évolution prévisible est celle de la finesse de gravure déjà annoncée et celle du transistor 3D. Les structures élémentaires ne seront alors pas plus petites, mais la puce présentera au final les mêmes gains qu’une miniaturisation physique. Ne pas suivre cette évolution technique rendra de plus en plus difficile de vouloir s’y raccrocher par la suite.

Parce ce que la géopolitique devient très importante

Par obligation, la Chine est amenée à développer sur son sol une production de puces avancée et y arrivera probablement comme elle est arrivée ou est en train de le faire dans d’autres secteurs, la seule inconnue étant le délai. Le reste de l’Asie avec Taïwan, Hong Kong et le Japon seront en surcapacité vus les besoins locaux.
Les Etats-Unis ont décidé de relocaliser la fabrication nécessaire aux puces dont ils ont besoin. Intel investit en ce sens et les Taïwanais et les Coréens du Sud qui ont besoin de leur protection vont investir aussi en Arizona.

Pour l’Europe, ne pas avoir de fonderie avancée veut dire :
- Etre dépendant pour s’approvisionner dans les composants les plus stratégiques.
- Ne pas chercher à progresser dans cette voie-là alors que les principaux concurrents y travaillent.
- Avoir des puces qui utilisent des technologies appartenant à un pays qui pourrait faire en sorte d’empêcher d’exporter dans certains pays des produits finis contenant de tels semi-conducteurs. Pour cela il suffirait que ces produits à forte valeur ajoutée ne contiennent qu’un seul de ces composants.
Ces produits concernent l’Europe et particulièrement la France car il pourrait s’agir d’avions (Airbus, hélicoptères, Rafale, Falcon, mais aussi de systèmes d’arme et de matériels de défense, de matériel ferroviaire, de super paquebots, de nucléaire, de super calculateurs…
Pour concevoir des puces, il faut des logiciels particuliers, sous peine de prendre le risque s’ils ne sont pas européens de voir attribuer aux puces la nationalité des pays qui les ont développées.

Sommes-nous capables de mettre en œuvre une fonderie avancée ?

Actuellement il n’y a pas d’équivalent en Europe, alors qu’il y en a en Asie et qu’avec les implantations de TSMC et de Samsung il y en aura aux Etats-Unis en plus d’Intel qui met en place une telle capacité. Mais des sociétés européennes - la société néerlandaise NXP, la société allemande Infinéon et la société franco-italienne STMicroelectronics ont une expérience très proche.
Par ailleurs l’Europe est à l’avant-garde en terme d’équipement de photolithographie de gravure inférieure à 10 nm grâce à la société néerlandaise ASML qui a développé et qui fabrique les machines nécessaires à cette opération, machines déjà livrées à TSMC, Samsung et Intel.
En ce qui concerne la fourniture de tranches de silicium, la société française Soitec est en position de leader entre autres avec son produit phare, le silicium sur isolant (SOI).
L’Europe dispose de laboratoire de recherche dans les semi-conducteurs performants. L’institut Montaigne a publié un rapport intéressant sur les points favorables existants en Europe L’Europe a donc théoriquement les compétences techniques et industrielles de base pour ce type d’opérations.

Cette unité serait-elle rentable ?

Pour les semi-conducteurs, le savoir-faire compétitif indispensable à la réussite industrielle dépend principalement, pour un composant donné, de trois facteurs : le rendement, l’effet volume et les coûts de fonctionnement dont les coûts main d’œuvre.
En ce qui concerne le rendement, c’est un point primordial : il n’y a jamais un rendement de 100 %. Le rendement, c’est le nombre de puces bonnes en fin de ligne de fabrication en pourcentage du nombre de puces lancées, certaines puces étant rebutées en raison de défauts de fabrication. Pour la majorité des secteurs industriels, ce rendement est de 100% ou très proche de ce chiffre. Ce n’est pas le cas dans l’industrie des semi-conducteurs. Au lancement d’un produit nouveau, il peut être très faible au point de rendre la production non rentable si le rendement ne s’améliore pas. C’est peut-être le problème actuel d’Intel avec les produits de finesse de gravure de 7 nm. TSMC et Samsung arrivent à réaliser cette finesse de gravure et même des finesses plus poussées. Il semblerait qu’Intel ait choisi d’utiliser un procédé de fabrication différent et a persisté dans ce choix, qui jusqu’à présent n’a pas permis de produire industriellement avec cette finesse de gravure.

Le rendement est dépendant du respect de très nombreux paramètres dont certains ne sont pas connus au lancement du procédé, et qui demandent une période de mise en place parfois longue. Celle-ci fort heureusement peut être maintenant plus courte grâce à l’Intelligence Artificielle. Une fois les paramètres de fabrication définis, en cours de fabrication de nombreuses mesures sont effectuées sur les produits pour vérifier leur conformité. En temps réel de très nombreuses informations sont saisies. Elles sont fournies par les capteurs équipant les machines de production et les installations fournissant fluides et énergie et contrôlant l’environnement de production. Pendant la phase de lancement, les variations du rendement sont corrélées aux variations de certains paramètres afin de savoir quels sont ceux qui permettent le meilleur rendement. En production, l’analyse de ces données et les éventuelles corrections effectuées en cas de déviation dans les processus de fabrication sont faites de façon automatique grâce aux algorithmes d’intelligence artificielle. Ces informations sont aussi utilisées pour établir les opérations de maintenance nécessaires. Grace à l’existence de jumeaux numériques, le fournisseur d’un équipement sensible peut à distance aider à régler un problème qu’il s’agisse de simples réglages ou d’opération de maintenance significatives.

Les coûts de fonctionnement

Les coût de fonctionnement dont les coûts main d’œuvre et frais généraux européens ne devraient pas être un obstacle puisque les sociétés européennes déjà citées arrivent à développer leurs activités à l’international. Par ailleurs les sociétés américaines faisant moins appel à l’Asie verront leurs coûts augmenter. L’effet volume est très important à cause du montant de l’investissement.
Le commissaire européen Thierry Breton indique qu’il y a trente ans, l’Europe représentait 40 % de la production mondiale dans ce secteur, elle n’en est plus aujourd’hui qu’à 10 %, notre objectif est de doubler cette part en dix ans en la portant à 20 % en 2030.
20%, c’est à peu près ce que représentent Intel et aussi Samsung qui ont plusieurs sites industriels et sont des sociétés très rentables.
Toujours en ce qui concerne le volume de production, l’Europe représentant une source d’approvisionnements stable, certains clients pourraient l’utiliser au moins comme seconde source. Ceci dit, il ne faut pas croire que ce sera facile mais l’Europe a su relever d’autres défis, dans des secteurs de très haute technologie.

Par François Francis Bus, Ingénieur des Arts et Métiers, docteur es sciences de gestion, a débuté chez Texas Instruments qui venait d’inventer "les puces". Il est auteur de plusieurs livres dont récemment aux Editions BoD "A l’époque où les puces font leurs lois".

Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

Partager

SUJETS ASSOCIÉS
LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

ARTICLES LES PLUS LUS