[Avis d'expert] Dans le management, éloge de la tradition

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Tribune Après 40 ans d'expérience dans l'industrie spatiale, Rodolphe Krawczyk raconte comment, dans les affres du management moderne, le manque d'imagination conduit à revenir à des pratiques qui avaient largement fait leurs preuves, mais redécouvertes grâce à l'anglicisation, masquant la pauvreté du vocabulaire managérial..

[Avis d'expert] Dans le management, éloge de la tradition
Le manque d'imagination conduit à revenir à des pratiques qui avaient largement fait leurs preuves
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Dans ses deux ouvrages "Lost in management" et "La faillite de la pensée managériale", François Dupuy a clairement démontré les limites des processus de gestion qui ont envahi au cours des deux dernières décennies le monde industriel occidental. Au bout de mes 40 ans d'expérience dans l'industrie spatiale, j'ai pu me rendre compte de cette dérive néfaste, aggravée par la perte de la notion de l'humain dans le monde du travail (lire ma tribune précédemment publiée dans L'Usine Nouvelle).

L'échec de ces processus peut être illustré de façon simple par le fait que chaque erreur entraîne la complexification d'un, voire de plusieurs processus, destinée à éviter que l'erreur se reproduise (quand ce n'est pas la mise en place d'un processus supplémentaire); cet échec étant souvent imputé à l'"humain". Les entreprises essaient donc de recourir à l'autosuggestion sous forme de slogans visant à motiver les "troupes" et répétées comme des mantras alors qu'elles ne sont souvent que des lapalissades voire des platitudes dont le résultat ne peut être que contraire au but recherché, comme l'a démontré François Dupuy.

Du vocable anglais au vocable japonais

La paresse intellectuelle de la plupart des élites modernes en termes de management se traduit par le recours de plus en plus systématique à l'anglicisation du vocabulaire entrepreneurial (best practices, benchmarking, deadline, milestone, leadership, reporting, pour n'en citer que quelques-uns des plus utilisés, sans compter les francisés tels que empowerer, reworder, updater, etc) et même, depuis quelques années, à la japonisation (cf le très à la mode Obeya, Hansei, Kaïzen, Poka-Yoke, etc). Ce qu'on ne sait pas exprimer en français, on le dit en anglais…

Et quand on associe un vocable japonais à un vocable anglais, on est sûr d'avoir créé un concept révolutionnaire: celui du Gemba Walk mériterait de figurer au Guinness des records…

Qu'est-ce que le Gemba Walk (qui, phonétiquement, a le mérite de réveiller les papilles en évoquant un plat de crevettes cuites au wok…)? C'est (tout simplement…) ce qu'on pourrait appeler la communication directe entre un manager et la "base" sans passer par toutes les strates hiérarchiques intermédiaires… Lorsque j'ai commencé à travailler en 1978, j'ai connu sur notre site le dernier directeur à passer voir quelques minutes chaque équipe dans le cadre de son travail: cet échange très court, mais répété à une fréquence presque hebdomadaire, faisait que ce directeur connaissait tous les employés du site (plus de 1000 personnes).

Démodé? Sûrement… mais tellement plus efficace (et surtout humain) que les tours d'ivoire du management moderne, qui dorénavant se refuse à s'abaisser de la sorte… Dans le jargon militaire, cela s'appelait (et doit toujours s'appeler) la tournée des popotes…

L'attrait de la communication directe

Et soudain, au prix de je ne sais combien de séminaires orchestrés par des cabinets de consulting constitués de jeunes talents dont l'expérience du monde industriel est aussi vide que leur cerveau est rempli de certitudes théoriques basées sur de sacro-saints modèles (comme l'a si bien décrit Marie-Anne Dujarier dans son ouvrage "Le management désincarné"), les managers découvrent le Gemba Walk et tout l'attrait de la communication directe: il y a fort à parier que si l'on avait dès le départ expliqué en ces termes que la communication directe avait déjà fait ses preuves il y a plus de 20 ans, le concept n'aurait pas vu le jour… Tandis que le Gemba Walk avait toutes les chances de s'imposer aux managers en quête de nouveaux concepts "fédérateurs"…

Le Gemba Walk, c'est réinventer le bidon de deux litres mais en cachant le vide intellectuel de ses créateurs derrière une combinaison gagnante associant un mot anglais et un mot japonais: le gros lot en quelque sorte (pardon… le jackpot!).

Au-delà de l'aspect amusant (pour ne pas dire ridicule) de la terminologie plaquée sur un concept finalement efficace (et dont on ne demande que sa mise en œuvre effective, plutôt qu'un simple gargarisme pratiqué à chaque réunion managériale), on ne peut que s'inquiéter de la profusion de concepts de management souvent abstraits et déclinés sur le mode incantatoire lors des séminaires organisés par les entreprises pour dynamiser les "troupes"…

Et, ce qui est plus grave, c'est que ce vocabulaire à la mode (pardon… trendy!) s'accompagne de terminologies que je m'autoriserai à qualifier de "destructrices": on ne parle plus de changement, mais de révolution; on préfère les technologies disruptives aux technologies innovantes, il faut casser les mentalités, plutôt que les faire évoluer…

Ce qui est par contre intéressant (et source d'espoir?), c'est qu'à force d'innover dans le "creux", on finit par redécouvrir de temps en temps ce que des anciens ont déjà pratiqué (avec succès)… De là à supposer qu'on peut, in fine (expression latine… eventually pour les anglicistes à tout crin…), s'inspirer aussi de la tradition risque aujourd'hui de passer pour de la ringardise, voire de la provocation… Et pourtant…

Rodolphe Krawczyk, ingénieur dans l'aérospatial 

Rodolphe Krawczyk est ingénieur centralien (promo 1977), il a été en charge du développement d'un des premiers générateurs solaires souples pour l'espace, puis de divers instruments d'observation (et à ce titre responsable du service avant-projets instruments optiques). Il contribue depuis quelques années aux réponses aux appels d'offres Esa et Cnes pour les aspects management et gestion des risques.

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