Technos et Innovations

[Avis d'expert] Covid-19 : une invitation à repenser la stratégie industrielle française

, , , ,

Publié le

Tribune Hubert de Boisredon, président-directeur général de l’entreprise nantaise Armor, invite à tirer les enseignements de la pandémie de Covid-19. Il milite pour une politique industrielle raisonnée, avec des productions relocalisées en misant notamment sur l’impression 3D.

[Avis d'expert] Et si on misait sur l'impression 3D pour relocaliser la production en France...
Hubert de Boisredon PDG d'Armor.
© D.R.

Dans la course effrénée pour baisser les coûts de fabrication de leurs produits, un grand nombre d’entreprises n’ont pas hésité à délocaliser notre industrie française en Chine. Le temps où Serge Tchuruk, alors PDG d’Alcatel, adepte du "fabless", prônait l’idéal de "l’entreprise sans usines" est encore présent dans les esprits. La croyance sous-jacente d’une telle affirmation est que la valeur ajoutée de l’entreprise pour les actionnaires serait dans la matière grise, pas dans la production industrielle, qui devrait être "envoyée" au loin, là où les coûts salariaux sont les plus bas. D’une délocalisation à l’autre, l’équipementier est effectivement devenu un groupe sans usines… au point de disparaître.  

C’est cette même logique qui a conduit à fermer nos usines françaises de fabrication de masques et d’un certain nombre de produits de première nécessité. La catastrophe de la pandémie du Covid-19 nous rappelle une évidence : l’abandon de nos usines est une perte, avec des conséquences non seulement sur l’emploi, mais sur la sécurité d’approvisionnement de biens essentiels.

Cette catastrophe sanitaire n’est-elle pas l’occasion de valoriser un retour de la proximité de notre industrie ? Et au-delà, une invitation à aimer notre industrie, à lui reconnaître une valeur essentielle ?

Oserions-nous prendre le contre-pied de l’affirmation de Serge Tchuruk pour dire : "Nous voulons des entreprises avec des usines !" ?

La France de 2020 n’est plus celle d’Alcatel de 2001, et donc une autre question se pose derrière cette invitation à réimplanter des productions industrielles en France : quels types d’usines voulons-nous ? Quelle évolution de l’industrie devons-nous favoriser pour la rendre pérenne et compétitive en France ?

Le renversement d’un cycle

Au-delà de la France, cette crise a révélé au grand jour une fragilité de l’organisation économique mondiale : sa dépendance à certaines zones géographiques pour son approvisionnement, reflétée dans la multiplication exponentielle des échanges internationaux et intercontinentaux.

En paralysant les échanges, le Covid-19, combiné aux impératifs environnementaux, nous alerte sur la fragilité de l’architecture économique mondiale actuelle. Le commerce mondial actuel vise toujours plus de croissance, plus de quantitatif. Cette pandémie, en balayant la logique du système, offre l’opportunité de penser une nouvelle organisation mondiale fondée sur des critères qualitatifs : qualité de vie, harmonie avec l’environnement, production locale, respect des saisons…

Quel modèle pour la production post-crise ?

La fin de la "guerre" a sonnée, les décideurs tant politiques qu’économiques devront répondre à la double question posée : Comment réduire notre dépendance (pour certains biens de première nécessité, mais aussi pour certaines ressources comme les métaux rares) ? Comment limiter les dérives de l’excès d’échanges internationaux ?

Je suis convaincu qu’il faut rééquilibrer notre modèle en favorisant la production locale quel que soit notre emplacement sur le globe. Les bénéfices d’une telle stratégie industrielle sont nombreux : produire localement induit une réduction de l’impact environnemental, génère des emplois, redynamise les territoires et permet une réactivité et une agilité qui correspondent à l’évolution de l’industrie 4.0. C’est un choix de société à opérer, qui devient envisageable car des solutions techniques existent aujourd’hui pour permettre ce rééquilibrage.

Pour une industrie raisonnée

Ce choix, les industriels s’y préparent depuis plusieurs années. De nouvelles technologies, de nouveaux procédés de production sont mis en place. La crise du Covid-19 vient révéler leur pertinence à plus large échelle. La "smart industrie" connectée et collaborative, la multiplication des pôles de compétitivité, le développement des blockchains, les avancées spectaculaires des nouvelles technologies, tout ce qui constitue la quatrième révolution industrielle forme la clef de voûte de notre stratégie industrielle de demain. Ces innovations partagent toutes un même objectif : augmenter l’efficacité des processus industriels en optimisant l’allocation des ressources productives.

Parmi ces technologies, la fabrication additive, ou plus communément impression 3D, remplit toutes les attentes : environnementales, avec un faible impact écologique et une réduction des stocks ; économiques, avec un risque amoindri de fluctuation des cours et de blocage des échanges de matières premières ; sociales, en créant des emplois locaux. Le développement de la fabrication additive constitue une réponse aux attentes des populations, des entreprises et des élus en limitant notre dépendance à d’autres États, en réduisant notre impact environnemental et en permettant une production locale, agile et accessible.

Miser sur l'impression 3D

C’est grâce à la fabrication additive que des entreprises de nos territoires ont pu répondre en quelques jours à la demande d’approvisionnement en urgence de visières de protection contre le Covid-19 pour nos soignants, nos restaurateurs, nos ouvriers en usines alimentaires ou industrielles. Si nous avions commandé ces visières en Chine, nous serions encore en train d’attendre leur livraison…

Cette crise vient donc nous interpeller pour faire évoluer notre modèle de production. La déflagration que nous vivons actuellement est une opportunité extraordinaire pour générer un Big Bang industriel. C’est à la fois la fin et le signal d’un renouveau : la fin d’un système de surconsommation de masse au profit d’une "smart industrie" et plus largement d’une société "smart". Nous pouvons ramener la production à l’essentiel, en étant plus proche du "consom-acteur" qui va lui-même donner le cahier des charges du produit dont il a vraiment besoin.

J’en appelle aux décideurs politiques. Comment soutenir, accélérer, pérenniser les nouvelles formes de production technologiques et innovantes de demain ? Il y a fort à parier que les États qui parviendront à créer les conditions nécessaires à leur développement prendront de l’avance dans la course à la réindustrialisation post Covid-19. Des milliers d’emplois peuvent être créés. Pas seulement avec la fabrication additive, mais avec d’autres innovations, comme par exemple dans le domaine de l’énergie solaire : la France peut devenir demain le pays leader dans les films photovoltaïques flexibles et créer des milliers d’emplois. Sauver l’industrie automobile et aéronautique est nécessaire. Susciter de nouvelles productions industrielles l’est tout autant.

La catastrophe sanitaire actuelle nous rappelle que l’économie est cyclique. Les phases de croissance s’appuient sur des systèmes techno-économiques qui entrent en crise et se renversent jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle vague d’innovations. Pour éviter la part de destruction inhérente à ces cycles, il existe une solution : s’unir, conjuguer les forces de l’entreprise privée et de l’Etat pour innover, relocaliser nos industries essentielles et en créer de nouvelles. Aux entrepreneurs de se lancer, aventureux, hors des sentiers battus, attirés par le potentiel des nouvelles technologies. Aux politiques de créer les conditions nécessaires à une transition douce préservant l’initiative privée et la sécurité physique et morale des personnes. Aux citoyens, enfin, de décider du futur dans lequel ils veulent évoluer.

Hubert de Boisredon, président-directeur général d’Armor

Les tribunes sont publiées sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

 

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte