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Aux Etats-Unis aussi, on débat du Roundup et des pesticides

Gaëlle Fleitour , , ,

Publié le

Aux Etats-Unis, patrie de Monsanto, certains scientifiques s’inquiètent des risques associés à l’utilisation des pesticides, et notamment du Roundup dont le sort est en suspens en Europe. Malgré un manque de consensus scientifique, insiste le groupe américain, auquel L’Usine Nouvelle a rendu visite dans le Missouri.

Le sujet ne crispe pas qu'en France, l’un des principaux pays producteurs et consommateurs de pesticides. La semaine mondiale des alternatives aux pesticides, qui se tient du 20 au 30 mars, rappelle que leur usage fait débat aux quatre coins du monde. En Europe, la Commission européenne a dû reporter à mai sa décision de prolonger l’autorisation du glyphosate, une molécule-phare contenue dans 750 produits, principalement des herbicides, dont le Roundup de Monsanto. Face à l’opposition de plusieurs États et ONG, comme en France, Ségolène Royal, la Ligue contre le Cancer et Générations Futures.

En cause, un avis publié il y a un an par le Centre international pour le cancer (CIRC), une agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mettant en garde contre le caractère "probablement cancérigène" du glyphosate. Avis non partagé par le BfR, l’institut allemand rapporteur du dossier pour la Commission européenne, qui a proposé de se fier à l’expertise de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) - estimant fin 2015 ce risque cancérogène "improbable" -  pour proposer un renouvellement pour quinze ans.

Des externalités négatives trop coûteuses, selon l'Inra

Aux Etats-Unis, mère patrie de Monsanto et d’autres géants de l’agrochimie, comme Dow et Dupont, existe-t-il un débat ? Selon une étude publiée récemment par deux chercheurs de l’INRA portant sur le début des années 1990 (voir encadré), les "externalités négatives" causées par les pesticides auraient largement excédé les bénéfices apportés à l’économie américaine. Les géants de l’agrochimie doivent donc rassurer sur leurs produits, y compris sur le sol américain.

Chez Monsanto, les ventes d’herbicides, qui représentent un tiers des ventes du groupe (aux 15 milliards de dollars de chiffre d’affaires l’an dernier) avec la gamme phare du Roundup, ont connu une année 2015 difficile, chutant de 7%. Depuis que le produit a perdu son brevet, il doit faire face à la concurrence agressive des herbicides chinois : Monsanto ne détiendrait ainsi plus que 40% du marché du glyphosate.

Le RoundUp, soutien phare des ventes d'OGM de Monsanto

Mais il reste stratégique pour le groupe, car il lui permet de soutenir les ventes de ses "Roundup Ready", des semences OGM introduites aux Etats-Unis, entre autres, depuis vingt ans et spécialement conçues pour être tolérantes au Roundup. Problème, supposées faciliter et in fine réduire son épandage, elles en ont paradoxalement fait exploser les ventes, faisant du Roundup l’herbicide le plus utilisé au monde, dénoncent ses opposants…

A Creve Cœur, le siège de Monsanto situé dans le Missouri, au cœur des Etats-Unis, L’Usine Nouvelle s’est entretenue avec Robb Fraley, le vice-président chargé des développements technologiques du numéro un mondial des semences et des OGM. Il réfute toute dangerosité du glyphosate. "Le rapport du CIRC est juste une honte, c’est de la pseudoscience ! Il ne s’agit pas d’une autorité réglementaire, mais beaucoup plus d’une organisation activiste", jure-t-il, rappelant que l’organisme a récemment suscité la polémique en plaçant la viande rouge dans la même catégorie que le glyphosate…

Dissension entre les autorités scientifiques

"Et ce qui est intéressant c’est qu’au sein de l’OMS se trouvent deux autres organisations réglementaires avec une crédibilité scientifique, qui ont revu le glyphosate et l’ont jugé totalement sans danger", insiste-t-il. Allusion à l’avis rendu par le Programme international sur la sécurité des substances chimiques (PISSC) mais datant de 1994, et, plus récemment un autre avis émanant du Joint Meeting on Pesticide Residues (JMPR), largement critiqué au sein même de l’OMS.

En Europe, "l’Institut allemand a regardé chaque document disponible sur le glyphosate - cela lui a pris quatre ans- , et il en a conclu qu’il n’était absolument pas cancérogène. Les autorités canadiennes sont arrivées récemment à la même conclusion, les Etats-Unis aussi, insiste Robb Fraley. Car même si le Roundup a quarante ans, il est réexaminé régulièrement, et ce sur les même standards techniques et critères de sécurité que pour un nouveau produit."

Une nouvelle étude sur les risques du glyphosate

"Je pense que les régulateurs allemands ont accordé beaucoup trop d’importance à des études réalisées par l’industrie, anciennes et mal conçues", réplique Charles Benbrook, fondateur de Benbrook Consulting Services. Ce scientifique américain, qui conseille le département américain de l’agriculture, est perçu par les agrochimistes comme un défenseur de l'industrie organique, à cause de ses positions anti-OGM. "Le BfR ne s’est pas assez intéressé à de plus récentes études de la littérature scientifique indépendante, qui soulèvent de nouvelles inquiétudes et renforcent d’anciennes préoccupations au sujet de glyphosate, en particulier les dommages causés au rein et au foie." Lui-même vient de co-signer, avec plusieurs scientifiques du monde entier, une étude portant sur "Les inquiétudes sur l'utilisation des herbicides à base de glyphosate et les risques associés à leur exposition".

Chez Monsanto, on affirme tout mettre en œuvre pour rassurer sur le Roundup : nouvelles études, communication auprès des agences sanitaires et du grand public… Le groupe a néanmoins abandonné la R&D sur les pesticides, sur lesquels il ne travaille plus qu’en collaboration avec d’autres entreprises.

Gaëlle Fleitour, envoyée spéciale à Saint-Louis (Missouri)

Que dit l’étude des chercheurs de l’INRA ?
Une étude sur les "coûts cachés" de l’utilisation des pesticides vient d’être publiée dans Sustainable Agriculture Reviews par deux chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), et dévoilée par Le Monde. Selon eux, entre les plans environnementaux, sanitaires, réglementaires et les frais d’évitement, les "externalités négatives" peuvent parfois excéder largement les bénéfices offerts par les herbicides, fongicides et insecticides. Le rapport coûts-bénéfices des pesticides de synthèse était ainsi largement défavorable aux Etats-Unis au début des années 1990, affirme l’étude : avec 27 milliards de dollars annuels de revenus apportés à l’économie américaine, contre 40 milliards de dollars de coûts cachés… Dommage que les chercheurs, par manque de données disponibles, n’aient pas pu se pencher sur la période actuelle.

 

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