Economie

"Au travail, il faut sortir de la 'musturbation' mentale", explique le psychiatre Frédéric Fanget

Christophe Bys ,

Publié le

Entretien Et si on commençait l’année en se changeant soi même, avant éventuellement de changer ce qui ne nous convient pas dans le travail. Le psychiatre et psychothérapeute Frédéric Fanget, auteur de "Je me libère", aux éditions Odile Jacob, invite chacun à réfléchir à sa voix intérieure, celle qui empêche de faire ce qu’on veut, qui inhibe et juge. Pour nous, il explique comment faire et invite, dirigeants et salariés, à se respecter davantage sans tomber dans la manipulation. 

Au travail, il faut sortir de la 'musturbation' mentale, explique le psychiatre Frédéric Fanget

L’Usine Nouvelle - Votre essai s’appelle "Je me libère". A qui s’adresse-t-il ?

Frédéric Fanget - A tout le monde, car nous avons tous une voix intérieure critique. Ce que j’appelle ainsi, c’est l’ensemble des pensées que nous n’exprimons pas mais qui vont avoir une influence sur nos actions mais aussi sur nos pensées. Par exemple, dans le monde professionnel, on peut penser une critique très agressive et ne pas la dire. D’après mon expérience de psychothérapeute, l’entreprise est un lieu où les gens n’osent pas dire beaucoup de choses.

Il est donc utile de travailler sur soi, afin de pouvoir déterminer ce qui vient de son propre vécu et ce qui est lié à la situation professionnelle.

Comment cela ?

Ce sera plus simple avec un exemple. Prenez une personne qui a une carence affective. Quand son chef va lui dire un peu sèchement "tu dois reprendre tel dossier", la personne va penser "il ne m’aime pas" au lieu de simplement répondre "mais de quel dossier parles-tu ?" Dans cet exemple simplifié, ce n’est pas la hiérarchie qui dit à la personne qu’elle travaille mal, c’est la voix intérieure qui parle.

Peut-on faire taire cette voix intérieure inhibante ?

D’abord, une précision, toutes les personnes ne possèdent pas une voix intérieure inhibante. Ceci dit, en thérapie, nous utilisons plusieurs moyens. Par exemple, nous demandons à la personne de réfléchir aux conseils qu’elle donnerait à son meilleur ami trop stressé qui serait placé dans la même situation. Le but de ces  méthodes est de sortir de ce qu’un psychologue américain, Albert Ellis, a appelé la musturbation mentale : aux règles impératives (I must)  il conseille de substituer des recommandations (I should).

Chaque fois que la voix intérieure dit "je dois être", la personne se donne des impératifs absolus, elle ne se pardonne rien. Cela peut produire du stress. Mieux vaudrait se dire "ce serait bien si", "tu vas essayer". Autrement dit, il faut se donner le droit à l’erreur. Ce n’est pas parce qu’on fait une erreur au travail, qu’on est un mauvais travailleur, un mauvais être humain qui travaille.

Quelles sont les différences d’approche entre les salariés et les dirigeants ?

Dans ma pratique, je reçois les deux. Je vais vous dire : ils se plaignent de la même chose : la solitude, la non-reconnaissance du travail. Le patron, comme le salarié, a besoin qu’on lui dise qu’il a fait quelque chose de bien quand c’est le cas. Ce qui est effrayant, c’est que quand un salarié travaille bien, on lui dit "c’est normal de bien faire". Je conseille d’aller chercher les compliments auprès de sa hiérarchie.

Ce que vous expliquez se trouve à la limite du professionnel et de l’intime. Y’a-t-il des limites à ne pas franchir ? Lesquelles ?

Gare à ne pas passer dans l’affectif, le relationnel, car on rentre alors dans la manipulation. C’est un sujet d’importance dans les entreprises. Je reçois des managers qui ont manipulé et des salariés qui l’ont été. La manipulation commence quand on va chercher dans la vie privée de l’autre des explications. Combien de patrons disent à un salarié "tu as un manque de confiance de toi" ? Mais sur quoi se fondent-ils pour oser dire cela ? Qu’est-ce qui leur donne le droit de juger la personne ? Il faut être très clair et très ferme sur cette limite : dans le monde professionnel, on juge le travail. Pas la personne.

Plus fondamentalement, je vois que deux notions sont très souvent allègrement mélangées. Respecter l’être humain, qu’il s’agisse de l’employeur ou de l’employé, ce n’est pas être intrusif dans la vie de l’autre. Encore une fois, j’insiste mais c’est parce que c’est très important, il ne faut pas franchir la limite où l’on se met à juger la personne. C’est essentiel.

Revenons à la voix intérieure. Peut-on en changer ?

Oui, je donne une méthode dans le livre. La première chose à faire est de prendre conscience qu’elle existe, puis de l’écouter, d’identifier d’où elle vient. Une fois cela fait, il devient possible d’intervenir pour qu’elle soit moins tyrannique. Alors seulement on peut répondre à la remarque.

Propos recueillis par Christophe Bys

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