Au théâtre, des hommes et une Scop

Avec "Mécaniques instables", Yann Reuzeau raconte la transformation d'une entreprise en Scop. Drôle et vif, le texte pose aussi de vraies questions qui renvoient chacun à son expérience de salarié. Une création originale à découvrir.

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Au théâtre, des hommes et une Scop

Une fois encore, c'est au théâtre qu'un auteur s'empare de l'entreprise pour en faire un objet de fiction. Yann Reuzeau, à qui l'on doit le remarqué "Chute d'une nation", part d'une situation pas vraiment sexy. Le patron d’une petite entreprise industrielle annonce son intention de vendre l'entreprise, les salariés tentent de le convaincre de rester avant que quelques-uns se décident à racheter l'entreprise pour fonder une Scop.

Et c'est parti pour une pièce, qui en un peu moins de deux heures retrace près de 20 ans d'histoire de cette entreprise jamais nommée, qui conçoit et fabrique un mystérieux produit dans l'atelier relégué hors scène. A l'inverse, les différents protagonistes ont un prénom, à commencer par Stéphane, le patron sympa, qui paie bien ses salariés, mais vend l'entreprise pour faire un beau coup financier.

Ce n'est pas un hasard car ce n'est pas tant la production qui intéresse l'auteur et metteur en scène que les rapports qui se nouent entre les personnages, la façon dont les rapports de pouvoir vont avoir une incidence sur l'affection que les uns et les autres peuvent se porter. Et c'est très finement observé et restitué. L'amitié peut-elle résister quand le pouvoir s'en mêle ? Qui est vraiment Alex, l'ingénieur, le responsable de la R&D ? Marqué par une mauvaise expérience dans son emploi précédent (il a été victime de harcèlement moral), il semble complètement perdu et peine à mettre au point un nouveau produit avant qu'il ne révèle ses qualités de leader dans la Scop. Jusqu’où ira-t-il alors pour sauver son pouvoir ?

Des succès aux conséquences difficiles

Car la Scop va bientôt connaître un véritable succès commercial et financier, obligeant les différents protagonistes à définir leurs priorités et élaborer leur stratégie. Entre les partisans d'une redistribution en salaires et rémunérations des associés et les tenants de la construction d'un nouvel atelier tout de suite pour faire face à la croissance, le débat va être intense... avant qu'une solution intermédiaire ne soit trouvée. Et comment faire quand la situation se détériore et qu'il va falloir licencier. Comment passe-t-on de salarié à dirigeant ? Qu'y gagne-t-on et que perd-on ?

Le décor réalisé avec trois fois rien est très astucieux et restitue sur scène le passage d'une entreprise à l'ancienne à une Scop participative en open space. Sur scène, six très bons acteurs font évoluer leur personnage au fil du temps. On voit ainsi la timide Farida (joué par Leïla Séri) prendre peu à peu de l'assurance, tandis que Violaine, interprétée par Sophie Vonlanthen, qui l'a embauchée, régresse quasiment.

Le spectacle est d'autant plus réussi qu'il réussit à ne pas être ennuyeux en illustrant les questions posées depuis plus de deux siècles par l'économie politique et qui font la joie des étudiants à Sciences Po et autres facultés de droit. "A qui appartient une entreprise ? À ceux qui y travaillent ou à ceux qui détiennent le capital ?", "quelle responsabilité ont ceux qui possèdent l'entreprise vis-à-vis de ceux qui y travaillent ?" ou "y'a-t-il un mode de décision plus juste que d'autres ?".

Jamais cuistre, l'auteur a bien compris que derrière ces grandes questions il y a des êtres humains qui les vivent, avec leurs faiblesses. D’où un potentiel comique qu’il exploite parfaitement. Car "Mécaniques instables" est une comédie menée avec un rythme soutenu une fois partie (le soir où on l'a vu, les acteurs ont eu du mal à démarrer le premier quart d'heure). Je serais directeur de la fiction d'une chaîne télé, je confierai très vite à l'auteur un feuilleton sur la vie en entreprise, car il a déjà écrit ce que les fans de série appelle le préquel.

Christophe Bys

"Mécaniques instables" de Yann Rauzeau, La manufacture des abbesses 7, rue Véron, Paris XVIIIe

Les jeudis, vendredis samedis à 21 h le dimanche à 17 heures

Pour voir la bande annonce du spectacle.

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