Economie

"Au G20, les patrons canadiens veulent une promesse de libéralisation des échanges"

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Entretien John Manley préside le CCCE, le Medef canadien, depuis janvier 2010. A quelques jours du sommet du G20 les 26 et 27 juin à Toronto, celui qui fut vice-premier ministre et ministre des finances sous plusieurs gouvernement du Parti Libéral (opposition actuelle) s'exprime pour l'Usine Nouvelle et quelques journaux européens sur les attentes des patrons canadiens et livre aussi son regard sur l'économie de son pays et mondiale.

Au G20, les patrons canadiens veulent une promesse de libéralisation des échanges
John P. Manley, Président de Conseil canadien des chefs d'entreprise
© DR

Avec quelques heures d'avance sur le sommet, ses homologues d'une vingtaine de nations réunis au sein de B20 (pour Business 20), se réuniront en effet le 25 et 26 juin à Toronto pour présenter leur recommandations aux décideurs et entendre certains d'entre eux comme Pascal Lamy, directeur général de l'OMC ou James Flaherty, ministre canadien des finances. En haut de son agenda : commerce, régulation et assainissement. Il explique aussi les bonnes performances de l'économie canadienne.

Qu'attendez vous du G20 ?

Pour les chefs d'entreprises du Canada, les priorités ce sont la restauration des finances publiques, la régulation financière (j' aimerais bien voir adopter le système canadien qui a fait ses preuves) et enfin la libéralisation des échanges. On a eu des promesses aux G20 précédents mais les pays reviennent ici sans avoir fait d'avancés significatives. Voilà notre « shopping list ».

En matière de commerce, le gouvernement canadien va mettre en avant au G20 le fait que cette année il a mis fin unilatéralement aux droits de douane sur les équipements industriels à l'importation. On a mis des choses sur la table. Qui d'autres va le faire? Cette question du commerce est un question difficile. C'est très difficile aux États-Unis C'est très difficile en Europe notamment sur le plan agricole. Mais il n'y a pas un économiste niant le fait que la libéralisation des échanges dynamisera l'économie mondiale. Les leaders doivent faire suivent leur rhétorique par de l'action.

Peut-on faire progresser et même conclure le round de Doha selon vous ?

Nous sommes très déçu du peu de progrès réalisé dans le cadre de l'OMC, que ce soit en matière d'accession de nouveaux pays que du cycle de Doha. C'est pour cela que j'ai demandé à Pascal Lamy de venir devant le B20 pour l'entendre et nous entendre. En matière de commerce, la plupart des pays font porter leurs efforts sur des négociations bilatérales c'est le cas du Canada (avec l'Europe notamment) ou des États Unis. Mais ces derniers sont très mercantilistes et prêtent surtout attention à leurs intérêts directs. Le Canada a toujours profité de la proximité du marché américain et la libéralisation du commerce fait partie des difficultés de nos relations, par ailleurs très bonnes. Ils ont des entreprises très agressives commercialement, qui ont facilement l'oreille du Congrès. Le souci c'est qu'il y a longtemps maintenant qu'un président américain n'a pas mis son poids politique dans le concept de libéralisation des échanges. Je crois que le dernier était Bill Clinton. Il est parvenu à faire aboutir le Nafta et l'Uruguay round, pourtant des initiatives républicaines. Barack Obama parle d'accroitre les exportations mais pas de développer le commerce. Ce n'est pas la même chose! Selon moi les États-Unis deviennent de plus en plus protectionnistes. Si le Nafta était sur la table aujourd'hui, il ne pourrait pas passer au Congrès. C'est un changement majeur de ces dix dernières années et un grand risque pour l'économie mondiale.

Qu'attendez vous des pays émergents ?

Il y a une un réduction des emplois industriels en Europe et en Amérique du Nord à cause de la montée de pays des pays émergents et notamment de la Chine. Ce que nous avons observé depuis 20 ans c'est l'industrialisation de la Chine notamment et cela a des avantages pour tous. Mais il y a un grand consensus sur le fait que la monnaie chinoise doivent se réévaluer

Faut-il taxer les banques ?

Le secteur financier est différent des autres industries car il repose entièrement sur la confiance et en la matière c'est la régulation qui joue un rôle clé. Quant à une taxe sur les banques, pourquoi devront nous la mettre en place et la payer alors que nos banques canadiennes n'ont pas reçu un « cent » du contribuable? Au delà, l'important c'est que les règles doivent avoir du sens, être prévisible et le plus possible harmonisé entre les pays.

La crise des dettes souveraines en Europe vous inquiète ?

Ce dont nous avons peur c'est de la contagion. Car très peu de banques canadiennes sont exposes sur la crise des dette souveraines européennes.

Comment se porte l'économie canadienne ?

Notre pays se trouve dans une situation assez favorable pour plusieurs raisons lies à nos politiques et à la structure de notre économie. Le Canada n'a pas connu de bulle immobilière ou de crise des surprimes car on avait des disciplines strictes en matière de crédit lié au fait que le gouvernement garantit les prêts immobiliers. Les emprunteurs doivent avoir 10% d'apports en fonds propre minimum, la réglementation prévoit de vérifier leur capacité de remboursement. Ici, par exemple il n'y a jamais eu chez de prêts Ninja (« no income, jobs or assets »).

Par ailleurs, nos banques n'ont pas utilisé les produits structurés et recouraient peu à l'effet de levier du fait de notre règlementation financière. Avant la crise, un de nos banquiers a même dit explicitement qu'il ne comprenait pas certains produits financiers complexes et donc qu'il s'en tenait à l'écart. A la différence de certaines banques américains ou européenne, il y a une sorte de gène conservateur dans notre adn . Donc notre secteur financier est resté fort et viable. Encore une fois, il n'y a pas eu un « cent » d'argent public pour renflouer une banque, aucune n'a été en difficulté et certaines sont même désormais dans le top 10 en Amérique, ce qui n'était pas le cas avant la crise. En matière de régulation financière, notre système était bon. Il avait prévenu le fiasco. Donc il y a des leçons a prendre.

Et pour les comptes publics ?

Les finances publiques étaient en bonne situation avant la crise du fait des réformes engagées dans les années quatre vingt dix. Nous étions alors le dernier après l'Italie en terme de dette publique au sein du G8. Cela nous a conduit à prendre des décision difficile. Cela a pris des années une revue très large des dépenses publiques au niveau fédéral et un chute du poids du secteur public par rapport au PIB d'environ 10%.

Nous avions eu 10 années d'excédent budgétaire et ramené notre dette au plus niveau bas du G8. C'était une situation favorable pour entrer dans la crise. En étant la douzième économie mondiale on a pu mettre en place le quatrième plan de relance en terme absolu. C'était un question de capacité fiscale permise par ces années de discipline. Du coup, on a connu un reprise assez rapide. Le Fmi et l'OCDE prévoient que le Canada connaitra la plus forte croissance des pays développés cette année et l'an prochain. Beaucoup de pays notamment le Royaume uni regardent notre expérience avec intérêt.

Percevez vous une reprise dans l'industrie, notamment automobile ?

Le secteur automobile ressort de la crise plus petit en terme d'emploi comme dans toute l'Amérique du nord. Mais tous les acteurs y compris GM, Ford ou Chrysler qui sont très importants en Ontario, semblent avoir ici stabilisé leur situation. Nos grands équipements notamment Magna et Linamar semblent désormais aussi aller mieux que ce soit en Amérique, en Europe et en Asie. Les autres secteurs industriels ont aussi été challengés car nos entreprise ont toujours regardé vers les sud (les USA NDLR). Quand j'étais ministre des finances 87% de notre production était vendue aux USA maintenant c'est de l'ordre de 60%, c'est dû à la situation de l'économie américaine et aussi à cause du dollar. Voilà quelques années, nous étions à 60 cents canadiens pour un dollar américain maintenant nous sommes presque à parité. C'est dur, mais d'un autre point de vue cela peut amener plus de compétitivité car cela devient moins couteux d'acquérir des machines ou des technologies à l'étranger en dollar US. Au final, nous sommes dans un situation meilleure que ce que l'on aurait pu attendre voilà deux ans.

Que pensez vous de la politique économique du gouvernement Harper ?

C'est un peu étrange pour moi de parler de cela car je proviens du parti dans l'opposition (libéral NDLR) et je pense que nous avions fait un très bon job. C'est le parti libéral sous la direction de Jean Chrétien qui a réduit le déficit. Au plan macro économique, nous suivons le gouvernement si il exécute ses plans de réduire les déficits. Quand l'économie va bien, on veut que l'Etat génère des surplus pour réduire les dettes. Le plus tôt est le mieux. Chacun sait que voici deux ans au plus fort de la crise il y avait des mesures fortes à prendre. Mais, maintenant, nous voulons un budget équilibré car la prochaine fois qu'une crise arrivera, et cela arrivera, on doit pouvoir y entrer en situation équilibrée avec des surplus. En matière de politique monétaire, on a été satisfait que la banque centrale agisse vite durant la crise (pour réduire les taux ndlr) et de manière responsable. Elle a récemment un peu relevé ses taux au vu de la reprise. Mais ce premier resserrement reste modeste (0,5 point). Les taux restent remarquablement bas. En matière de politique commercialenous supportons aussi le gouvernement qui négocie des accords de libre échange avec l'Europe, l'Inde ou la Colombie.

Quel modèle pour l'économie canadienne dans la décennie à venir ?

Il y a pas mal de secteurs dans lequel notre économie sera en bonne position. Il y a d'abord les matières premières, un secteur de rente qui connait ses hauts et ses bas. Nous détenons notamment parmi les plus importantes réserves mondiales de pétrole avec les sables bitumineux de l'Alberta. Est ce que ce secteur restera important pour le Canada? Absolument. L'agriculture jouera aussi un grand rôle. Nous sommes déjà très gros producteur de céréales et le Canada est des rares pays où la production agricole augmentera si le climat se réchauffe.

En matière d'industrie, comme tous les pays développés nous sommes challengés dans les produits à forte composante de main d'œuvre. Mais selon moi, cela est de moins en moins un facteur clé . J'étais dans une usine Ford à Oakville au sud de Toronto il y a quelques jours et c'était difficile d'y voir des ouvriers! Pour certains produits manufacturés pour lesquels le coût de transport est important et le coût du travail une composante décroissante, notre pays peut rester dans la compétition. Je crois même à un retour de certains produits pas seulement au Canada mais aussi dans les autres pays développés. L'industrie, ce sera de moins en moins un question de coût du travail et de plus en plus une question de capitaux et de technologies.

Bien sûr , les services joueront un rôle grandissant dans l'économie mais le croisement entre services et industrie va croissant. On peut voir des produits fabriqué dans des pays à bas coûts de main d'œuvre mais dont le design le marketing, et une grande part de la valeur ajoutée continuera à rester dans les pays qui ont cette expérience et expertise. Le Canada peut faire cela. Nous avons un haut niveau d'éducation, de bonnes universités, un population multiculturelle, Toronto par exemple est la ville la plus cosmopolite de la planète. C'est une force pour les quinze ans à venir. Le Canada est plutôt bien positionné : nous sommes internationaux par nature, nos finances publiques sont saines, nous disposons de grandes ressources naturelles, de bonnes technologies et de bons managers. C'est plutôt positif!

Propos recueillis à Ottawa par Pierre-Olivier Rouaud



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