Au CES de Las Vegas, la sobriété numérique n'a pas fait vendre

Au CES de Las Vegas, la 5G, les smartphones pliables et les écrans géants ont brillé de mille feux, mais où sont passés la Green IT, l’efficience énergétique et les produits "environmentally friendly" ? Que nous dit leur absence du salon sur la réalité du marché et sur les sacrifices que nous, consommateurs, serions prêts à consentir, s'interroge Bernard Le Moullec, consultant pour le Groupe Square.

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Au CES de Las Vegas, la sobriété numérique n'a pas fait vendre
Au CES de Las Vegas, où sont passés la Green IT, l’efficience énergétique et les produits "environmentally friendly" ?

La dernière édition du CES (Consumer Electronics Show, la Mecque de l’électronique grand public) vient de se tenir à Las Vegas. Il faut plonger au fin fond du site officiel du salon, sous la rubrique "5G-and-Internet-of-Things-(IoT)", pour dénicher une timide page "Sustainability". Alors que quelques jeunes pousses innovent dans le domaine de la transition énergétique – mention spéciale à Urban Canopee et leurs ilots de fraîcheur -, c’est la pusillanimité des géants de l’électronique qui saute aux yeux. Sony annonce fièrement que sa dernière génération d’aibo (robot chien) est emballée dans un emballage constitué à 50% de plastique issu de bouteilles recyclées : d’où proviennent les matériaux dont est constitué le robot lui-même, nul mot.

Poudre de Perlimpinpin, oui, mais poudre recyclable

Cette année comme la précédente, c’était surtout les nouveaux écrans, plus grands et plus fins, qui ont attiré le regard. A défaut d’innovation technologique majeure, le salon s’apparentait une fois de plus à une opération séduction destinée à relancer la consommation et à définir ce que le consommateur désirera demain. Ce foisonnement de paillettes haute définition tend à faire oublier que la matérialité de ces équipements numériques ne se borne pas à la perception de l’utilisateur, à savoir des périphériques toujours plus fins et moins encombrants. Par exemple, la phase de production représente 60% de l’empreinte énergétique d’une télévision connectée (80% pour un ordinateur portable et 90% pour un smartphone), d’après les chiffres du rapport Lean ICT "Pour une sobriété numérique" publié le 04/10/2018 par The Shift Project.

L’ambiance étincelante du Las Vegas Convention Center ne semblait pour ainsi dire pas très propice à une réflexion sur l’utilité économique et sociale des nouveaux produits proposés. Quel est l’intérêt réel de pouvoir enrouler, puis dérouler, puis plier et déplier l’écran de son téléphone ou de son téléviseur ? A quel objectif répond le déploiement généralisé des assistants personnels sur tous les objets physiques possibles et imaginables, de la brosse à dents jusqu’aux toilettes connectées de Kohler ? La prolifération des smartphones ainsi que l’essor de l’Internet des Objets (IoT) et du connected living ne sont pas étrangers à la hausse soutenue de la consommation énergétique liée au numérique (+9% par an, ibid).

Colifichets, oui, mais colifichets connectés

Il ne s’agit pas de refuser en bloc toute innovation technologique, mais de faire preuve de sobriété et de tempérance devant les excès du marketing, afin de limiter l’impact du numérique sur l’environnement. La production d’équipements électroniques est notamment consommatrice de métaux rares, qui pourraient bientôt atteindre leur pic de production, remettant ainsi en cause nos usages et notre société digitalisée tout entière : ces problèmes-là n’ont rien de virtuel. Très peu d’équipements (15%, ibid) sont incorporés dans les filières de traitement et tous les matériaux ne sont pas recyclables.

Dans L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix nous met en garde contre les mirages du green IT et de l’économie dématérialisée, puis s’interroge sur la possibilité de commercialiser des ordinateurs et de téléphones low tech et modulaires qui seraient démontables aussi facilement que l’est un vélo, économes en ressources, avec des pièces unitaires simples, réparables et réutilisables d’une machine à l’autre. Un tel projet impliquerait de renoncer à la course à la performance et à la miniaturisation qui fait office de religion chez les industriels, mais aussi à la panoplie de services à utilité nulle voire négative (notifications Snapchat, vidéos de félidés…) qui nous poussent à leur emboîter le pas. Il s’agissait dans les grandes lignes de la philosophie du "Fair Phone", mais l’initiative ne semble hélas pas avoir essaimé.

Les industriels de l’électronique seraient-ils seulement capables d’entendre un appel à la sobriété numérique, alors que leur business model repose en majeure partie sur la frivolité de nos usages et le rythme effréné du renouvellement de nos appareils, fortement encouragé par des politiques à peine cachées d’obsolescence programmée ? Lorsque le rythme des opérations marketing dépasse celui des innovations réelles et que le moindre gimmick est élevé au rang de killer feature pour donner un second souffle à un marché saturé comme celui des smartphones, n’est-ce pas le signe qu’il est temps de changer de business model ? A quoi bon s’acharner à produire des générations de produits clones destinés à successivement à se cannibaliser, au prix de ressources qui, elles, ne sont pas inépuisables ?

Bernard Le Moullec, consultant pour le Groupe Square

Les avis d'experts sont publiés sous la seule responsabilité de leurs auteurs et n'engagent pas la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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