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« Au Bade-Wurtemberg, les salariés ont accepté la flexibilité contre la sécurité de l’emploi »

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Entretien Une interview de Jörg Hoffman, secrétaire général d’IG Metall pour le Bade Wurtemberg.

« Au Bade-Wurtemberg, les salariés ont accepté la flexibilité contre la sécurité de l’emploi »

L’économie allemande redémarre fort, notamment dans le land de Bade Wurtemberg, une des régions les plus prospères du pays.
Dans ce bastion de l’industrie où Daimler emploie 90 000 salariés, Bosch 50 000, et où les grosses PME performantes comme Trumpf sont légions, le chômage n’a pas dépassé 6% pendant la crise. Il vient de redescendre à 4,7%.
L’Usine Nouvelle a rencontré, à Stuttgart, Jörg Hoffman, dirigeant pour le Bade Wurtemberg du puissant syndicat IG Metall. Pour interroger ce syndicaliste, qui est aussi administrateur du groupe Daimler, sur les clés du modèle social allemand. Et le redécollage de l’industrie. Le tout en français.

Que pèse IG Metall au Bade Wurtemberg?

Nous comptons environ 450 000 adhérents sur 1 million d’emplois dans l’industrie manufacturière. C’est le seul Land, avec la Bavière dans une moindre mesure, à avoir une si grande part de l’industrie dans son économie. IG Metall est très présents dans les entreprises notamment via notre système des comités d’entreprise. Cela nous donne une réelle influence économique dans les entreprises. Cela a été très important pour « survivre » durant la crise.

Justement, quelle est la situation de l’emploi ici ?

Les commandes repartent fort et l’emploi aussi. Lors cette crise, l’emploi n’a reculé que de 5%. Aujourd’hui, le taux de chômage dans le land est à 4,7%, soit en dessous du niveau de 2005, et moins encore pour les jeunes. Au plus fort de la crise nous n’avons atteint que 5,9%, ce qui était maitrisable. Il y a eu, bien sûr, les mesures du gouvernement pour stabiliser les banques, la prime à la casse, le plan de relance et le kurzarbeit (temps partiel). Mais cela résulte aussi des accords collectifs entre les partenaires sociaux et d’un état d’esprit partagé sur la nécessité de gérer la crise en commun. L’idée de conserver les salariés le plus possible en situation d’emploi a vraiment dominé.

Quel a été l’état des relations sociales pendant la crise ?


Pour comprendre ce qui vient de se passer, il faut faire un retour en arrière. Notre industrie a déjà connu une grave crise de 1992 à 1994. La production avait alors baissé de 22%. L’emploi en production a plongé alors dans les mêmes proportions et ces postes ont été perdus pour toujours. Ce fut une expérience marquante lors de  la négociation ensuite des accords collectifs entre syndicats et patronat. Car les employeurs ont connu, eux aussi alors, une très mauvaise expérience.  Lors du redémarrage, ils eurent à affronter un grave manque de personnel qualifié. Cela les a freiné dans leur croissance. De plus, les licenciements massifs avaient donné une image désastreuse de l’industrie auprès des jeunes notamment. En 1994, ici à Stuttgart les demandes pour entrer dans les écoles techniques ont baissé jusqu’à 80% ! Nous avons mis dix ans pour regagner de l’attractivité dans nos secteurs. Certes, cette fois-ci la production a chuté jusqu’à 50%, mais la situation est totalement différente puisque l’emploi, je vous l’ai, dit n’a reculé que de 5%. Et cela on peut le regagner.

Comment cela s’explique ?

Dans le land de Bade Wurtemberg, les partenaires sociaux ont conclu des accords très importants en 2005 dans l’industrie. Le dispositif principal est le « compte temps », c'est-à-dire la modulation horaire dans l’entreprise. C’était une réponse à la volatilité des commandes dans des secteurs très exportateurs. Avec un deal simple entre les employeurs et syndicats : la flexibilité contre sécurité de l’emploi. C’est ce qu’IG Metall a signé avec Südwest Metall (le patronat NDR). L’amplitude, déclinée au niveau de chaque entreprise, peut aller jusqu’à, plus ou moins, 300 heures par an. Sur un horaire annuel de 1500 heures environ, cela donne presque 20% de flexibilité. Et les entreprises ont l’obligation de jouer sur cette flexibilité avant d’envisager d’autres mesures, licenciements ou autre.

Lorsque nous avons conclu cet accord, le patronat était très satisfait car il était très marqué par les pénuries de main d’œuvre et la perspective d’avenir lié à notre faible démographie. Auparavant nous avions un système où l’on pouvait réduire les horaires jusqu’à 30 heures par semaine mais avec une baisse de salaires linéaire.

Lors du choc initial de la crise de l’automne 2008, ce nouveau système fut très important car les employeurs n’ont pas réagi en licenciant dans l’urgence. Nous avons eu du temps pour gérer la situation pendant plus de 6 mois.

Et le temps partiel, le fameux « Kurzarbeit » ?

C’est une disposition légale. Selon la définition, il est lié à une baisse conjoncturelle d’activité. Dans ce cas, l’Agence du travail (Bundesagentur für Arbeit) est obligée d’accepter le temps partiel, mais il doit pour cela exister au préalable un accord collectif au sein de l’entreprise (le CE peut en prendre l’initiative). Le système est subventionné par l’Etat. Pendant cette crise, les partenaires sociaux ont négocié avec le gouvernement Merkel pour qu’il abonde le système et le rende plus attractif. Avec succès. Le Kurzarbeit a été étendu à 24 mois maximum contre 6 mois auparavant. Les employeurs ont été en partie exonérés des charges sociales sur les heures non travaillées. Le droits des CE à demander ce temps partiel ont été accrus et surtout donc, il y a l’interdiction de licencier. En résumé, le système qui nous a permis de passer la crise résulte de la combinaison de ces trois éléments : les comptes horaires, le Kurzarbeit subventionné par l’Etat et des droits accrus pour les comités d’entreprise.

Chacun est donc satisfait ?


Je vous l’ai dit, le système montre son efficacité. Les entreprises ne pourraient pas redémarrer aussi vite leur production sans ces accords de flexibilité. Et l’on voit déjà le temps partiel reculer. Dans l’industrie mécanique, on a compté, mi 2009, jusqu’à 260 000 salariés à temps partiel sur environ 400 000. En mai de cette année, c’est redescendu à 130 000 et aujourd’hui on est passé bien en dessous des 100 000. Chez les constructeurs d’automobiles, cela a disparu. Il en reste un peu chez les équipementiers et les fabricants de machines.

Le point noir, ce sont les CDD et intérimaires (10% de l’effectif environ) qui eux ont plus soufferts et ne bénéficient pas de ces accords. Mais aujourd’hui, les embauches reprennent pour eux aussi.

Les entreprises ont-elles fait preuve de responsabilité sociale pendant la crise ?

D’une certains manière oui. Mais de toute façon, les outils pour sauvegarder garde l’emploi étaient si attractifs que beaucoup ne se sont guère posé la question des licenciements. J’aoute qu’ici il y a beauocp d’entreprise famiales ou détenues par des fondations comme Bosch ou ZF, cela leur évite de réagir trop vite sous la pression des marchés financiers.

On parle beaucoup des hausses de salaires de 6% réclamé par IG Metall, qu’en est-il ?

Cette demande ne concerne que la sidérurgie, quasi absente de notre land. Les 6% sont justifiés car ce secteur de l’acier est désormais sorti de la crise, les prix se sont redressés et les entreprises font des profits. Pour ce qui concerne le Bade-Wurtemberg dans le secteur manufacturier, nous n’avons pas de négociation collective en cours sur les salaires. Dans certaines entreprises, des accords ont été trouvés, et surtout nous avons signé un accord collectif au printemps avec le patronat sur +2,7% applicable début 2011. En novembre 2008, nous avions déjà signé pour +4,2% sur le salaire de base en trois fois. En 2010, nous avons obtenu environ 1% sous forme de prime. Ainsi entre le début de la crise et la fin 2011, les salaires de base auront été relevés de +6,8% environ auxquels s’ajoutent des primes. On est satisfait de ces accords. C’est bon d’avoir cette vision à moyen terme.

Au final, on a le sentiment de trouver ici le fameux  « consensus à l’allemande » entre les partenaires sociaux.


Je ne parlerais pas de consensus, mais bien de discussion d’égal à égal, surtout dans les secteurs comme la mécanique ou l’automobile où notre syndicat est très bien représenté. IG Metall et le patronat font de gros efforts pour travailler en commun car on se doit de trouver une solution : notre objectif est le même. Sans des syndicats forts, l’économie allemande aurait un tout autre visage. Notre action a permis de garder une forme de stabilité sur le marché de l’emploi.
Mais comme en France, il y a des problèmes sociaux dans les entreprises.
Et chacun défend ses intérêts. Nous sommes des syndicalistes ! Ainsi, avec la reprise, les conflits sont plus nombreux. Il y a la question de l’intégration des CDD et des intérimaires (chez Daimler par exemple). Les entreprises, malgré tout, restructurent car elles veulent redresser leur productivité qui s’est beaucoup dégradée. Encore une fois, la force des salariés allemands et d’IG Metall, c’est d’être très présents et organisés dans les entreprises et de pouvoir influer sur les choix des dirigeants. Quant au patronat, il comprend que c’est son intérêt d’avoir des partenaires sociaux puissants.

Vos prochains défis ?

Pour IG Metall, il y a bien sûr le maintien du taux de syndicalisation. Celui-ci est stable à environ 40% ici, ce qui est satisfaisant. Notre souci, c’est la présence dans les petites entreprises et la baisse de la population ouvrière, la plus syndiquée. Elle représente 40% des emplois de nos secteurs contre 60% il y a 15 ans. Pour l’industrie ensuite, la question est de confirmer la reprise. Selon moi la croissance au troisième et quatrième trimestre sera plus calme que le redémarrage rapide que nous venons de vivre. De plus, les effets de la prime à la casse automobile vont s’estomper. Un des problèmes aussi, c’est la Chine en ce sens que notre croissance dépend pour beaucoup du rythme de l’économie chinoise. Et celui-ci reste incertaine.

Vous l’avez dit, l’économie du Bade Wurtemberg conserve une forte part de l’industrie (plus du tiers du PIB), comment l’expliquez vous ?

On n’a pas fait l’erreur ici de penser que la croissance devait se chercher avant tout hors de l’industrie. Avec des entreprises compétitives et exportatrices comme le sont celles de notre région, on peut produire autant de valeur que dans les services ou la finance. Il y a aussi la présence forte et conjointe de l’industrie automobile et du secteur des machines qui se renforcent mutuellement avec de surcroit le rôle des universités et des Instituts Fraunhofer pour l’innovation. Mais, ce n’est pas un chèque pour le futur, je le répète l’innovation c’est bien sûr la clé de tout. Et ça cela s’obtient avec des salariés très qualifiés, bien formés et bien payés !

Propos recueillis à Stuttgart par Pierre-Olivier Rouaud


 

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