"Atlantis, un moyen de transport et une station spatiale à la fois"

La navette Atlantis, dernière du genre à faire un voyage dans l’espace, a effectué son dernier atterrissage ce 21 juillet 2011, à Cap Canaveral, en Floride. L’occasion de revenir sur le programme des navettes spatiales américaines avec Michel Tognini. Astronaute français, il était l'un des membres d'équipage de la mission STS-93, sur Columbia, en 1999.

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L'Usine Nouvelle - Qu’est ce que l’aventure Atlantis a apporté à la conquête spatiale selon vous ?
Michel Tognini - Atlantis a d’abord apporté de la continuité dans les opérations vers l’orbite basse. Mais c’est surtout une réussite technologique car elle combine les fonctions d’avion hypersonique et de station spatiale. Un mode de transport et une station spatiale à la fois. Elle restera aussi la navette qui a permis de réaliser des missions extraordinaires, comme le lancement du satellite Hubble ou sa réparation. On a réussi à réparer un télescope et à l’améliorer dans l’espace. Et il est toujours en fonction. Ce n’est quand même pas banal. Sans la navette, toutes ces expériences auraient été impossibles. Sans compter qu’elle a aussi permis l’assemblage de la station spatiale internationale.

Et sur le plan purement technologique ?
On sait désormais contrôler un avion hypersonique, avec une gamme de vitesse dépassant les 900 km / h. On arrive à maîtriser un avion sur tous les axes, dans toutes les opérations grâce à la robotique développée sur cette navette. Elle permet aussi de mener toutes les expériences possibles dans les domaines de la biologie, de la physiologie notamment.

C’est un tableau flatteur que vous dressez là. Mais d’après vous, que peut-on lui reprocher ?
Au départ, la navette a été conçue pour voler plusieurs fois par semaine. Mais très rapidement, la Nasa s’est rendue compte que cela n’était pas possible pour des raisons de vérifications trop longues entre deux lancements. Au mieux, nous avons fait neuf lancements dans une année, ce qui revient à 45 jours entre deux lancements environ.

Il y a eu des accidents aussi…
Oui, deux. Car l’accès à l’espace reste une activité dangereuse. Cela a été le cas par exemple avec Challenger en 1986, qui a explosé 1 min 30 environ après le décollage. En 2003, c’est la navette Columbia qui s’est désintégrée en entrant dans l’atmosphère.

Comment expliquez-vous que le programme de navettes s’arrête ?
La Nasa a trois programmes en cours actuellement : le programme des navettes, la station spatiale internationale et le futur de l’exploration spatiale. Cela représente donc trois dépenses importantes. Or, les Etats-Unis n’ont pas les moyens de tout payer, notamment car le président Obama veut mettre en place une protection sociale étendue. Et quand on réduit un budget, on sabre prioritairement dans le programme le plus ancien et avec le moins d’avenir. C’est le cas pour le programme Atlantis.

Vers quel projet les agences spatiales peuvent se tourner après l’aventure des navettes ?
L’essentiel se concentre autour de la station spatiale internationale et les vols habités. Dans la station spatiale, les missions débutées depuis deux ans vont se poursuivre, notamment avec l’ATV européen ou le HTV du Japon. Nous commençons aussi à travailler sur les projets du futur, et notamment l’accès à la Lune, même si officiellement on ne le présente pas comme cela. Car pour atteindre l’objectif ultime, qui est d’envoyer un humain sur Mars, nous devons d’abord réussir cette mission sur la Lune. Le challenge à relever pour aller sur Mars reste complexe, car il y a le problème des radiations trop fortes et de moteurs pour l’heure encore trop peu puissants.

Quelle est justement la place de l’Europe dans les programmes spatiaux ?
Elle est en forte croissance. Depuis 2008 avec Columbus, nous avons une maison scientifique dans la station spatiale en permanence. Pour les scientifiques, c’est une véritable aubaine d’avoir la possibilité de mener des expériences dans l’espace. Il y a notamment un pôle physiologie étudiant les effets à long terme de la vie dans l’espace sur le corps. Ou un autre sur les fluides ou comment mieux distribuer les liquides dans l’espace. Tous ces résultats sont fondamentaux pour les avancées scientifiques en Europe.

Et il y aussi l’ATV…
Tout à fait. Le véhicule de transfert automatique sert de ravitailleurs à la station spatiale internationale. Elle permet d’amener des vivres, de l’oxygène ou encore de l’eau aux astronautes en permanence dans l’espace. Au total, il peut transporter entre 7 et 8 tonnes et on peut lui ajouter des moteurs. Pour l’instant, il a été lancé deux fois, mais trois nouveaux départs sont prévus dans les années à venir. Sans compter que nous travaillons sur une nouvelle version d’ATV.

Vous avez été à deux reprises dans l’espace, en 1995 sur Soyouz TM-15 et en 1999 à bord de Columbia. Qu’avez-vous retenu de ces expériences ?
C’est extraordinaire. La vision de la Terre, des étoiles depuis l’espace ; la sensation de flotter ou encore la puissance du projet…tout cela est fabuleux. Sans oublier queles voyages dans l'espace sont le fruit d'un travail réalisé par des équipes soudées d’ingénieurs et de techniciens très pointus et très intéressants, venant d’horizons et de pays différents.

Justement, vous avez voyagé avec une équipe américaine et une russe.Y a-t-il toujours un esprit de concurrence entre Américains de la Nasa et les Russes de la FKA ?
Il y beaucoup moins de concurrence entre tous les projets spatiaux, mais beaucoup plus de coopération entre les pays. Ce qui change aussi la donne d’un point de vue de la motivation. Les ingénieurs vont moins rapidement dans l’élaboration de projets qu’il y a encore quelques années, car il n’y a justement plus cet esprit de concurrence. Avec la coopération, les projets se veulent peut-être plus poussés. Et surtout ils sont la garantie d’une véritable paix entre la Russie et les Etats-Unis dans ce domaine. C’est épatant avec le recul de voir que des Américains et des Russes arrivent à vivre en permanence ensemble dans l’espace alors qu’ils avaient à une époque chacun des missiles braquer sur l’autre pays.

Michel Tognini (à gauche) avec les autres membres de la mission STS-93

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