"Après le silence", roman familial de la figure iconique d'un ouvrier

Le roman de Didier Castino explore la mort par accident du travail d'un ouvrier travaillant dans une fonderie. Le narrateur qui avait sept ans lors de l'événement, interroge dans ce beau récit en trompe-l'oeil autant la mythologie familiale que celle de la classe ouvrière.  Il approche la réalité par cercles concentriques et témoigne sur une époque perdue tout en menant une quête personnelle et existentielle.

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Le roman du fils d’ouvrier est-il en train de devenir un genre en soi ? On pourrait le croire en lisant "Après le silence", paru quelques années après, " Loin du monde" de Sébastien Ayreault dont on avait dit tout le bien qu’on en pensait.

Sauf que les deux livres n’ont pas grand-chose en commun. "Après le silence" est un roman troublant tant le fond sociologique semble être à la fois le cœur du livre et, à mesure que la lecture avance, quasiment un prétexte à un enjeu autrement plus essentiel, existentiel pour tout dire.

Portrait d’une famille ouvrière dans les années 70, "Après le silence" évoque un film de Claude Sautet version prolo. Tout est là, parfois jusqu’à une forme de caricature, l’usine, la solidarité, les grèves, le patron, le Parti et le syndicat.

Car le père du narrateur est une sorte de statue du Commandeur, un homme droit et juste, menant des grèves exemplaires. Pour le fils qui raconte, on sent bien que cette figure est un peu trop parfaite, un peu trop écrasante et lointaine. Rien d’étonnant à cela : le père est mort dans un horrible accident du travail quand le narrateur n’avait que sept ans. Au passage, même si ce roman n’a pas le ton d’un tract, on y rappelle fort opportunément que certaines réglementations n’ont pas été mises en place pour embêter les patrons mais pour protéger la vie des salariés. Selon un calcul cité dans le livre, ce sont 21 accidents du travail mortels pour les seules Bouches-du-Rhône en moins d’un an.

Mon père ce héros ?

De ce portrait émerge aussi un personnage attachant, à la fois communiste et croyant, découvrant la force de la parole capable de changer le réel, par le biais de l’expérience syndicale : "Oui, les ouvriers parlent enfin, ils se répondent, il s’agit, d’eux, de nous, du travail". On y découvre aussi un personnage qui loin d’un ascéte triste, aime la vie et ses plaisirs, les belles voitures, les vacances, les discussions entre copains et qui dépense un peu trop parfois.

C’est donc la vie d’un inconnu que le narrateur tente de reconstituer à partir de témoignages. Pour cela, il utilise une narration en forme de spirale revenant encore et toujours sur ce destin singulier, s’en éloignant peu à peu. A la narration à la première personne (à la place du père) succède celle racontée par les coupures de journaux, puis par les témoins de l’époque, avant que le fils n’accède aux archives de l’époque pour tenter de reconstituer cette histoire impossible.

Car l’enjeu du roman est autant dans la volonté de connaître ce père "trop tôt disparu" comme on dit, que dans la nécessaire émancipation vis-à-vis de cette icône. Ou pour le dire plus brutalement, parce que ce n’est pas parce qu’il est déjà mort qu’il ne faut pas tuer le père pour être un homme à son tour. D’un point de vue littéraire, Didier Castino, dont c’est le premier roman, y parvient, avec son écriture à la fois précise et vivante. C’est peut-être dans cette tentative d’exister malgré le poids du héros familial que le roman est le plus poignant.

Christophe Bys

"Après le silence" Didier Castino. Editions Liana Lévi

Une interview de l'auteur peut être vue ici

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