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L'Usine Santé

Annie Thébaut-Mony : "On reproduit les mêmes erreurs qu’avec l’amiante"

Cécile Maillard ,

Publié le

Entretien La chercheuse, spécialiste des cancers professionnels, explique à L’Usine nouvelle pourquoi elle a refusé la Légion d’honneur que souhaitait lui remettre Cécile Duflot, ministre de l’Egalité des territoires et du Logement.  

Annie Thébaut-Mony : On reproduit les mêmes erreurs qu’avec l’amiante © _boris - Flickr - C.C

Directrice de recherche honoraire à l’INSERM, Annie Thébaut-Mony se bat depuis trente ans contre ce qu’elle appelle les "crimes industriels", ces atteintes graves à la santé des travailleurs, par l’amiante, les rayonnements ionisants, les molécules chimiques.
Cécile Duflot l’avait choisie parmi les personnalités à qui elle voulait remettre une Légion d’honneur. La chercheuse a refusé, dénonçant dans une lettre envoyée à la ministre l’"indifférence" qui entoure la santé au travail, et appelant la ministre à légiférer.  Les explications de la chercheuse.

L'Usine nouvelle - Dans votre lettre à Cécile Duflot, vous dénoncez "l’impunité" qui "protège les responsables de crimes industriels". Le terme est fort, de quels crimes parlez-vous ?
Annie Thébaut-Mony - C’est en référence à l’amiante que j’utilise ce terme, un dossier qui n’est pas fini. Ce qui a été jugé au procès de Turin contre les responsables d’Eternit, c’est la stratégie mise en œuvre par ces industriels pour différer toute décision. Il faut en finir avec les vraies-fausses controverses dont le seul objectif est de gagner du temps.

Dans une usine Adisseo, dans l’industrie chimique, à Commentry, dans l’Allier, des cas de cancers du rein sont apparus au début des années quatre-vingt-dix chez plusieurs salariés. Des études toxicologiques ont été lancées sur une molécule, le chloracétal C5, dont les conclusions très alarmistes n’ont été suivies d’aucune décision de la part de l’employeur. Il a fallu attendre le milieu des années 2000 pour que les maladies professionnelles, tout comme la faute inexcusable, soient reconnues par les tribunaux. Les associations ont recensé 40 cas de cancers parmi les salariés. Alors qu’elle sait ce qu’il se passe, l’entreprise ne s’est toujours pas engagée dans une substitution de la molécule incriminée.  C’est forcément une mise en danger d’autrui délibérée ! Heureusement, cette molécule a une odeur, et quand elle se répand dans l’atelier, les responsables du CHSCT font sortir tout le monde.

Depuis quelques décennies, la réglementation s’est pourtant durcie, afin de protéger la santé des salariés. Est-elle insuffisante selon vous ? Non respectée ?
Du côté de la réglementation, des efforts ont été faits. Le décret CMR de 2001 sur la prévention des risques cancérogènes me va tout à fait ! Il donne la philosophie de l’utilisation des cancérogènes – aucun contact direct, et si ce n’est pas possible, des protections individuelles -, et a été suivi de circulaires précises.

Mais il est facile de contourner ces règles quand on a recours à une cascade de sous-traitants ! Car les industriels ont trouvé la parade : ils se débarrassent des risques en les confiant à d’autres. La sous-traitance sert à ça ! Depuis trente ans, je conclus tous mes rapports de recherche sur la nécessité d’engager la responsabilité pénale et civile des donneurs d’ordre dans toutes les activités de sous-traitance. Ça existe en Australie, où le responsable est celui qui est à l’origine de la commande, que ce soit dans le cadre du marché (contrat de sous-traitance) ou du salariat (employeur). C’est surtout sur ce point que la réglementation doit être renforcée.

La prévention passe aussi par la sanction, et tant que celle-ci ne sera pas à la mesure des conséquences, rien n’avancera. Un cancer, une mort, cela doit valoir des sanctions importantes, surtout quand l’employeur sait.

Quelles seraient selon vous les autres mesures à prendre pour améliorer la santé au travail ?
Le droit du travail prévoit un droit au suivi post-professionnel de la santé des travailleurs, mais les dispositifs de suivi n’existent pas. Avec mes équipes, nous expérimentons depuis dix ans en Seine-Saint-Denis des registres départementaux des cancers. Il n’y a aucune difficulté à étendre cette méthodologie à toute la France, il suffit d’une volonté politique.

Il faut aussi que l’Etat soutienne la recherche fondamentale sur ces sujets. La toxicologie industrielle n’est plus étudiée dans les laboratoires français.

Quels sont selon vous les risques émergents au travail ?
L’exposition des travailleurs à plusieurs cancérogènes est très peu documentée, il n’y a pas du tout de recherche fondamentale sur ce sujet préoccupant. Et sur les nanotechnologies ou la téléphonie mobile, on reproduit les mêmes erreurs que pour l’amiante. C’est le même type de processus. L’épidémiologie est une science probabiliste, on ne peut pas attendre d’être absolument sûr pour agir.

N’a-t-on rien appris du dossier de l’amiante ?
Rien n’a changé depuis l’amiante, on reproduit les mêmes erreurs. Au moment des discussions sur Reach, l’industrie chimique a freiné des quatre fers, et obtenu que toute une série de produits soient exclus de la directive. Un chercheur américain spécialiste de la santé au travail a montré que les industriels adoptent tous la même stratégie, celle du doute, pour empêcher la prise en compte du risque. On met sur le marché, on freine les études, et quand l’inéluctable arrive, les morts, les procès et les condamnations, le produit est interdit. Ce n’est pas du tout cohérent avec le modèle des maladies à effet différé, ni avec le principe de précaution.

Les mêmes logiques se reproduisent d’année en année, notre travail de recherche n’a pas porté ses fruits, et comme pour les accidents de la route, tant que la sanction ne sera pas aggravée, on n’avancera pas.

Cécile Duflot comprend
Cécile Duflot a répondu lundi au refus de la chercheuse, saluant son "investissement désintéressé". "Sachez (...), madame la directrice, que je ne regrette ni mon choix ni votre refus et que mon seul souhait est que nos démarches conjuguées, et la publicité qui en est faite, contribuent à ce que votre combat soit tout sauf un sujet d'été", a réagi la ministre du Logement, espérant "mettre à  l’agenda politique la question qui est au cœur de vos recherches depuis des années".

Courrier Mme Thebaud-mory

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1 commentaire

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09/08/2012 - 19h02 -

Cet individu devrait en toute légalité être condamnée pour dénonciation calomnieuse (accuser des employeurs de criminels... et dont les impôts servent à payer son salaire!); notre pays part en décombres.
Je suis surpris que votre journal publie ces propos qui ne sont que ceux d'une virago; reprenez-vous!
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