Alcatel-Lucent : la mine d’or des brevets hypothéqués

Pour obtenir un prêt de 1,6 milliard d’euros, Alcatel-Lucent a hypothéqué une partie de ses actifs dont sa propriété intellectuelle. Une véritable mine d’or de 29000 brevets télécoms, en particulier mobiles, évaluée à au moins 5 milliards d’euros.

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Alcatel-Lucent : la mine d’or des brevets hypothéqués

Pour avoir une idée de la valeur des 29000 brevets qu’Alcatel-Lucent propose à Goldman Sachs en garantie de son prêt de 1,6 milliard d’euros, il suffit de se souvenir d’une histoire qui s’est déroulée lors de l’été 2011. Une véritable bataille rangée entre les plus grands acteurs mondiaux du numérique a eu lieu autour de la propriété intellectuelle de l’ex-géant canadien du secteur, Nortel.

Cette bataille n’a pris fin que lorsqu’un improbable consortium composé d’Apple, Microsoft, EMC, Ericsson, RIM et Sony (Rockstar) a mis 4,5 milliards de dollars sur la table pour souffler le gros lot à Google ! Pour se venger, ce dernier avait mis la main, en août 2011 sur un autre lot de 17000 brevets télécoms. Comment s’y est-il pris ? En rachetant Motorola, l’entreprise qui les détenait, pour 12,5 milliards de dollars. Les grands noms impliqués et les montants des transactions donnent une petite idée de ce qu’un brevet mobile représente aujourd’hui sur le marché.

Un tiers des brevets en télécommunication mobiles

Chez Alcatel-Lucent, tout comme chez Nortel et Motorola, les brevets concernent en particulier les technologies de télécoms mobiles. De celles qui battent au cœur du développement de l’économie numérique. Près d’un tiers des brevets d’Alcatel-Lucent (31%) concernent ainsi les très prisées technologies de cœur de réseau et d’accès pour les télécoms mobiles, dont certains brevets essentiels du LTE (4e génération mobile). Le reste se répartit entre les logiciels et applications (21%), les réseaux optiques (15%), les réseaux IP (12%) et, enfin, le cœur de réseau et l’accès aux réseaux télécoms fixes. Au total, ce sont 70 technologies différentes qui sont décrites dans la propriété intellectuelle née au sein des Bell Labs.

Ces centres de R&D d’Alcatel-Lucent, qui portent le nom de l’inventeur du téléphone, Graham Bell, sont les descendants directs des laboratoires d’AT&T. Comme nous l’écrivions en octobre : ces équipes de recherche mondialement renommées (7 prix Nobel de physique et plus de 29000 brevets actifs !) représentent la force historique d’innovation d’Alcatel-Lucent, mais surtout son meilleur atout pour affronter ses difficultés actuelles. C’est bien un véritable trésor que l’équipementier français s’apprête à hypothéquer.

Le 4e plus gros portefeuille de brevets américains

Et pour estimer la valeur de son portefeuille de brevets, Alcatel-Lucent l’a justement comparé à ceux de Nortel et de Motorola, à l’aune des récentes acquisitions dont ils ont fait l’objet. Résultat : le trésor sur lequel est assis le franco-américain pourrait représenter entre 7,5 et 23 milliards d’euros (le montant le plus élevé résultant d’une comparaison avec les très prisés brevets Nortel). L’équipementier dispose du quatrième plus gros portefeuille de brevets américains (11000 brevets), derrière Samsung, Intel et Microsoft. L’autre force de la propriété intellectuelle d’Alcatel-Lucent est aussi d’être citée de nombreuses fois dans les brevets d’autres géants des télécoms comme Nortel (Rockstar), Motorola (Google), HTC, Apple, Ericsson, etc.

Mais Alcatel-Lucent n’a pas besoin de vendre ces actifs pour en retirer des profits. Il peut, comme beaucoup de grands industriels, les licencier. Depuis dix ans, il a d’ailleurs déjà gagné quelque 2 milliards d’euros en s’adonnant à ce jeu. Mais depuis le début de l’année, il a (enfin) décidé d’en faire une véritable stratégie pour pallier ses difficultés actuelles. Les experts de Global IP Law Group qui avaient évalué la propriété intellectuelle de Nortel ont été chargé de faire de même avec celle d’Alcatel-Lucent. Ils ont abouti à un montant d’un minimum de 5 milliards d’euros.

Une stratégie de valorisation à l’heure de l’hypothèque

Au printemps dernier, Alcatel-Lucent a commencé par faire appel à la société spécialisée RPX pour se protéger des "patent trolls", chasseurs de brevets à but purement spéculatif. Mais surtout, depuis le 3 décembre 2012, il a confié sa toute nouvelle entité de valorisation des brevets (judicieusement baptisée "propriété intellectuelle"), à Craig Thompson, anciennement Vice-président des affaires légales et de propriété intellectuelle.

Si l’on écoute la direction d’Alcatel-Lucent, il n'y a aucune contradiction entre ces deux démarches : d’un côté, une stratégie forte de valorisation des brevets, de l’autre, l’hypothèque de ces derniers. Ben Verwaayen, directeur général du groupe, interrogé par Challenges, estime en effet que si l’entreprise n’arrivait pas à rembourser son prêt, avant même qu’elle perde ses brevets hypothéqués, c’est qu’elle serait dans une situation déjà extrêmement difficile : "si ces brevets finissaient un jour entre les mains des banques [Crédit Suisse et Goldman Sachs, NDLR], cela voudrait dire qu’il est arrivé une catastrophe à Alcatel-Lucent." Ce qui n’empêche pas les syndicats de l’entreprise et le gouvernement français de s’inquiéter de la mise en danger de ce trésor en partie national.

Emmanuelle Delsol

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