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AGROALIMENTAIRE

Les aliments santé doivent faire leurs preuves

Les promesses des aliments santé ne font pas rêver que les consommateurs. Les industriels sont, eux, alléchés par ce marché potentiel. Mais, pour faire sortir ces aliments de leurs niches, ils devront développer des ingrédients originaux et efficaces.



Après avoir résisté aux gélules savamment dosées, les petits plats mitonnés vont-ils être supplantés par les aliments santé ? Transit intestinal, fatigue, manque de calcium..., ces nouveaux aliments promettent une réponse adaptée à chacun de nos petits maux quotidiens. Mais ont-ils les moyens de devenir la nouvelle norme alimentaire ? Nombre d'industriels sont prêts à en prendre le pari. De fait, le marché en vaut la peine : selon le cabinet Arthur D. Little, les aliments ayant un bénéfice sur la santé ont généré 24 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 1999. Soit 1 % du marché total de l'alimentation. Le Japon arrive en tête (9 milliards de dollars), suivi des Etats-Unis et de l'Europe (7 milliards chacun). Et, si l'on ajoute les compléments alimentaires et la nutrition spécialisée, le pactole grimpe à 86 milliards de dollars. De quoi aiguiser bien des appétits.

Mais si " le geste de santé du matin " a suffi à garantir le succès d'Actimel, de Danone, une formule aussi abstraite ne marchera pas à chaque coup. " Le marché risque d'être étouffé par une surenchère marketing et pourrait vite végéter entre 5 et 10 % de croissance annuelle ", avertit Eric Halioua, d'Arthur D. Little. Le consommateur ne se laissera séduire que si le bienfait est rapidement perceptible et démontré sur la base d'études cliniques. " Si les fabricants savent faire la démonstration de l'innocuité et de l'efficacité des aliments santé, et que les autorités encadrent et encouragent cette forme de "médecine préventive", le marché pourrait croître de plus de 30 % d'ici à 2003 ! ", ajoute Eric Halioua. Enthousiastes, les fabricants ne retiennent que ces derniers chiffres et gonflent leur offre. Les produits laitiers - avec leur forte image santé - et les boissons sont les premiers concernés. Mais pas seulement. Céréales, biscuits, sauces cuisinées, chewing-gums, bonbons..., jusqu'au chocolat pour diabétiques lancé par Milka (Kraft Jacobs Suchard) en Allemagne, tout y passe. Du côté des ingrédients, c'est le calcium qui tient la vedette : Tropicana (PepsiCo) en ajoute dans son jus d'orange ; Candia (Sodiaal) lance un lait contenant à la fois plus de calcium et de vitamine D pour aider à le fixer ; Nestlé combine l'allégé à la santé en lançant un Sveltesse au calcium ; et Danone segmente le marché de l'eau avec Talians, enrichie en calcium, pour les seniors. Les probiotiques, bacilles protégeant le système digestif des infections par des bactéries pathogènes, continuent de bien marcher : dans le sillage d'Actimel, Nestlé lance une version concentrée de son probiotique LC1 en minibouteilles. " Les aliments santé sont plus qu'une mode, ils peuvent s'inscrire dans la durée ", affirme Vincent Duvillier, responsable du marketing de la division " santé et nutrition " chez Eridania Béghin-Say. Le groupe franco-italien connaît un beau succès commercial avec le fructo-oligosaccharide Actilight, une fibre prébiotique - qui favorise le développement de bactéries bienfaisantes -, utilisée entre autres par Lactel (Lactalis).

Les coûts et les contraintes de la pharmacie

Reste que, pour assurer le succès de ces produits, il faut aussi mener les études cliniques qui prouveront leur innocuité et leur efficacité. Des compétences propres à l'industrie pharmaceutique. D'où la naissance de joint-ventures entre firmes de l'agroalimentaire et de la pharmacie, à l'image d'Altus, créée en février dernier par l'américain Quaker Oats et le suisse Novartis pour développer des produits d'alimentation fonctionnelle. Les fabricants d'ingrédients jouent eux aussi leur rôle dans le devenir de ces aliments. Car c'est de leurs laboratoires que sort la valeur ajoutée, sous forme de molécules innovantes. " La demande augmentant, les ingrédients nutritionnels sont devenus une priorité pour nous, expose Bruno Baudoin, directeur commercial de la division " nutrition and health " chez Cognis France. Ils canalisent une grande partie des investissements. Nous avons ainsi lancé l'an dernier, à Boussens, près de Toulouse, un site de production de phytostérols pour les marchés français et européen. " Filiale de chimie de spécialités du holding allemand Henkel, Cognis (10 000 employés, plus de 3,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires) a conclu un joint-venture en matière d'ingrédients santé avec Eridania Béghin Say, pour fabriquer et commercialiser des isoflavones de soja.

Une rentabilité aléatoire et une législation déficiente

Même partagée, la note reste malgré tout salée. " Une étude clinique portant sur 100 sujets coûte de 3 à 4 millions de francs ", note une consultante, passée de la pharmacie à l'agroalimentaire. Et, si la rentabilité est assurée pour les médicaments, elle est nettement moins évidente pour les aliments santé. Bien que les marges soient plus élevées (les prix sont souvent plus de trois fois supérieurs à ceux des produits classiques), les volumes sont faibles. De plus, la réglementation actuelle ne permet pas de breveter les aliments santé, contrairement aux médicaments. Seuls les procédés de fabrication peuvent l'être. Ainsi, pour contourner l'interdiction et tirer avantage de l'oméga 3 - un lipide incorporé depuis plusieurs années dans des margarines pour les personnes surveillant leur taux de cholestérol -, Nestlé a breveté son propre mélange d'oméga 3, l'Oméga 3 : 6. Inquiets de devoir faire tout le travail pour leurs concurrents, les industriels en appellent au législateur. " Pour que le marché se développe, la législation européenne doit permettre des allégations importantes et exclusives dès lors que la preuve scientifique est apportée ", insiste Bruno Baudoin. " Nous entendons ces arguments, et la réflexion est lancée ", annonce Dominique Baelde, du bureau des produits d'origine animale, produits diététiques, nutrition de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Une proposition de directive européenne sur les allégations non trompeuses devrait être adoptée en décembre 2000. Mais le Codex alimentarus, groupe d'experts mandaté par l'ONU pour établir des normes réglementaires qui serviront en cas de contentieux internationaux, a avancé plus vite que la réglementation européenne. Il a déjà établi des normes sur les allégations nutritionnelles, quantitatives, avec des seuils, et sur les allégations fonctionnelles, qualitatives. Aujourd'hui, ses débats portent sur les allégations de santé, pour statuer sur les nutriments jouant sur la réduction du risque de survenue d'une maladie : le sodium et l'hypertension, le calcium et l'ostéoporose...

Pas de réglementation spécifique

En attendant, un industriel qui veut développer un aliment santé doit s'en remettre à une liste positive d'allégations fonctionnelles autorisées par l'administration. Pour valoriser son innovation, il peut légalement s'en écarter, mais il devra alors prouver par ses propres moyens sa nouvelle allégation. Et, lorsqu'il l'aura démontrée, ses concurrents pourront l'utiliser ! D'où une certaine impatience : des obligations de conformité et de sécurité sont certes imposées par le Code de la consommation, et la jurisprudence éclaire la loi, comme le rappelle Dominique Baelde, mais il manque une réglementation spécifique aux aliments santé. " Quand la science est là, il faut trouver un moyen de l'utiliser pour communiquer ; sinon, il ne sert à rien d'investir ", regrette Vincent Duvillier. Julie Cailliau



Un marché très spécifique

24 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 1999 (86 milliards avec les compléments alimentaires et la nutrition spécialisée), surtout au Japon, aux Etats-Unis et en Europe.

Les principaux acteurs : les géants de l'agroalimentaire (Danone, Nestlé, Quaker Oats...) ou de la pharmacie et de la chimie (Novartis, DuPont, Henkel...).

Les catégories d'aliments : surtout l'ultrafrais, les boissons et les produits céréaliers.

Les allégations mises en avant : l'énergie et la croissance, la digestion, les défenses immunitaires, le taux de cholestérol et le renforcement du capital osseux.



Les allégations santé autorisées

Les allégations nutritionnelles, quantitatives, obligent à étiqueter la composition. Mais il n'y a pas de réglementation européenne sur les seuils des allégations.

La Cedap liste les allégations fonctionnelles, qualitatives, déjà reconnues scientifiquement. Les industriels peuvent aller au-delà, à condition qu'ils apportent des preuves.

Les allégations de santé, plus délicates, sont évaluées au cas par cas. Les mentions d'étiquetage relatives à la prévention, au traitement et à la guérison d'une maladie sont interdites.



Assiette sous surveillance épidémiologique

Intuitivement, on se doute que la santé est en partie dans l'assiette, mais une foule d'autres facteurs interviennent. " Pour ne pas risquer d'être désavoués dans le futur, les produits doivent répondre à une connaissance scientifique suffisante du lien entre alimentation et santé. Or cela passe par des enquêtes épidémiologiques ", explique Serge Hercberg, coordinateur de l'étude nationale SuViMaX (Supplémentation en vitamines et minéraux antioxydants). Lancée en 1992, cette étude a notamment montré le rôle que jouent des micronutriments, comme le calcium, dans le métabolisme ou les influences néfastes des graisses dans les maladies cardio-vasculaires. Pour Serge Hercberg, les aliments santé sont un enjeu de santé publique : " L'ostéoporose coûte à la société 4 à 7 milliards de francs par an ; les maladies cardio-vasculaires, 34 milliards ; l'obésité, 12 milliards. Apporter une dose de micronutriments pour une santé optimale est un concept de base parfaitement acceptable, pour les autorités responsables de la santé publique. "

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