AÉRONAUTIQUEREMISE À PLAT STRATÉGIQUE CHEZ SNECMALe motoriste d'avions s'est enfoncé dans le rouge en 1994. Bernard Dufour, aux commandes du groupe depuis six mois, veut revoir l'organisation industrielle. Et il mise sur le civil pour dessiner de nouvelles perspectives commerciales.

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AÉRONAUTIQUE

REMISE À PLAT STRATÉGIQUE CHEZ SNECMA

Le motoriste d'avions s'est enfoncé dans le rouge en 1994. Bernard Dufour, aux commandes du groupe depuis six mois, veut revoir l'organisation industrielle. Et il mise sur le civil pour dessiner de nouvelles perspectives commerciales.



Snecma s'apprête à subir un nouvel électrochoc. Le vendredi 31mars, le conseil d'administration du motoriste aéronautique examinera en détail les comptes de l'année dernière. L'annonce d'un déficit, pour la quatrième année consécutive, ne constituera pas une surprise en soi. Mais la crise que traverse Snecma frappe par son ampleur. Une perte consolidée supérieure à celle de 1993 (804millions de francs) est attendue, "plombée" par les activités "moteurs d'avions" et "maintenance". Cette fois, le "trou" dépassera sans doute le milliard de francs. En parallèle, le chiffre d'affaires a poursuivi sa dégringolade. Il est passé de 19,6 à 18,9milliards. Bernard Dufour, qui a pris les rênes du groupe à l'automne dernier, sait qu'il se trouve "au pied du mur". Il a pour mission de réorganiser le motoriste, qui figure parmi les quatre ténors mondiaux, et de restaurer sa rentabilité en 1997. Son credo: faire la chasse au gaspillage et tailler dans les coûts. Le groupe table sur 1milliard de francs d'économies d'ici à la fin 1996. Dans la foulée des mauvais résultats du groupe, il faut s'attendre à un nouveau tour de vis.Il s'agit maintenant d'"adapter les capacités de production aux besoins du marché", annonce Bernard Dufour. Outre la poursuite du chômage partiel et la suppression de 500emplois cette année, "un resserrement de sites et la relocalisation de certaines productions" vont être mis en oeuvre dans les mois qui viennent. Certaines unités, du fait de la baisse de charge, sont jugées "trop au large". Les syndicats l'ont déjà fait savoir: ils ne partagent pas ce point de vue. Ils estiment au contraire que les affaires reprennent. Les élus CFDT, CGT, FO et CGC du comité central d'entreprise ont d'ailleurs demandé une expertise sur la charge de travail et les gains de productivité prévisionnels entre 1995 et 1999. Pour Bernard Dufour, les chiffres justifient pleinement sa décision. "Il était garanti à Snecma qu'elle aurait 2000moteurs par an à fabriquer avant 2000. On est tombé à 600", argue-t-il. Les carnets de commandes resteront déprimés, selon lui, pendant deux à trois ans. Cette année, par exemple, la production du moteur civil CFM-56, le produit vedette du groupe développé à 50-50 avec l'américain General Electric, passe à 400unités, contre 500 l'année dernière. Pilier de la réorganisation: la création d'unités intégrées de production (UIP), sorte de petites entreprises de quelques centaines de personnes centrées sur un seul produit et coordonnées par une structure centrale. Ce concept a fait ses preuves, au Creusot par exemple, où sont fabriqués des disques de turbine. L'objectif est de gagner en flexibilité, de rogner sur les coûts et d'abaisser les délais de production. Ce schéma s'adosse au nouvel organigramme dévoilé par le groupe en janvier. Quatre branches produits (moteurs civils, moteurs militaires, Hispano-Suiza, maintenance et réparation) et quatre directions horizontales (le secrétariat général, la direction technique, la direction de production, ainsi que la direction de la qualité et de l'informatisation) forment l'ossature. La remise en ordre a, de fait, commencé par le biais de l'ambitieux plan d'économies. Un mot d'ordre de réduction de 20% des coûts de fonctionnement de la logistique est lancé. Du côté des achats, l'objectif de baisse s'établit à 10%. Cette seule mesure doit permettre d'économiser 400millions de francs par an. Le patron de Snecma a décidé en revanche de donner un coup de frein aux rapatriements de sous-traitance. L'effort se reconcentre sur Snecma elle-même. Pas de recette miracle, cependant, pour réduire les coûts de production, avertit Bernard Dufour. Les chaînes tournent à faibles cadences. Exit, les spectaculaires objectifs du plan de progrès "Aqcord" mis en place par son prédécesseur? Ce programme, qui vise une réduction de 30% sur les coûts de développement, d'industrialisation et de mise en service des nouveaux produits, se poursuit. Mais les "effets seront plus tardifs" que prévu, indique Bernard Dufour. "Dans notre métier, nous sommes plutôt proches de 3% de gains de productivité par an." En clair, la marge de manoeuvre reste limitée. Derrière ce constat se profile le bras de fer sur les prix entrepris par le motoriste du Rafale avec l'Etat. La Délégation générale à l'armement (DGA) demande en effet une baisse de 8% sur le contrat de 23milliards de francs pour la fourniture, d'ici à 2010, de 1000exemplaires du M88. Soit un manque à gagner pour Snecma de 2milliards de francs par rapport au contrat initial. A la rébellion frontale de Bernard Dufour contre cette décision "unilatérale" ont succédé les négociations. Elles devraient déboucher rapidement sur un accord, dans lequel Snecma espère faire peser les efforts consentis pour le M88. Le moteur militaire français est rendu en partie responsable de la crise financière actuelle. Le motoriste a financé le quart du programme (soit plus de 2milliards), et la perte sur ce seul produit équivaut à 25% de son chiffre d'affaires, alors que, "dans une entreprise bien gérée, on devrait gagner 8%". Bernard Dufour a tout lieu de "charger la barque". Il a saisi en novembre le gouvernement de la nécessité d'une recapitalisation. A cette occasion, le groupe doit faire son examen de conscience: Snecma ne serait aujourd'hui rien sans le civil, à l'origine des deux tiers du chiffre d'affaires, et il va falloir procéder à des choix techniques. Pour accompagner cette transition, le soutien du ministre de la Défense, François Léotard, est acquis. Ce dernier s'est prononcé, début février, pour l'apport rapide de 2milliards de francs. Personne, au sein du gouvernement, ne conteste d'ailleurs la nécessité de ce ballon d'oxygène. Mais d'autres entreprises publiques sont sur les rangs. Faute de budget, l'arbitrage se décidera en fonction des urgences. Snecma ne sera probablement pas prioritaire. Bernard Dufour est d'ailleurs le premier convaincu qu'il faut prendre son temps. Et ne pas sous-estimer les difficultés à venir. "Il faut mesurer sur le moyen terme la situation de Snecma. On ne peut pas déranger Bruxelles tous les ans." La Commission européenne, dont le feu vert est nécessaire, applique en effet une règle d'or: la recapitalisation ne doit pas servir à combler les déficits. Elle doit s'accompagner d'une véritable stratégie de renaissance. Snecma doit prouver sa capacité à développer de nouveaux moteurs, conquérir de nouveaux marchés, nouer des alliances dans ses diverses activités. Bernard Dufour se prononce pour une orientation "plus sage et plus étagée" de la recherche et du développement, en rupture avec l'empilement des programmes des dernières années. Ils absorbent 30% du chiffre d'affaires annuel du groupe, soit près du double des dépenses de ses concurrents. Il s'agira d'accompagner les progrès du Rafale dans le militaire et de se concentrer sur le développement d'un seul grand projet civil, en partenariat avec General Electric: un moteur de 43000livres de poussée, connu pour l'instant sous le nom de code CFMXX.

Renforcer le partenariat avec GE

Mais une inconnue demeure. Et de taille. La construction par la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne du futur avion de transport militaire européen (ATF ou FLA), susceptible d'utiliser le CFMXX, est toujours dans l'impasse. Le patron de Snecma s'avoue "perplexe" en ce qui concerne ce programme, qui semble "reculer". "Je ne peux pas attendre", tranche-t-il. Le CFMXX doit voir le jour, avec ou sans l'ATF. Les futurs Airbus A340 et A322 portent en germe la promesse d'un marché de 3700moteurs. Le ministère des Transports devrait donner un coup de pouce. Bernard Bosson a évoqué la possible signature par l'Etat d'un contrat de 1milliard de francs sur quatre ans avec Snecma pour lancer de nouveaux programmes, dont le CFMXX. Ces arguments doivent achever de convaincre General Electric de participer, pour moitié, aux 6milliards sur cinq ans de coût de développement. Bernard Dufour rencontrera dans quelques jours Gen Murphy, patron des moteurs de son partenaire américain, pour peaufiner le projet qui doit donner un nouvel élan à Snecma.

Nadine BAYLE







USINE NOUVELLE N°2496

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