A Wolfsburg, les salariés de Volkswagen craignent pour leur avenir

La ville de Basse-Saxe est liée, pour le pire et pour le meilleur, à l’usine de Volkswagen qui emploie 60 000 de ses habitants. Tandis que les salariés craignent des réductions d’emplois, le maire a dû couper dans les investissements de la ville. Tous attendent le retour des bonnes années...

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Il est 14 heures en ce lundi nuageux et venteux de novembre. Comme tous les jours à Wolfsburg, avec une précision métronomique, des vagues de salariés se croisent dans le tunnel qui relie la ville de Basse-Saxe à l’usine de Volkswagen, comme une sorte de cordon ombilical. Entre ceux qui viennent prendre leur poste et ceux qui terminent, on se salue, on échange quelques mots. "L’ambiance est plutôt bonne dans mon équipe, assure Claudia, une grande brune aux cheveux bouclés. A peu près comme d’habitude". Mais les apparences sont trompeuses, car la crise des moteurs trafiqués qui secoue le groupe depuis plusieurs semaines est dans tous les esprits. A l’approche d’une équipe de la télévision nationale ZDF venue poser quelques questions, son pas s’accélère, sa tête rentre encore davantage dans les épaules. Peu de salariés acceptent de parler. "On est nerveux, admet Claudia. On a tous peur pour notre place".

Un pavé dans la mare

Depuis la révélation du scandale, l’employeur cherche pourtant à temporiser. "Tout sera fait pour préserver l’emploi", a ainsi assuré Matthias Müller en octobre. Le nouveau PDG a même fait installer une banderole géante sur l’une des façades de l’usine, sur laquelle les habitants et salariés peuvent lire : "Nous avons besoin de transparence, de franchise et de courage. Et avant tout, nous avons besoin de : vous". Mais visiblement, ces mots ne suffisent pas à convaincre. Il faut dire qu’un membre du comité d’entreprise a récemment lâché un pavé dans la mare, en évoquant le fait que le groupe réfléchissait à réduire ses contrats intérimaires, au nombre de 7000 aujourd’hui. "Il faudra bien qu’ils aillent chercher tous ces milliards perdus quelque part !", grommelle Hans, la cinquantaine, veste estampillée VW sur le dos et casquette visée sur le crâne. "Et que va devenir notre prime ? Va-t-on devoir s’asseoir dessus ?", poursuit-il.

Lire aussi notre dossier Volkswagen : Das skandal

Les salariés du constructeur font en effet partie des mieux lotis de l’industrie allemande. Cette année, compte-tenu des résultats de 2014, la prime devait s’élever à 5900 euros bruts. Les bonnes années, en 2011 et 2012, elle est montée jusqu’à 7500 euros bruts, l’équivalent de plusieurs mois de salaire. Hans travaille depuis vingt ans sur la chaîne de montage et son fils, qui l’accompagne, y travaille depuis cinq ans. Une famille typique ici. L’usine emploie en effet 60 000 personnes sur les 120 000 habitants de Wolfsburg. Au total, si l’on ajoute les sous-traitants et les concessionnaires, 80 000 habitants vivent de l’automobile. La ville elle-même, qui affiche un faible taux de chômage de 4,7 %, s’est construite autour de l’usine inaugurée en 1938 par Adolph Hitler et Ferdinand Porsche en personnes.

Poumon économique

De fait, c’est quasiment son seul poumon économique. La ville cherche bien depuis une quinzaine d’années à attirer de nouvelles entreprises pour réduire sa dépendance. Mais VW représente toujours 70 % des taxes professionnelles qu’elle touche. Ces dernières années, cela représentait annuellement entre 275 millions (2014) et 400 millions (en 2012). Avec une telle manne, la ville affiche un excédent budgétaire de 250 millions d’euros. Résultat : elle possède un planétarium, une Arena, des musées scientifique et d’art moderne, un théâtre, un Ritz-Carlton, autant d’installations rutilantes peu courantes pour une cité de cette taille. "Nous sommes conscients qu’en comparaison d’autres villes en Allemagne, notre situation économique est bonne, souligne Klaus Mohrs, son maire SPD. Avec la crise des moteurs, nous allons connaître quelques temps un peu plus difficiles, mais nous espérons qu’ils seront rapidement compensés". Le maire ne souhaite cependant pas chiffrer le manque à gagner. En attendant, il a dû se résoudre à bloquer ou repousser 17 millions d’investissements. "Ce sont des travaux de voirie, la modernisation d’un stade ou d’un jardin d’enfants par exemple", détaille-t-il.

A plus grande échelle, le Land de Basse-Saxe a aussi subi le contrecoup de la crise. Actionnaire du groupe aumobile à hauteur de 20 %, il a théoriquement perdu entre 2 et 3 milliards d’euros lorsque la valeur de l’action VW a chuté de trois fois sa valeur en quelques jours. Mais tant que l’action ne passe pas sous son prix d’achat, il s’agit surtout d’une ligne comptable qui pourrait être récupérée si l’action devait remonter. "Comme nous ne prévoyons pas de vente de nos actions, on ne peut pas vraiment parler de perte", souligne ainsi un porte-parole du ministère des Finances. "De plus, le Land a fait de très gros gains pendant les cinq ans où l’action n’a fait que progresser", complète Jürgen Pieper, analyste financier à Francfort.

Pendant longtemps, l’actionnariat de la Basse-Saxe n’a pas été pris au sérieux. "Les politiques vont et viennent alors que Volkswagen reste", entendait-t-on dire au sein du comité de surveillance. Mais avec la crise, Weil a su acquérir une certaine stature et n’hésite pas à taper du poing sur la table, en réclamant aujourd’hui de la part de VW des explications claires. Quant à un changement de stratégie concernant sa participation, il est encore trop tôt pour en discuter, mais il n’est pas exclu. Son inquiétude concerne surtout l’emploi. Dans le Land, outre Wolfsburg, VW compte également 14 000 salariés à Stöcken, 7000 à Braunschweig et 7000 à Salzgitter.

Vigilance

Dans ce bastion aussi lié à VW, l’ombre de la crise de 1993 plane indéniablement. A l’époque, le groupe avait connu des pertes abyssales, son résultat net était passé de 1,1 milliards à 147 millions de marks entre 1991 et 1992. Une perte du contrôle des coûts et une stratégie controversée étaient à l’origine du fiasco. Devant la perspective de 30 000 licenciements en Allemagne, la direction et le syndicat IG Metall avaient alors conclu un accord demandant aux salariés de passer à la semaine des quatre jours, avec une baisse de leur salaire. Mais Klaus Mohrs se refuse à comparer les deux situations. "Au milieu des années 90, nous étions face à une crise de l’emploi. Là, c’est une crise uniquement financière qui sera plus facile à surmonter", justifie-t-il, optimiste.

Cela n’empêche pas le syndicat IG Metall de rester vigilent. "Cela me met en colère que des salariés aient peur pour leur avenir alors qu’ils ne sont pas responsables !", s’emporte un porte-parole du syndicat. Sur les raisons qui ont conduit à ce scandale, les langues commencent d’ailleurs à se délier outre-Rhin. On évoque tout d’abord d’une gestion trop centralisée de l’entreprise, aux mains de quelques personnes du directoire. La personnalité de Martin Winterkorn, l’ancien directeur "colérique", "hermétique à toute critique ou discussion", est aussi décriée.

Culture du chiffre

Dans le journal Bild am Sonntag, certains employés, sous couvert d’anonymat, vont jusqu’à parler d’une "culture de la peur". Lors du salon de l’auto de Genève en 2012, le patron avait ainsi annoncé que VW réduirait les émissions de CO2 de ses véhicules de 30 % d’ici à 2015. Un objectif qu’il était techniquement impossible à atteindre. Mais "les salariés n’ont pas osé donner les véritables chiffres des émissions de CO2 de peur d’être sanctionnés", explique ainsi un ingénieur dans le journal. Cette culture du chiffre comme source de pression transparaissait également dans les objectifs des ventes prévus par Winterkorn dans sa stratégie 2018.

Il s’agissait alors de devenir numéro un mondial, en détrônant le grand rival japonais Toyota. Lors de sa prise de fonction, Müller a donc émis le vœu de changer cette culture, de décentraliser la direction de l’entreprise et de s’orienter vers "une croissance basée sur la qualité". Il a également promis plus de transparence. Mais sur ce point, les salariés restent encore sur leur faim et attendent davantage de précisions sur leur avenir qu’ils jugent trop incertain.

A Wolfsburg, Gwénaëlle Deboutte

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