L'Usine Nouvelle

L'Usine Matières premières

A quoi ressemble l'orpaillage illégal, contre lequel luttaient les militaires décédés en Guyane?

Myrtille Delamarche , , , ,

Publié le , mis à jour le 18/07/2019 À 10H21

Reportage Au moins trois militaires de la mission Harpie de lutte contre l'orpaillage illégal sont décédés accidentellement, le 17 juillet, dans une zone isolée de forêt en Guyane. Les circonstances du drame restent à éclaircir. Selon France Guyane, ils auraient été pris au piège dans une galerie mal ventilée. Longtemps cantonnés à l’exploitation de surface, les orpailleurs clandestins construisent ces puits pour s’attaquer à l’or primaire et deviennent plus difficiles à repérer. En juin, L'Usine Nouvelle enquêtait sur ce fléau en Guyane.

A quoi ressemble l'orpaillage illégal, contre lequel luttaient les militaires décédés en Guyane?
Vus du ciel, les cours d'eau pollués par l'orpaillage illégal se teintent en jaune.
© Myrtille Delamarche

Aux abords de la montagne Chawari (à 60 kilomètres au sud de Cayenne), dans la zone de PK48, près du village de Cacao, un site clandestin a été démantelé en mai. Les Forces armées de Guyane (FAG) y ont découvert une quarantaine de puits d’une profondeur de 10 à 20 mètres, où descendaient les orpailleurs illégaux pour extraire l’or primaire du sous-sol. Autour, des scieries pour couper les planches qui servaient à boiser les puits et à construire les carbets pour accrocher les hamacs à l’abri de la pluie, et même un atelier d’orfèvrerie, qui permettait aux clandestins, les garimpeiros, de quitter la forêt avec des bijoux sommaires plutôt qu’avec des pépites, plus repérables. "Jusque-là, l’orpaillage illégal était surtout alluvionnaire", explique Damien Ripert, le chef d’état-major contre l’orpaillage et la pêche illicites (Emopi) à la préfecture de Cayenne. Un procédé aussi sommaire qu’inefficace – seulement 20 % de l’or est récupéré – sauf pour dégrader l’environnement.

Une lance à eau haute pression branchée sur une pompe dans la rivière lessive la rive pour atteindre la couche de gravier, déracinant les arbres au passage. Le minerai réduit en boue est ensuite aspiré et dirigé vers des tables successives de levée où les particules d’or se déposent par gravimétrie. L’or est amalgamé par le mercure mélangé à l’eau, formant une boule grise qui est ensuite brûlée pour évaporer le mercure. Ce métal liquide, interdit depuis 2006, pollue l’air et les cours d’eau où sont rejetés les déchets, et sa fumée hautement toxique tue régulièrement l’orpailleur trop pressé. Quatre personnes suffisent généralement à faire tourner un tel site.


Les puits boisés peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres de profondeur. © Emopi

À Cacao, des centaines de Brésiliens se sont relayés pendant des mois. "Certains sites comptent jusqu’à 100 puits, espacés d’une dizaine de mètres seulement", révèle Damien Ripert. Le caractère récent de cette exploitation clandestine d’or primaire est discuté par les miniers présents de longue date en Guyane. À Dorlin, nous avons vu d’anciens puits sur un site démantelé en 2012, une configuration "rare à l’époque", confirme Guy Faoucher, le chef du service risques, énergie, mines et déchets à la direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal) de Guyane. Deux militaires des commandos de recherche et d’action en jungle y avaient perdu la vie lors d’une mission conjointe avec les gendarmes contre la bande du criminel Manoelzinho. "On a retrouvé sur place des compresseurs qui permettaient d’envoyer de l’air aux mineurs situés au fond des galeries", relate David Gris, ancien gendarme et auteur de "Garimpeiros, la lutte contre l’orpaillage illégal racontée par un gendarme" (éditions Édilivre, 2017).

À Saint-Pierre, près de Cacao, "il y avait déjà des puits boisés et des galeries en 2010", affirme Philippe Matheus, le directeur d’exploitation de la Compagnie minière de Boulanger (CMB, groupe Garrot-Chaillac). Cette forme d’orpaillage illégal caché sous la canopée est beaucoup moins facile à repérer que l’exploitation alluvionnaire en bord de crique (cours d’eau), qui colore l’eau en un jaune très visible d’un hélicoptère.

Le minerai est remonté grâce à un treuil. © Emopi

Fragile équilibre entre répression et diplomatie

Prenant la suite des opérations Anaconda et Harpie, la stratégie Harpie II de lutte contre l’orpaillage illégal (LCOI) s’articule en quatre volets. L’un, répressif, mobilise quotidiennement entre 150 et 500 hommes : militaires, gendarmes, police aux frontières et douane en coordination avec le procureur, l’Office national des forêts (ONF), la Deal et le Parc amazonien de Guyane. En 2018, 765 sites clandestins, 215 puits et 51 galeries ont été détruits. Plus de 26 millions d’euros d’actifs – 82 concasseurs, 758 tables de levée, 401 motopompes, 120 kg de mercure et 7 kg d’or – ont été saisis. Certains matériels sont réattribués à la LCOI, le reste est détruit ou remis au Trésor public, raconte David Gris dans son livre.

À ce volet répressif s’ajoutent des actions diplomatiques pour coordonner l’action avec le Suriname et le Brésil, et sociales pour sensibiliser la population aux risques encourus. Sur les sites clandestins sécurisés, "il faut occuper le terrain, sinon les orpailleurs sont de retour en quelques jours", témoigne Damien Ripert. Trois solutions ont été testées. L’implantation de centres d’écotourisme, comme à Saül, n’a pas suffi à développer une région cruellement dépourvue de routes, d’écoles et de centres de santé. L’installation de projets scientifiques, comme celui du CNRS près du camp Arataï, destiné à accueillir visiteurs et classes vertes, est un échec depuis l’assassinat, par les orpailleurs, de deux personnes en 2006. Il doit être rouvert bientôt, si les fonds collectés le permettent.

Les orpailleurs, découvreurs de gisements

La dernière solution, que devait annoncer le ministre de la Transition écologique et solidaire, François de Rugy, lors de sa visite annulée en juin, est le remplacement des illégaux par un exploitant légal, à même de récupérer une partie des 80% d’or délaissé et de réhabiliter le site. La CMB vient ainsi de se voir attribuer une autorisation sur la mine de PK48. [Edit du 17/07: La compagnie minière Reunion Gold, qui explore actuellement au titre d'un partenariat avec CMB la zone de PK48, a annoncé le 16 juillet avoir découvert des minéralisations significatives sur la zone, avec des échantillons contenant 17,3 grammes d'or par tonne en moyenne sur 95 mètres de carottes. Au vu de la disposition des puits, les orpailleurs illégaux avaient parfaitement identifié l'une des deux anomalies géologiques porteuses d'or de la zone. Selon Réjean Gourde, PDG de Reunion Gold, "les échantillons prélevés sur le permis Saint-Michel montrent l'une des meilleures teneurs jamais trouvée par nos équipes sur le Bouclier des Guyanes." ]

Le procédé n’est pas vraiment nouveau. En direction du site Auplata de Dieu Merci, on survole deux sites en cours de réhabilitation après démantèlement par la LCOI. Mais d’accélérée, la procédure est devenue dérogatoire, permettant l’ouverture des travaux dès le dépôt du dossier, sans attendre son instruction.

Le site d'orpaillage clandestin de Montagne Chawari (PK48, près du village de Cacao) a été démantelé en mai par la mission Harpie II. © Emopi

Atteinte aux hommes et à l’environnement

Si des bilans de la lutte contre ce fléau sont publiés régulièrement, impossible de savoir s’il s’aggrave. Seule certitude, il se rapproche. De Cayenne, avec la découverte du site clandestin de Cacao. Des concessions où les compagnies lèvent le pied sur l’exploration, entre deux campagnes ou en période de refroidissement politique sur la filière. Sur le permis Élysée, où Auplata exploitait l’or alluvionnaire jusqu’à la fin de son accord avec la Compagnie Montagne d’or (CMO, titulaire de la concession), cela "tenait les clandestins à 500 mètres". Lorsque l’effectif a été réduit de dix à cinq personnes, "ils se sont installés à 200 mètres. Maintenant ils sont à 20 mètres et tournent autour du camp", décrit Antoine Lopvet, le directeur pays d’Auplata. À Citron, camp de base de CMO, des salariés racontent comment les orpailleurs illégaux blessés ou tués par balle étaient déposés devant leur entrée, leur laissant la responsabilité d’organiser la prise en charge médicale.


© Emopi

Alors les exploitants légaux font avec. Comme dans la série "Guyane" diffusée sur Canal+ en 2018 – dans laquelle l’adjoint de Philippe Matheus, Sébastien Dupin, a joué le rôle d’un garimpeiro –, la frontière entre exploitation légale et illégale n’est pas plus étanche que celles qui séparent la Guyane du Suriname et du Brésil. Certains artisans embauchent pour leur savoir-faire d’anciens clandestins, tel cet ancien patron de garimp (chantier clandestin) que nous avons rencontré sur un site. D’autres alertent les illégaux de l’approche de gendarmes, relate David Gris, pour maintenir des relations cordiales et protéger leurs équipes des attaques.

Selon l’ONF, 30 000 hectares ont été déboisés sur les sites d’orpaillage depuis 2003. Quelque 3 300 kilomètres de cours d’eau ont subi un impact, tant par la ponction de l’eau que par les rejets de boues chargées de métaux lourds et de mercure. Damien Ripert estime que 7 000 garimpeiros exploitent illégalement autant de kilos d’or en Guyane. D’autres fixent ces chiffres à 10 000 orpailleurs illégaux pour plus de 10 tonnes d’or. Au cours actuel, près de 40 000 euros le kilogramme, l’Emopi évalue le marché global de cette activité illégale à 340 millions d’euros…


Trois militaires décèdent lors d'une opération de la mission Harpie

Trois militaires français de la mission Harpie contre l'orpaillage illégal en Guyane ont trouvé la mort et cinq autres ont été hospitalisés, dont un dans un état grave, après avoir été victimes d'émanations toxiques le 17 juillet dans une galerie souterraine d'une mine illégale, a confirmé le 18 juillet la ministre des Armées Florence Parly.

"Alors que les militaires s'apprêtaient à disposer des charges explosives pour détruire les installations souterraines des orpailleurs, huit d'entre eux ont été victimes d'émanations toxiques au fond d'une galerie", a-t-elle précisé. "Immédiatement évacués et pris en charge par les premiers secours, trois militaires sont décédés. Les cinq autres ont été évacués à Cayenne où ils ont été hospitalisés. L'un d'entre eux est dans un état grave."

Les victimes appartiennent au 19e régiment du génie de Besançon et effectuaient une mission de courte durée en Guyane. Selon la presse locale, l'incident s'est produit le 17 juillet après-midi sur un site illégal dans la région de Maripasoula, dans le sud de la Guyane, une région frontalière du Suriname et du Brésil.

avec Reuters

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

1000 INDICES DE REFERENCE

  • Vous avez besoin de mener une veille sur l'évolution des cours des matières, la conjoncture et les coûts des facteurs de production
  • Vous êtes acheteur ou vendeur de produits indexés sur les prix des matières premières
  • Vous êtes émetteur de déchets valorisables

Suivez en temps réel nos 1000 indices - coût des facteurs de production, prix des métaux, des plastiques, des matières recyclées... - et paramétrez vos alertes personnalisées sur Indices&Cotations.

 

LES DOSSIERS MATIERES

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte