[30 ans du GIEC] "Le réchauffement climatique est un vol sans retour", prévient Jean Jouzel

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) fête ses 30 ans. A travers ses rapports pour alerter le monde sur le réchauffement climatique il a gagné une légitimité uniquement contestée par les irréductibles du climato scepticisme. Entretien exclusif avec Jean Jouzel, climatologue, vice-président du groupe scientifique du GIEC de 2002 à 2015.

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[30 ans du GIEC]
Jean Jouzel, vice-président du groupe scientifique du GIEC de 2002 à 2015

Le GIEC fête ses trente ans. Qu’est-ce qui a motivé sa création à la fin des années 80 ?

C’est le G7 qui a décidé de créer le GIEC. En réalité, il est très lié à la communauté scientifique qui avait fait le lien entre le réchauffement climatique et l’activité humaine. Depuis une dizaine d’année, elle travaillait sur ce sujet et même avant pour certains comme le suédois Bert Bolin [Premier Président du GIEC jusqu’en 1997, il a publié dès les années 60 des travaux sur les dangers du CO2, Ndlr] qui a beaucoup œuvré pour la création du GIEC.

Aujourd’hui, le lien entre l’activité humaine et le réchauffement climatique n’est plus contestable ?
Au cours des deux cents dernières années, les émissions de gaz carbonique ont augmenté de 40%, et celles du méthane ont doublé. Il n’y a pas de doute sur le lien entre la hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) et l’activité humaine. Or les gaz à effet de serre sont les principaux responsables du réchauffement climatique. Il faut donc prendre des mesures extrêmement rapidement.

Les émissions de GES baissent dans certaines régions du monde ?
C’est vrai en Europe et aux Etats-Unis pour les émissions de gaz carbonique. En Chine, elles s’étaient stabilisées ces dernières années, mais elles sont reparties à la hausse en 2017. Surtout, les concentrations de GES dans l’atmosphère n’ont jamais enregistré une croissance aussi rapide.

L’objectif des +1,5°C annoncé à Paris lors de la COP 21 en décembre 2015, est-il donc complètement illusoire ?
Très difficile. Pour rester en dessous de 1,5°C, cela signifie qu’il faudrait limiter l’utilisation des énergies fossiles à quelques années. Même pour ne pas dépasser 2°C, il faudrait arrêter de brûler des énergies fossiles dans une vingtaine d’années. On s’en rapproche très vite. Pour cela, il faut agir sur tous les leviers, réduire les émissions liées à l’agriculture, investir massivement dans les énergies renouvelables, les économies d’énergie. C’est un choix politique très fort et créateur d’emplois.

C’est le sens du livre que vous avez récemment écrit avec Pierre Larrouturou, "Pour éviter le chaos climatique et financier". Arriver-vous à convaincre les dirigeants européens ?
On a été au Comité économique et social européen. On rencontre du monde, on a une certaine écoute. Le 15 mars, avec le Pacte Finance Climat, Pierre Larrouturou organise une grande conférence à la maison de l’Unesco sur le thème "Et si l’Europe décidait de mettre la finance au service du climat ?" Quand parle de 1000 milliards d’euros pour l’Europe, ce sont des investissements rentables et créateurs d’emplois. Au niveau mondial, il faudrait 6000 milliards d’euros. Il faut piéger et stocker le carbone en sortie de centrales, développer la biomasse, engager la reforestation,…

Admettons que l’Europe accepte de mettre en application votre pacte, elle ne représente qu’une petite partie des émissions de GES. Vous croyez qu’il est possible de convaincre tout le monde ?
L’Europe représente 10% des émissions de gaz à effet de serre, ce n’est pas négligeable. Il faut bien que quelqu’un commence et cela entraînera une bonne dynamique. C’est inéluctable. Il faut passer à une société sobre en carbone. Il faut aller au-delà de l’Accord de Paris et très vite.

Sans quoi les dommages seront irrémédiables ?
Si on atteint 1,5°C dans 20 ans, 2°C dans 40 ans, les populations vont se révolter, car elles vont comprendre que l’on va dans le mur avec des évènements climatiques de plus en plus extrêmes.

Après il sera trop tard ?
C’est un vol sans retour.

Propos recueillis par Olivier Cognasse

Un rapport pour la COP24
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a débuté cette année son sixième cycle d’évaluation sur le réchauffement climatique. L’objectif est de publier un rapport complet (AR6) en 2022 sur trois grands aspects : la science du climat (groupe 1), les impacts du changement (groupe 2) et les moyens de l’adaptation (groupe 3).  Dès cette année, un rapport sur le réchauffement à 1,5°C sera soumis à approbation en octobre avant de servir de base scientifique au dialogue à la COP24 qui se tiendra à Katowice du 3 au 14 décembre 2018. "Ce rapport sur les 1,5°C dans un développement soutenable et réalisé à la demande de la COP21 a été écrit par 85 chercheurs et est aujourd’hui en phase d’analyse pour sa deuxième version", prévient Véronique Masson-Delmotte, climatologue du CEA et co-présidente du  groupe 1.  D’après les quelques fuites parues dans la presse, ce rapport tenu secret rappelle que la trajectoire actuelle n’est pas la bonne pour limiter le réchauffement à 1,5°C, mais les chercheurs estiment qu’il est encore possible de stabiliser le réchauffement. Sans quoi les conséquences seront dramatiques dans de nombreuses régions du monde : risques accrus d’inondation, sécheresse, manque d’eau, journées caniculaires insoutenables, augmentation des cyclones et tempêtes, appauvrissement d’une partie de la population et développement de maladies comme le paludisme ou la dengue. "Aujourd’hui, la hausse des températures atteint 1°C par rapport à l’ère préindustrielle et elle augmente de 0,17°C tous les dix ans, précise Véronique Masson-Delmotte. Le dernier rapport du GIEC de 2014 n’avait pas anticipé une montée en puissance aussi forte de l’énergie solaire et du stockage de l’énergie. Les émissions des gaz à effet de serre (GES) stagnent depuis quelques années. Dans l’Union européenne, elles baissent depuis 1990, aux Etats-Unis depuis 2005 et elles sont stabilisées globalement en Chine depuis trois ans." Seulement, le pic n’est pas encore atteint  et il faudra "une baisse de plusieurs pourcents chaque année pendant plusieurs décennies pour arriver aux objectifs".  Si les technologies doivent participer à la lutte contre le réchauffement climatique, pas question d’accorder le moindre crédit aux apprentis sorciers de la géo ingénierie dont le but est de masquer le rayonnement solaire. "La géo ingénierie n’est pas considérée comme une solution pour lutter contre le réchauffement climatique, rappelle Véronique Masson-Delmotte. On n’agit pas sur les causes, mais sur les symptômes. J’appelle cela des soins palliatifs qui posent de plus un problème d’éthique."

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