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130 ans après l'édification de sa tour, Gustave Eiffel reste un modèle de management

Christophe Bys ,

Publié le , mis à jour le 16/05/2019 À 15H30

Entretien [ACTUALISE] La Dame de fer fête ses 130 ans en 2019. A l'occasion de la parution de son ouvrage consacré à Gustave Eiffel (*), nous avions rencontré Anne Vermès. Elle nous avait alors parlé de la manière dont Eiffel a géré le projet, le chantier, puis sa commercialisation en utilisant des procédés très en avance sur son temps. A tel point que 130 ans plus tard, les leçons de management du plus célèbre ingénieur français gagneraient encore à être appliquées.

130 ans après l'édification de sa tour, Gustave Eiffel reste un modèle de management
Gustave Eiffel aurait mis l'humanité au coeur de ses chantiers.

4 idées à retenir (encadré) pour la gestion d'un projet

 - Donner la main à ses équipes et ne plus intervenir. Agir comme un facilitateur qui libère la créativité

 - En cas de sérieuses difficultés, savoir revenir dans le jeu pour aider à l'émergence d'une solution partagée par tous

 - Savoir communiquer auprès des différents publics une fois le travail de l'équipe projet terminé. Un bon chef de projet c'est aussi un bon communicant.

 - Enfin, ne pas hésiter à mobiliser sa hiérarchie pour remotiver les troupes pendant les difficultés. Un bon chef de projet sait où aller chercher de l'appui pour faire avancer les idées de son équipe.

 

L'Usine Nouvelle - Quelle est la vision d'Eiffel, quand il se lance dans la construction de la Tour qui portera son nom ?

Anne Vermès - Il est convaincu qu’en cette fin du 19e siècle, l’alliance du progrès technique et de la force d’une équipe va faire émerger une humanité meilleure. Chez lui, la croyance dans la technique est intimement associée à une dimension humaine. Aussi, le ministre du Commerce et de l'Industrie, Edouard Lockroy, qui a l'idée d'un projet phare pour l'exposition universelle de 1889, veut un monument pour fédérer les Français qui sortent d'un siècle tourmenté, avec révolutions et guerres. Il veut aussi d'un projet qui fasse rayonner la France dans le monde. Eiffel va lui être présenté par un journaliste. Lockroy, pour son projet, veut quelqu'un d'audacieux, qui n'a pas froid aux yeux.  

Eiffel décide-t-il tout de suite d'y aller ?

Eiffel est un homme d'un naturel confiant, notamment sur ses capacités. A la suite de sa rencontre avec le ministre, il appelle deux de ses collaborateurs parmi les plus fidèles, Maurice Koechlin et Emile Nouguier. Il leur transmet le cahier des charges de Lockroy et leur laisse carte blanche pour faire des propositions. A eux d'imaginer un projet qui marquera les esprits. En très bon chef de projet, Eiffel ne leur impose rien, ne les contraint pas. Au contraire, il leur laisse toutes les options. A eux d'imaginer quelque chose de jamais fait. Les deux ingénieurs vont partir sur deux idées : construire une tour de 1000 pieds, une idée dans l'air du temps d'alors, et ce, en utilisant pour la première fois le fer.

Eiffel n'a donc fait que signer la tour imaginée par d'autres ?

Le premier projet qu'ils lui soumettent ressemble à un pylône de 300 mètres. Eiffel ne va pas du tout casser leur proposition, mais il va leur poser des questions pour leur donner envie de se dépasser. Il leur demande s'ils trouvent leur projet moderne, esthétique, innovant. Il leur demande si le fer résiste. Il leur pose des questions pour les pousser à donner le meilleur d'eux, il ne fait surtout pas à leur place. Et c'est ainsi qu'un quatrième personnage va intervenir dans le projet : l'architecte Stephen Sauvestre qui "invente" la dentelle de métal. Ils vont aussi trouver la technique du fer puddlé, qui est utilisée au Royaume-Uni. Eiffel dit banco à ce projet quand on lui propose et il en devient dès lors le porte-parole le plus convaincu.

Justement, en quoi consiste alors son rôle précisément, une fois la forme et la technique arrêtées ?

Convaincre du bien fondé du projet. Pour cela, Eiffel restera toujours sur le stratégique. La communication va être un de ses grands talents. Il y a 160 projets qui sont présentés. Eiffel va aller voir les architectes, le comité de pilotage pour les convaincre de la faisabilité et de la qualité du projet de tour. Par exemple, il va rédiger un rapport synthétique de moins de 10 pages qu'il va diffuser le plus possible auprès des décideurs. Il y explique que la Tour ne sera pas que pour l'exposition universelle, mais deviendra un monument touristique urbain, que loin d'être inutile, la tour va servir de supports pour des services d'avenir, comme la météorologie naissante ou l'étude des métaux...

Une fois le projet adopté, a-t-il aussi un talent dans l'organisation de la production de la Tour ?

Pour rappeler une évidence, il n'y a pas à l'époque de logiciel de simulation. Ce sont donc 36 000 pièces qui vont être dessinées à l'échelle 1/20 000e par une équipe de 250 personnes réunies dans le bureau des calculs et celui des méthodes. Pour le montage lui même, il réunit une équipe de 250 monteurs. Les pièces ne sont pas produites sur place mais livrées grâce à un système de navettes qu'il a mis en place spécifiquement. Les ouvriers ont des plans très précis de ce qu'ils doivent faire. Eiffel va décider qu'en cas de décalage sur une pièce, ce ne doit pas être le personnel sur place qui l'ajuste, car  cela les stresserait. Ils renvoient la pièce aux ateliers et se concentrent sur le travail de montage. Mais avec le système de navettes fluviales, la pièce ajustée peut revenir en moins de 3 heures. Grâce à cette réflexion en amont, il réussit quand même à livrer la tour un mois avant la date prévue.

La Tour Eiffel est aujourd'hui un monument mondialement connu qui rapporte des devises à la France. Mais qu'en est-il aux débuts ? Comment tout cela est financé ?

Gustave Eiffel est aussi un entrepreneur qui prend des risques financiers. Sur les 8 millions de francs que coûte la Tour, la mairie de Paris en finance 1,5, Eiffel prend en charge le reste, en hypothéquant ces biens pour trouver des financements bancaires. Mais en échange de ce risque, il obtient la concession de l'exploitation. C'est aussi un très bon chef d'entreprise, qui a un certain sens du marketing comme on dirait aujourd'hui. Par exemple, le prix pour la visite est fixé à 4 francs, alors que le salaire moyen est alors de 100 francs. Mais il va faire des promotions régulièrement, si bien qu'en un an, il équilibre les comptes.

Si la fréquentation du public est importante, c'est qu'il a su matérialiser son projet : en fabriquant des porte-clés, en apposant des stickers sur les boites de Banania ou encore en signant un partenariat avec Le Temps, le grand quotidien de l'époque, pour créer une sorte de feuilleton sur la construction de la tour Eiffel. Il fait de cette Tour très très innovante, qui rompt pourtant avec tous les codes, un projet populaire.

Populaire au point que tout le monde était ravi d'y travailler. Autrement dit, la construction de la Tour a-t-elle été un long fleuve tranquille ?

 Non. Mais la façon dont Eiffel fait face aux problèmes révèle ses grandes qualités. Si, en tant que chef de projet, il laisse faire ceux à qui il a confié une mission, il sait aussi intervenir quand il le faut. Par exemple, quand des difficultés se posent pour la construction des fondations. Il fait tout arrêter et travaille sur une Tour miniature pour chercher une solution avec ses équipes. Là, il sait être avec eux, pour les aider et les stimuler. Jacques Compagnon, qui supervise le chantier, va se souvenir qu'à Bordeaux ils ont eu des problèmes analogues pour construire un pont et qu'ils ont fait appel à un scaphandrier. Et là, Eiffel va avoir une très bonne idée : il demande, à Lockroy, le commanditaire de descendre. Autrement dit, il demande à son "supérieur" de s'impliquer vraiment pour le projet.

Pour la construction de la Tour, Eiffel a décrit les processus qualité et travaillé sur la sécurité des personnes, en mettant en place des arrêtoirs, en utilisant des filins de sécurité. Il y a eu un accident mortel qui a eu lieu en dehors des heures de travail. Un ouvrier avait fait monter sa fiancée pour lui montrer les travaux. Malgré tout, Eiffel décide de verser une pension à la "veuve". Il y aura aussi deux grèves. En réponse à la première, il va créer une cantine au 1er étage pour éviter que les ouvriers n'aient à monter 4 fois par jour les marches. A la seconde grève, il propose aux ouvriers qui se plaignent de l'hiver très rigoureux de travailler au sol pour peindre les pièces, et crée une prime exceptionnelle pour ceux qui restent plus exposés. Les ouvriers étaient surnommés les charpentiers du ciel. Ils ont été très peu nombreux à renoncer à ce "titre" pour revenir sur terre peindre des pièces. Eiffel savait vraiment mobiliser toutes les énergies.

Propos recueillis par Christophe Bys

(*) Piloter un projet comme Gustave Eiffel, Comment mener un projet contre vents et marées ? Anne Vermès, Editions Eyrolles.

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