L’alliance entre le client et l’actionnaire remet en cause le travail des salariés

Dernière modification le 13/08/2009, publié par Emploi-Pro.
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Interview  François Dupuy est sociologue. Il a récemment publié la fatigue des élites, aux Editions du Seuil, collection la République des idées. Il nous a accordé un entretien.

 

D’où vient la fatigue des élites qui donne son titre à votre dernier ouvrage ?

Les élites dont je parle, ce sont les cadres. Et je ne crois pas que cette fatigue soit conjoncturelle. Selon moi, elle est liée aux nouveaux modes d’organisation du travail apparus avec la mondialisation, en d’autres termes l’ouverture des marchés. La prise en charge des externalités par les entreprises est de plus en plus difficile. En termes plus simples, quand elle était en position de force, l’entreprise a pu faire supporter à ses clients le coût de son organisation interne. Elle lui faisait payer tous les ajustements. Avec la mondialisation, les choses vont changer et la répartition des pouvoirs s’en trouvera modifiée. Désormais, le client, en position de force, ne payera que le juste prix. Il faut donc se débarrasser des vieilles organisations qui amortissaient les conflits. Conséquence : l’organisation du travail devient plus dure et plus conflictuelle. Le phénomène est particulièrement fort en France, car on y avait développé de vraies bureaucraties. Et vous avez des élites fatigués.

 Est-ce aussi la source de la loi de la baisse tendancielle du taux de motivation des cadres que vous évoquez?

Dans des organisations du travail de plus en plus dures, on ne peut pas dire aux salariés qu’ils vont s’épanouir. Ils n’y croient plus. Il suffit de voir ce qui se passe avec les plus jeunes. Ils ont développé une approche utilitariste du travail et de l’entreprise. La vraie vie pour eux est ailleurs, dans les différentes communautés qu’ils ont créées et où ils s’épanouissent. Le travail ne les motive plus comme avant.

 Est-ce vraiment si nouveau ? Dire que le travail épanouit, n’était-ce pas davantage un discours qu’une réalité ?

Quand j’ai commencé avec Michel Crozier à travailler sur ces questions, nous menions des études dans 6 pays européens. A la question « la vie professionnelle se place-t-elle au-dessus de tout », nous obtenions des taux d’adhésion de l’ordre de 70 %. Aujourd’hui, la question paraît absurde. Je crois que nous n’oserions plus la poser.

 Est-ce un phénomène franco-français ? Ou cela concerne-t-il tous les pays ?

Quand vous êtes aux Etats-Unis, le vendredi matin, les gens ne disent pas bonjour mais TGIF, qui signifie « thanks god, it’s Friday » (Super, c’est vendredi) Tous les pays développés sont concernés aussi bien la France que le Japon, ou l’Allemagne.

 Quels seront les effets de ces modifications sur l’entreprise du futur ?

Avant la mondialisation, les organisations du travail étaient segmentées et séquentielles. Cela avait une vertu : les salariés étaient protégés face aux clients et aux autres membres de l’organisation. Dans le futur, cela sera de moins en moins possible. L‘ouverture des marchés impliquera de changer les modes d’organisation. Toutes les protections qui ont été construites seront revues.

 Ne faut-il pas fermer les frontières, rétablir une forme de protections aux frontières ?

Cela n’a jamais marché, nulle part. Nos économies sont dépendantes du reste du monde. Je ne crois pas du tout au protectionnisme. En revanche, la France doit faire des choix sur ce qu’elle produit ou pas. Si elle veut continuer à être industrielle, elle doit être prête à « reprolétariser » les ouvriers. Durant les trente glorieuses, ils avaient rejoint la classe moyenne. Si on refuse ce retour vers le passé, il faut aller vers les tâches de conception, d’ingénierie.

 Vous ne parlez pas du tout de la finance comme une force qui anime ce mouvement. Le client est-il davantage responsable des changements que l’actionnaire ?

Pour résumer, je dirai que l’actionnaire est opportuniste. Quand les salariés avaient le pouvoir, les actionnaires avaient passé un pacte avec eux pour faire payer le client. Aujourd’hui, que le pouvoir a changé, les actionnaires se sont alliés aux clients. Ensemble, ils font pression sur les salariés. On parle de mondialisation. Cela peut sembler abstrait ou vague aux personnes. La mondialisation, c’est le client qui domine son fournisseur.

 Est-ce la source de la disparition des cadres que vous pronostiquez aussi ?

Le nombre global de cadres augmente actuellement. Mais cette hausse est en trompe-l’œil. Ce sont les cadres-spécialistes n’encadrant personne qui croissent. A l’inverse, le nombre de cadres dirigeant des équipes est en recul. Dans certaines réunions, j’ai entendu des personnes évoquer la possibilité de trouver des formes d’organisation qui n’auraient plus besoin d’encadrement. C’est un fantasme particulièrement fort où l’on se méfier de l’humain. Je ne sais pas pronostiquer s’il se réalisera ou pas.

 Vous êtes très pessimiste. Rien ne pourrait changer ces tendances ?

A moins d’un changement du rapport de force sur le marché du travail, je ne vois pas. Or, ce retournement n’est pas en vue. Les salariés ne sont pas sur le point de reprendre le pouvoir. Vous savez, quant à mon optimisme ou à mon pessimisme, j’entendais récemment un psychiatre du travail, Patrice Légeron, dire que la crise économique et financière allait s’accompagner d’une crise épidémiologique liée au durcissement des organisations du travail.

 L’avenir semble tracé et sombre. A-t-on raté des occasions dans le passé ?

Je ne le crois pas vraiment. Nous n’avons pas eu conscience des effets de la mondialisation sur le travail, sur son organisation. Par exemple, je me souviens, il y a peu encore, qu’on m’invitait pour disserter sur la crise de la valeur travail. Or ce n’est pas la valeur qui se détériore, c’est le travail lui-même. Il est urgent d’en prendre conscience et de revoir la position économique de la France dans la mondialisation.

 Comment ?

Bien informés, les pouvoirs publics pourront agir plus efficacement. Par exemple, plutôt que d’avoir des plans de relance qui saupoudrent des moyens un peu partout, il vaudrait mieux concentrer tous les moyens sur les secteurs d’avenir, ceux où la France peut garder la main.

 

Propos recueillis par

Christophe Bys


		

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